Peut-on vraiment changer les choses avec son smartphone ?

«  Le plus important c’est de savoir ce que l’on souhaite raconter, et être sincère avec son propos. »
1.1.17

Le 29 janvier aura lieu la remise des prix du concours "Toi-même tu filmes" organisé par Youtube. Avec leurs téléphones, les jeunes aspirants ont dû réaliser un court-métrage de 90 secondes sur le thème de la fraternité. L'an passé, c'est une équipe de Grigny qui a remporté le Grand Prix avec leur vidéo "Et toi, qu'est que tu as de plus que moi ?" et qui a pu partir à Los Angeles à la découverte notamment du YouTube Space.
L'équipe Talents en Court du Comedy Club est impliquée sur la tournée et deux autres prix, celui du meilleur scénario et de la meilleure interprétation. J’ai donc contacté Slievan Harkin, chargée de production au Comedy Club, qui participe au projet et accompagne des jeunes réalisateurs lors d'ateliers d'écriture et Steve Achiepo, acteur, scénariste et réalisateur afin de leur demander comment faire un bon film de 90 secondes.

Bonjour, 90 secondes, c'est peu mais suffisant pour s'ennuyer. Comment donner du rythme ? Est-ce que du coup il faut que ça aille vite, avec, par exemple, des enchaînements de plans très rapides au montage ?

Slievan Harkin : Le plus important c’est l’histoire que l’on raconte, on peut faire un film ultra stylé, dans lequel les plans s’enchaînent rapidement mais si on ne raconte rien de fort ça restera juste un clip qui sera oublié aussitôt vu.
Varier l’angle ou le point de vue de l’image est aussi un excellent moyen pour rendre le film original mais le plus important c’est d’avoir une bonne histoire. Une séquence un peu longue, mais où il se passe quelque chose est plus utile dans son film que des plans de coupes ultra rythmés qui apportent plus une finalité esthétique.
Steve Achiepo : Les ressorts dramatiques d’un film de 90 secondes sont exactement les mêmes qu’un film de 15 minutes, ou d’une heure trente. Le rythme du film est déterminé par le style de film. Est-ce que c’est un film d’action hyper cut, un film contemplatif, etc.

Faut-il dans ce cas quasiment penser son film comme un clip de musique ?

S.H : Pour avoir une idée du rythme que l’on veut donner, la musique peut-être très importante au moment du montage.
Mais dans le cas d'un film de 90 secondes si on veut illustrer une musique que l’on a composée soi-même oui on peut penser le film comme un clip, sinon il faut mieux appliquer les codes d’écriture classiques.
S.A : Je ne pense pas. Nous avons essayé de faire du cinéma, en utilisant les outils dramaturgiques classiques que l’on a abordés avec les jeunes lors d’ateliers.

Est-ce qu'un bon film comporte nécessairement une scène de sexe, de sang ou de scandale ? Voire les trois à la fois et doit choquer ?

S.H : Non le plus important en 90 secondes c’est d’avoir un bon nœud dramatique qui ne rime pas forcément avec un rebondissement choc. On peut être complètement embarqué dans une histoire d’un gamin qui a perdu son doudou si c’est fait de façon intelligente.
S.A : Bien sûr, et surtout la Terre doit exploser à la fin du film…

Comment bien filmer avec un téléphone ?

S.H : Déjà il faut le mettre à l’horizontal (beaucoup ont pour réflexe de filmer à la verticale), essayer des axes différents, trouver des astuces pour faire des travellings, des mouvements circulaires (un skate, une perche à selfie etc.) C’est un objet maniable qui permet de varier les plans, être au plus proche des personnages et que chacun sait manier. Aujourd’hui tout le monde devient cinéaste avec son téléphone.
En revanche, il y a un gros problème de stabilité, si l’image bouge trop le spectateur aura vite la nausée. Il faut s’appliquer à rester stable. Soigner ses cadres, ne pas filmer en contre-jour. Très important d’accorder beaucoup d’importance à la prise de son. Le film sera à jeter à la poubelle si on n’entend pas ce que disent les comédiens. On peut rajouter un petit micro externe ainsi qu’une bonnette si on filme dehors avec du vent. Cet équipement reste léger et abordable.
Il faut répéter avant les prises pour bien repérer les mouvements, les cadres, les jeux des acteurs et visionner ensuite chaque prise : la refaire s’il y a le moindre doute.
S.A : Idéalement, on le met en paysage, et on cadre de la même manière que l’on cadrerait avec une grosse camera. Même si les jeunes ne sont pas formés au cadrage, c’est surtout l’intention, et les acteurs qui détermineront la justesse du film. On pardonne des problèmes techniques, mais on pardonne plus difficilement un acteur qui joue faux.

Quelles sont les erreurs de débutants les plus courantes à éviter ? Est-ce que parfois ces erreurs involontaires peuvent donner « un style », et finalement quelque chose de bien. ? Cela vous est-il déjà arrivé ?

S.H : Quand on encadre des jeunes réalisateurs ils ont au début beaucoup de mal à se projeter dans le montage et veulent tourner leurs histoires dans la continuité de la narration. Il faut s’affranchir de ces contraintes et essayer d’avoir assez d’imagination pour anticiper les plans suivants ou ceux qui précédent, en gros il faut visualiser les séquences sous forme d’un grand puzzle.
C’est aussi ce qui fait la force des réalisateurs débutants, ils ne vont pas forcément respecter les règles de base d’un scénario classique : A/présentation des personnages, de la situation. B/intervention d’un élément perturbateur, comment le héros va se dépasser à la recherche d'un nouvel équilibre, rebondissement et climax. C/Dénouement heureux ou malheureux.
Du coup la narration sera différente et originale même s’il y a des erreurs.
S.A : Les jeunes se laissaient souvent bouffer par la technique et leur volonté de bien faire, au détriment de la direction d’acteur et du propos de leur film. Les erreurs sur le propos et la direction d’acteurs n’ont jamais donné d’heureux accidents.

Quelles sont les idées reçues les plus nocives que peuvent avoir les primo-réalisateurs ?

S.H : Le souci c’est que chacun veut parler de soi et de ce qu’il connaît, hors c’est en cultivant la différence, en allant vers ce qui est éloigné que l'on sort de sa zone de confort, le plus important lors des sessions de travail que nous organisons, c’est d’écouter l’autre, d’échanger pour s’enrichir des différents points de vue, rester curieux. Après une fois que l’on sait quelle histoire on veut raconter, il faut s’affirmer et savoir embarquer les autres dans l'aventure. Les dialogues sont souvent négligés alors qu’ils sont garants d’un bon film.
S.A : C’était essentiellement lié au concours, et leur volonté de gagner le voyage à L.A. Certains avaient tendance à écrire ce que l’on attendait d’eux, et non, ce qu’ils avaient en eux.

Est-ce pour faire un bon film, il faut que le réalisateur soit tout-puissant, voire méchant avec ses acteurs ? Genre faire jouer et rejouer encore et encore une scène ?

S.H : Non, mais c’est important qu'il ait confiance en sa vision et sa sensibilité artistique. C’est un atout s’il sait cultiver une bonne ambiance sur le tournage car chacun donnera le meilleur de lui-même.
S.A : Il n’y a pas de recette pour faire un bon film. Des tyrans et des bienveillants ont fait des chefs-d’œuvre et des navets.
En revanche faire jouer, et rejouer une séquence n’est pas un signe de tyrannie, mais plutôt un signe d’exigence. Et l’exigence, pour le coup est nécessaire pour réaliser un bon film.

À l’inverse, est-ce que les acteurs doivent se comporter comme des stars et des divas ?

S.H : Seuls ceux qui ont un immense talent peuvent se le permettre, sinon c’est la casse assurée. En revanche s’ils ne comprennent pas là où le réalisateur souhaite les amener, ou s’ils ne se sentent pas à l’aise avec les directions données il faut qu’ils réagissent et qu’ils en parlent, ce ne sont pas des marionnettes. C’est pour cela que des lectures et des séances de travail sont organisées en amont afin d’éviter les mauvaises surprises.
S.A : Pas de règles non plus. Ensuite, c’est beaucoup plus agréable de bosser avec des gens sympathiques. C’est plus confortable.

Plutôt improvisation ou séquencier minuté à la seconde ?
S.H : C’est bien d’avoir la structure et la méthode et si on a rentré les plans nécessaires en boîte, on peut ensuite se permettre de laisser une part à l’improvisation et s’amuser sur les prises.
S.A : Séquencier et improvisation cadrée. Le texte peut parfois faire peur et bloquer un acteur non professionnel. Faire des improvisations dans une situation précise, permet de révéler la nature de l’acteur, et surtout cela ne bloque pas sa créativité. L’idée est de désacraliser le texte.

Quelle place pour une bande-son dans un film de 90 secondes ? Sans de bonne bande-son, point de salut ?

S.H : C’est compliqué car il faut trouver des sons libres de droit alors il faut bien chiner dans les banques sonores. Mais ça rythme réellement le film et accentue l’émotion ; un bon bruitage peut faire l’affaire. Il faut rester créatif, essayer de créer ses propres sons et bruitages pour plus d’originalité.
S.A : De beaux films ont été réalisés sans musique.

Comment penser un scénario sur 90 secondes ?

S.H : Une fois qu’on a trouvé l’histoire ou le sujet que l'on souhaite aborder, on passe par les étapes d’écritures nécessaires, mais il faut aller droit à l’essentiel. Il faut savoir dès le premier plan où l’on est, à qui on a à faire. Pas le temps d’expliciter la situation (on peut s'aider par le biais d’un carton, d’une voix off, d’une chanson.).
S.A : Le plus important c’est de savoir ce que l’on souhaite raconter, et être sincère avec son propos.

Est-ce que finalement, et encore plus sur un format très court, tout ne se joue-t-il pas dans la première et la dernière scène ?

S.H : C’est sûr que c’est l’accroche qui est déterminante, mais il faut savoir tenir la promesse entre le début et la fin du film, dérouler le fil ténu de l’intrigue sans jamais rompre le lien avec le spectateur, ni le perdre. Le début du film et tout ce qui arrive par la suite doivent donner envie d’aller au bout.
S.A : Tout à fait.

Est-ce qu'en 90 secondes et avec peu de moyens, on peut faire autre chose que « du cinéma du réel ». C’est-à-dire filmer en bas de chez soi ?

S.H : Tout à fait, on peut créer de vrais petits ovnis, certains téléphones permettent de filmer en mode nuit, au ralenti, on peut y inclure des photos, des effets visuels avec des applications.
S.A : #TMTF

À l’inverse est-ce que tout est faux au cinéma ?

S.H : Le téléphone permet de filmer les gens au plus près sans qu’ils soient intimidés par tout l’attirail d’un tournage classique. Ils peuvent complètement oublier qu’ils sont filmés si on souhaite faire un film en mode documentaire c’est très pratique, surtout avec des comédiens amateurs ou si on veut raconter des histoires intimes, celle de sa voisine de palier, timide maladive, agoraphobe, qui une fois chez elle devient une tout autre personne et sort de sa coquille.
S.A : Tout est faux, sauf l’émotion des acteurs, en tout cas celle des bons.

Un bon exemple de film en 90 secondes ? Ou de court-métrage que vous trouvez particulièrement réussi. Pourquoi ?

S.H : Maman(s) ! de Maimouna Doucouré (César du Court-Métrage 2017), la réalisatrice a réussi à écrire une histoire universelle, tout en finesse et en pudeur, ou chacun s'identifie alors qu'elle traite d'un sujet qui peut paraître éloigné (comment une petite fille arrive à trouver sa place au sein d’une famille polygame). L’image est sublime, les acteurs (tous amateurs) sont incroyables. On sent le travail et la détermination de cette jeune réalisatrice et on devine un grand talent qui a émergé.

S.A : Adel(e) réalisé par des jeunes Nantais lors de la tournée. En 90 secondes, ils ont réussi à aborder le thème de la double culture avec beaucoup de justesse, de sensibilité et de complexité.