mort

J'ai envoyé les cendres de ma mère par La Poste (dans des statuettes de chats)

Si je me faisais griller, je risquais deux ans d'emprisonnement en Pologne. Mais je n’avais pas vraiment d’autre choix.​

par Yurka; propos rapportés par Elodie Descamps
14 Mai 2019, 6:41am

Illustration: Timju Jeannet pour VICE FR

Pour certains, la mort est un sujet tabou. Pour moi, c'est la deuxième phase de l'amour. J'ai appris deux leçons du décès de ma mère. Primo, rien n'est plus important que respecter les dernières volontés d'un proche. C'est la plus belle preuve d'amour et ça peut aider à transformer la douleur. Secundo, la mort n'échappe pas aux lois du business. Elles te poursuivent jusque dans la tombe, ou dans l'urne.

Ma mère s'appelait Wanda. Elle avait 88 ans et passait son temps sur sa tablette à tchatter avec le monde entier. Moi, je suis esthéticienne. De 7 heures à 18 heures j'épile des poils, et le soir je m'occupais de ma mère. Elle était malade, plus encore ses trois dernières années. Elle avait des problèmes cardiaques qui lui ont valu la greffe d’une valve aortique porcine, des douleurs inopérables aux dents, de l’arthrose dans le genou, de l’ostéoporose.

À défaut de pouvoir sortir seule, elle vivait sur son balcon, entourée de ses fleurs et de nos six chats. Malgré la dépression, elle est restée positive jusqu'au bout. Si elle souffrait, c'était en silence. Et elle souffrait. La maladie, mais aussi l'isolement, la dépendance, le manque de son pays. Elle est arrivée en France en 1991, mais son cœur est toujours resté en Pologne. Pour obtenir sa carte de séjour, j'avais dû signer un papier garantissant que je renonçais à toute aide sociale de l’État et la prenait donc entièrement à ma charge. Elle avait plus de 60 ans. Trop vieille, donc trop coûteuse. On a vécu de belles années ensemble ici, on ne se quittait pas.

« J'ai payé 1 800 euros pour l'incinération et l'urne. Et j'ai refusé certaines prestations, souvent présentées comme obligatoires (payantes bien sûr), comme le maquillage ou l'habillement »

Jusqu'à ce matin de mai. On se retrouve à l'hôpital avec mon compagnon et mes deux filles. Tout va très vite. Ma mère est transfusée trois fois. Les médecins proposent une énième opération. On sait qu'elle ne servira à rien, si ce n'est entraîner les étudiants. On refuse. Sous les conseils d'un ami, son ostéopathe, je la rassure : « Tu peux partir tu sais, je suis prête ». Elle me remercie. Elle est très faible mais s'accroche, parce que je suis seule ce jour-là et que c'est la fête des mères.

Le lendemain, elle tombe dans le coma. Ses reins ne fonctionnent plus. Je lui avais fait la promesse de ne pas la laisser souffrir si elle était alitée, mourante. J'ai demandé au médecin qu'on enlève l'oxygène et qu'on lui donne de la morphine. Elle a rouvert les yeux, on s'est regardé quelques secondes, puis elle est partie. Elle avait le visage apaisé. On pense être prêt à affronter la mort, mais on ne l'est jamais vraiment. La douleur, l'absence, le vide. Et le bronx administratif d'après, auquel on ne peut échapper.

J'ai choisi les pompes funèbres du mari d'une cliente. Avec mon boulot, j'ai l'avantage d'avoir des contacts dans à peu près tous les domaines. Dans ce genre de moment, on n’est pas très vigilants et certains en profitent. Car oui, la mort est un business comme un autre. Selon les pompes funèbres, les prix peuvent être exorbitants. D'ailleurs, la plupart des croque-morts vous dirigent vers les morgues les plus chères, avec lesquels ils ont des contrats, alors que certaines sont gratuites pendant 48 heures.

J'ai payé 1 800 euros pour l'incinération et l'urne. Et j'ai refusé certaines prestations, souvent présentées comme obligatoires (payantes bien sûr), comme le maquillage ou l'habillement. C'est moi qui aie habillé maman, de sa robe préférée, et l'ai placée dans son cercueil. Chacun y a glissé ce qu'il voulait. J'y ai déposé les fleurs de son balcon, les poils de nos chats qu'elle aimait tant, ses lunettes et son porte-monnaie, sait-on jamais.

Elle me disait toujours : « À ma mort, je veux que vous trinquiez en souriant ». Après l'incinération, on a donc trinqué, chanté, rigolé en son honneur. De l'extérieur, on pouvait croire à un anniversaire. Certains ont été choqués, mais je m'en foutais. C'était son souhait, et un moindre mal à côté du casse-tête mortuaire qui nous attendait.

Le simple fait de retirer les cendres s'est avéré problématique. Il est aujourd’hui interdit de conserver l'urne chez soi. On ne peut pas non plus les disperser où l'on veut. Tout est hyper réglementé. On a fini par déclarer qu'on la mettait dans le tombeau familial de mon compagnon pour récupérer l’urne. Mais c’était faux. Et voilà comment ma mère, décédée, est devenue clandestine.

« Et voila comment un premier bout de maman s'est envolé pour la Pologne. Coincée dans un chat, entre des chocolats et des ours en peluche »

Pour le rapatriement des cendres en Pologne, deux solutions : l'avion ou la voiture. Dans les deux cas, ça coûte un bras et un max d'emmerdement. J'ai maudit ma conseillère en assurance, qui n'avait pas trouvé utile de m'informer de l'intérêt d'une assurance vie, puis j’ai étudié les possibilités. Par avion, le simple achat d'une urne adaptée au transport revient à 600 euros. En voiture, tu dois payer une taxe à la douane de chaque département et de chaque frontière. Autant dire que ça fait beaucoup si tu dois traverser la France.

Sans compter que sortir l'urne du territoire requiert l'autorisation du consul de Lyon et l'entrée en Pologne… celle du maire de Varsovie. Après quoi, il aurait fallu ouvrir le tombeau familial, où repose déjà mon père, et y mettre l'urne sous 48 heures. Sauf que maman avait peur du noir. Hors de question pour elle d'être enfouie sous la terre. Hors de question, donc, pour nous de le faire. Comment alors la ramener en Pologne, alors que je n'ai pas un rond et que je ne suis pas censée l'avoir entre les mains ?

Après réflexion, le plan le plus réalisable était de l’envoyer par avion, clandestinement. J'ai demandé au mari d'une autre cliente, qui travaille dans un aéroport de m'aider à faire un test, pour voir si les cendres étaient détectables. Et en effet, le scanner a trouvé des matières indétectables. Or les douaniers ont précisément ordre de détruire les contenus étrangers par sécurité. Même constat pour les douanes terrestres qui disposent du même scanner que les aéroports. Et avec le plan Vigipirate, les contrôles sont renforcés.

J'étais perdue, jusqu'à cette illumination ou plutôt ce flash d'une discussion avec maman et ses copines : « Écoutez, vous ne prenez pas la tête, tu me mets dans une bouteille en plastique, tu me mélanges avec du sable et tu m'envoies par courrier ». Bon la bouteille en plastique, c'était too much. L'envoyer dans une urne ? Pas très discret. On a finalement trouvé des statuettes de chats en céramique. Après tout, ils nous ont accompagnés toute de la vie, les chats, pourquoi pas dans la mort ? À l'aide d'un entonnoir, on a déversé les cendres dans trois statuettes différentes, avant de les sceller.

Oserai-je réellement envoyer ma clandestine de mère par la poste déguisée en chat ? Oui, parce que j’aurais fait n’importe quoi pour elle. Puis, il paraît que c'est connu, ce truc de la poste. J'imagine, vu le nombre de gens qui ne doivent pas avoir les moyens de s'offrir les services officiels. En tout cas, c'est illégal. Si je me faisais griller, je risquais deux ans d'emprisonnement en Pologne. La perspective n’était guère reluisante. J’étais angoissée, mais je n’avais pas vraiment d’autre choix.

J'ai envoyé un premier colis avec une statue chat, rempli de bonbons, de chocolats et de peluches. Maman adorait les peluches, elle en avait beaucoup et tenait à ce qu'elles reviennent à un orphelinat. Et voila comment un premier bout de maman s'est envolé pour la Pologne. Coincée dans un chat, entre des chocolats et des ours en peluche. Une amie était chargée de réceptionner le convoi exceptionnel. Au bout de 8 jours, le colis était arrivé à bon port. Soulagement. J'ai envoyé le deuxième chat, puis le troisième dix jours plus tard.

Je me suis finalement envolée moi-même pour Varsovie. Dix-neuf ans que j'y avais pas mis les pieds. Il a fallu que j'y retourne pour coller maman sur la tombe de papa. On a fait une belle cérémonie, bu un coup, fait un repas. Comme elle le voulait. Aujourd'hui, en se baladant dans ce cimetière de Varsovie, personne ne peut se douter qu'elle est là, cachée dans ces statuettes en forme de chats. Personne, si ce n'est vous, et moi.

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