Plus personne ne veut se souvenir de « Bouge ! »

Nous avons posé quelques questions à Jérôme Cornuau, réalisateur du film sur la génération Dance Machine, sorti en juin 1997, et depuis effacé de la mémoire collective française.

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29 Juin 2017, 7:28am

12 juillet 1998. La France « black-blanc-beur » est en liesse sur les Champs-Elysées. Nous venons de gagner la Coup du Monde de football pour la première fois depuis la création du trophée en 1930. Plus qu'une simple victoire footballistique, c'est une victoire du cosmopolitisme (du moins tout le monde fait semblant de le croire) et l'expression aux 3B, « une approche qui dérange aujourd'hui », est reprise partout dans les journaux. Ce que l'on sait moins, c'est qu'elle avait déjà servi de base au scénario d'un film sorti pile un an auparavant, et que tout le monde fait aujourd'hui semblant d'avoir oublié. Le 25 juin 1997 sort dans les salles de cinéma Bouge!, un film de Jérôme Cornuau qui choisit d'immortaliser la génération Dance Machine. Et un film qui à l'époque fait peur aux Cahiers du cinéma, parfaitement :

« A priori, une fois sa projection terminée, Bouge ! devrait définitivement sortir des mémoires, tant ce film – un croisement entre Flashdance et un téléfilm type Cœur Caraïbes – ne raconte rien. Cependant le film inquiète par ses conditions de production : cette fois, la télévision, en l'occurrence M6 commanditaire et co-productrice du film, s'offre littéralement le cinéma pour un long et coûteux clip auto-promotionnel. (…) Tout cela ne serait que désespérant si, par l'effet loupe du cinéma, le film tendait à grossir la bêtise et la veulerie des trois quarts de la programmation (et de la création originale) de la chaîne : une politique musicale qu'on qualifiera au mieux de pauvre, une vision sociale des plus simplistes (le groupe finira par s'offrir son ignoble pitbull), et surtout un typage sociologique pour le moins suspect (il suffit de voir comment sont mis en scène les beurs et les blacks, évidemment rappeurs et danseurs). Bouge ! réussit l'exploit d'être en même temps un cauchemar de cinéma et de télévision. »

Dur. Surtout quand on sait que c'est la seule chronique du film que vous trouverez. Vous pouvez chercher, dans les journaux, à la télé, dans les magazines, personne n'a pris la peine à l'époque d'écrire ou de s'intéresser au cas de Bouge !. Triste. Que ce soit la sortie DVD (médiocre) ou le fait que Bouge ! ne possède même pas une bande-annonce digne de ce nom montre à quel point TOUT LE MONDE s'en branle et veut le fourrer sous le tapis. Laurent Petitguillaume, premier présentateur de l'émission Dance Machine sur M6 dès 1991, contacté via Facebook, avoue lui-même ne jamais avoir vu le film :

« J'ai vraiment découvert ce qu'on appelle la dance a la fin des années 80 en allant de temps en temps animer des soirées dans le nord de la France, c'était l'arrivée de ce que l'on a appelé ensuite la techno et c'est vrai que dans les discothèques du nord, on entendait ce genre de musique avant même la capitale. J'ai tout de suite bien aimé ce style, moins joyeux que le disco, mais se rapprochant plus des sons de la new wave des années 80. Dance Machine m'a été proposé par M6 car à l'époque j'étais aussi animateur sur Skyrock et nous jouïons ce genre de musique, mais je ne présentais pas l'émission tout seul, l'expert c'était David Guetta. Je n'ai aucun lien avec le film Bouge !. Et d'ailleurs je n'ai pas de point de vue dessus étant donné que je ne l'ai pas vu, je me souviens juste qu'Ophélie que j'avais connu à M6 y jouait un rôle important, et j'aime beaucoup Ophélie. »

À force de n'intéresser personne, Héroïnes de Gérard Krawzyck, mettant en scène l'incroyable suicide artistique de Virginie Ledoyen et sorti à la fin de l'été 97, finira même par lui piquer la vedette dans la catégorie « film musical emo ». C'est dire. Pour se rappeler l'ambiance qui régnait autour du projet, le journaliste Christophe Lemaire a raconté son délicieux souvenir de la présentation du film à Cannes dans les pages de Chaos Reigns :

« Après un certain temps d'auto promotion limite gênant, elle (Ophélie Winter) s'arrête de parler avant de hurler d'un coup : «… C'EST NUUUUL … J'AI TOURNÉ DANS UNE GROSSE DAUBASSSE ! » Puis, elle se met à chanter, totalement déchainée, en sautillant sur sa chaise et en riant à donf : « c'est-de-la-mer-de!… c'est-de-la-merde ! » Arrive l'attaché de presse (François Guerrar)... Ophélaiii se remet alors droit sur sa chaise et dit à toute la tablée : «… et comme je vous le disais, c'est un PUR CHEF-D'ŒUVRE » en nous faisant un clin d'œil… »

Le pitch du film ? Quand Alice apprend que son père, qu'elle n'a jamais rencontré, est le célèbre Tony Sachs, producteur d'Ophélie Winter et d'autres, elle monte en stop de Marseille à Paris pour assister à un aprem Dance Machine, et, persuadée qu'il erre dans les tunnels de Bercy tel un requin du disque, en profiter pour régler ses comptes avec lui. Elle rentre sans payer, croise Ophélie qui lui file un badge, rencontre un beau gosse, chope un casting pour être danseuse et réalise au contact de cette foule en liesse et des groupes présents (Fun Factory, Roman Photo) qu'elle aussi, elle veut devenir artiste. En sortant de Bercy, elle se fait agressée sous le métro aérien, et est sauvée par un éboueur expert en full contact qui la ramène chez elle et la présente à ses potes, un DJ, et deux rappeurs. Son destin est scellé.

Le Black, c'est Thierry Ashanti alias Rudy (attention, ces malins de M6 ont simplement écrit Ashanti au générique, mais ne vous y trompez pas, la chanteuse américaine n'apparaît jamais dans le film); le Beur c'est Samy Naceri alias Zn, rappeur aux côtés de son pote antillais Soso joué par Edouard Montoute; et le Blanc; c'est Tara Römer alias Grégoire, le DJ extravagant. L'arrivée d'Alice (Ambre Boukekza) dans l'équipe apaisera les tensions entre leurs deux scènes musicales respectives, toujours à deux doigts d'exploser, comme vous pouvez le voir sur l'extrait ci-dessous.

Ensemble, et avec l'appui d'Ophélie Winter qui va devenir sa nouvelle pote, ils vont monter un collectif multidisciplinaire appelé Katalitik, qui mélangera techno, rap et danse, car tout était urbain, tout était R'n'B, et tout était possible en 1997. Et puis commercialement, le hip-hop et les « boys bands », c'était quasiment la même chose hein. Quelques joies et déceptions plus tard (un monde sans pitié... du showbiz), après des ralentis trip-hop, une folle scène de danse à Stalingrad au son de « Pump Up The Jam » et même une rave abrégée par l'arrivée des flics (badass !), Alice devra choisir entre une carrière solo (Géraldine et son tube « Bouge ton attitude », la philosophie du film), son groupe et son mec, mais nous, on a malheureusement déjà choisi à sa place.

Qu'est-ce que ce film nous apprend donc sur la France de 1997 ? Que tout le monde se sapait en Wu-Wear ? Qu'enregistrer un disque était toujours une belle galère ? Que la musique réunissait les peuples et les jeunes ? Que la vie, finalement, c'était comme un morceau de Gala ? Un peu tout ça oui, c'est à dire pas grand-chose. Tous les acteurs suscités en étaient encore à leurs débuts, Ambre, elle, était totalement inconnue, et même s'ils ont continué dans le cinéma ensuite (ça aurait été dommage de rester là-dessus), aucun n'a accepté de nous raconter leur expérience sur Bouge !. Ophélie Winter, trop occupée à tester le Ramadan, a elle aussi décliné l'invitation. Le directeur musical, Gilbert Courtois, le directeur de la photo, Bernard Zitzermann, le directeur de casting, Pierre-Jacques Bénichou, l'assistant-réalisateur, Douglas Law, la costumière, Charlotte Betaillol… aucun n'a voulu s'exprimer sur ce long-métrage récoltant un sévère 2.4/10 sur IMDb. Seul son créateur, Jérôme Cornuau, a accepté de nous en parler un peu plus. Et on l'en remercie sincèrement.

Noisey : Vous avez débuté votre carrière en tournant des clips musicaux, notamment pour des gens comme Johnny Hallyday ou Eddy Mitchell. Comment ça s'est fait ?
Jérôme Cornuau : Oui, j'ai effectivement débuter ma carrière de réalisateur en réalisant des clips musicaux. Auparavant, j'avais été assistant réalisateur sur deux longs métrages, et de nombreux films publicitaires puis j'ai créé une société de production. J'ai eu la chance que la création de ma société (Shoot Again) coïncide avec l'apparition des clips musicaux, l'autorisation de diffuser des publicités pour les CD et les DVD sur les différentes chaines, et la création de M6 comme chaine musicale (à ses débuts). Partant de ce postulat les différents labels musicaux ont eu rapidement besoin de clips musicaux, ainsi je commençais à produire des clips, et en réalisais en parallèle. Je représentais plusieurs réalisateurs, et profitais de cette activité pour produire aussi des courts-métrages (les miens et ceux d'amis réalisateurs). Les majors lançaient des appels d'offres auxquels je répondais, en envoyant des synopsis et des mood board. C'est ainsi que j'ai commencé à réaliser un grand nombre de clips pour de nombreux artistes français. je crois avoir réalisé pas loin d'une centaine de clips dans les années 90 et produit plus de trois cents clips.

Vous aviez des modèles en tête, que ce soit dans le cinéma ou la vidéo ? Il y a des rencontres avec des artistes qui vous ont particulièrement marqué ?
Je n'avais pas particulièrement de modèle ; si ce n'est des réalisateurs comme Mondino, Gondry ou Fincher. J'étais effectivement inspiré par les nombreux clips, les films, les photographies d'art ou certains peintres. Sur le registre des rencontres, il m'arrivait souvent de réaliser ou de produire plusieurs clips pour le même artiste. Cela permettait de les connaître un peu mieux et de développer un univers visuel sur leur album. Parmi eux, il y a eu Laurent Voulzy, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Guesch Patti, Ophélie Winter, Sylvie Vartan, Jeanne Mas, Lara Fabian, Maurane, Isabelle Boulay, mais aussi Ménélik, Les Sages Poètes, Sleo ou Yael Naïm... que j'avais rencontré à ses débuts.

Justement, après avoir bossé avec les têtes de gondoles de la variété française, vous avez collaboré avec Eve Angeli et Ophélie Winter, des artistes pour ados qui cartonnaient à l'époque. Comment s'est opéré ce virage ?
Un peu malgré moi ; ce n'était pas particulièrement mes goûts musicaux. Les artistes m'appelaient ou leurs maisons disques pour que je réalise des clips, probablement en ayant vu mes précédents clips. Je leur étais reconnaissant de penser à moi.

Parlez-moi de la genèse de Bouge !.
L'idée de Bouge ! n'est pas venue de moi, mais de M6. Comme je l'ai précisé, la musique occupait à cette époque une grande partie de leur programmation, Ophélie Winter animait une émission pour eux, il y avait Dance Machine qui marchait, j'avais de bonnes relations avec eux, et ils m'ont demandé si j'avais une idée de long métrage musical autour de Dance Machine. J'ai proposé un synopsis qui a été accepté, et nous sommes entrés en co-développement pour écrire un scénario. J'avais fait appel à plusieurs scénaristes avant qu'Emmanuel List (le scénariste final) ne propose l'histoire de Bouge ! (qui à cette époque s'appelait Backstage !)

Au milieu des années 90, le phénomène dance explose en France et en Europe. Vous aviez la trentaine passée, quel point de vue aviez vous là-dessus ?
Comme je l'ai indiqué, je n'étais pas personnellement porté sur la variété française ou la dance ; mes goûts musicaux allaient plutôt vers le rock indé, le trip-hop, le hip-hop ou la techno, la musique classique… Mais vu que la dance explosait, je me suis intéressé à ce phénomène pour répondre au projet.

Quell était la teneur de la collaboration entre l'équipe du film et l'émission Dance Machine, hébergée par M6 ?
C'était une collaboration très étroite. Nous avons pu profiter de l'évènement pour tourner à Bercy à l'occasion d'une soirée Dance Machine, les comédiens sont venus sur scène pour chanter en direct. C'était assez impressionnant. Concernant la musique du film, Henri Belolo a produit la B.O. et les différents titres, dont « Bouge ! ».

Parlons du casting, très cosmopolite, qui réunissait une mannequin (Ambre Boukebza), une chanteuse (Ophélie Winter) et quatre jeunes acteurs débutants : Samy Naceri, Edouard Montoute, Tara Römer et Patrick Forster-Delmas. Comment était l'ambiance sur le tournage ?
Il y avait également Léa Drucker. Le casting a été assez long pour trouver le personnage principal de la jeune femme incarnée par Ambre. Au départ, ce devait être Olivia Bonamy, qui avait d'ailleurs tourné une sorte de teaser du film à Bercy. Puis le choix final s'est porté vers une inconnue. Ce fut Ambre. Concernant Ophélie elle ne faisait qu'une courte apparition dans le film et jouait son propre rôle (je n'avais pas encore réalisé de clip pour elle à cette époque). Les autres comédiens ont été choisis en casting. J'avais beaucoup apprécié Samy dans Rai de Thomas Gilou, et Edouard dans La Haine. Concernant Patrick Forster-Delmas j'avais déjà fait un téléfilm fantastique avec lui. Pour le malheureux Tara, je l'avais beaucoup aimé dans La Vie est un long fleuve tranquille. L'ambiance sur le tournage était très bonne, et tous ces jeunes acteurs s'entendaient très bien.

On retrouvera Naceri et Montoute dans l'énorme succès Taxi l'année suivante. Vous êtes un peu responsable de leur complicité finalement !
Peut-être, je ne saurais le dire. il est vrai que la directrice de casting qui avait fait Taxi était une amie et elle avait vu Bouge !

Une scène m'avait particulièrement amusé, lorsque les apprentis-musiciens décident dans leur studio de mélanger rap et techno, soit la musique qui marche aujourd'hui. Quelle était votre implication dans la musique du film ?
J'aimais la techno, et le hip-hop, et je trouvais amusant de créer ce mélange. J'avais des idées précises sur la musique et je travaillais en collaboration avec Henri Belolo, et l'équipe qu'il dirigeait.

Et les vêtements estampillés Wu-Tang Clan, le groupe de rap le plus important de l'époque, qui en avait eu l'idée ?
La chef costumière, Véronique Perrier, sans doute en discutant avec moi sur le style des différents personnages. Wu-Tang Clan est un groupe que j'ai toujours aimé.

Quel serait l'équivalent de Bouge ! en 2017 ?
Un film autour des nouvelles mouvances musicales qui associerait FKA Twigs, James Blake, Kendrick Lamar et Suuns. Un film plus âpre sans doute.

Bouge ! a fait 360 000 entrées en France dont 260 000 la première semaine. C'était un film qui n'était pas destiné à vieillir ?
Le film avait bien démarré, mais s'est essoufflé rapidement. Nous nous sommes aperçus que le coeur de cible était trop restreint. Je crois qu'il n'intéressait vraiment que les jeunes filles entre 12 et 14 ans. Ca a été pour moi une très belle expérience, mais cinématographiquement, il ne m'a pas apporté grand chose. Le métier l'a un peu boudé, et je me suis retrouvé avec une image qui ne me correspondait pas vraiment.

Quels ont été les retours médiatiques après la sortie ? On trouve très peu d'archives dans la presse ou de plateaux télé autour du film.
Comme je vous l'ai dit, la presse et le métier se sont montrés assez indifférents au film. Il a fait quelques festivals, et a été ensuite de nombreuses fois diffusé, mais même l'édition vidéo est difficile a trouver. Malgré cela, il m'arrive souvent de croiser des jeunes femmes qui ont gardé un très bon souvenir de ce film. Il est un peu culte pour elles. C'est toujours ça.

Folle d'elle était-il une sorte de suite de Bouge !, arrivée à l'âge adulte ?
Non, pas vraiment. On m'a proposé ce film alors que je réalisais un clip pour Ophélie à Los Angeles. L'idée de réaliser une comédie romantique à Los Angeles avec un casting français et américain m'amusait. Ce fut de nouveau une très belle expérience, et ça m'a donné l'occasion de travailler avec Ophélie, Jean-Marc Barr, Raquel Welch, Frédéric Bouraly, Philippe Duquesne, et Gilles Lellouche - qui jouait son premier rôle au cinéma.

Au début des années 2000, vous avez changé de ton avec l'excellent Dissonances. Vous aviez fait le tour de la comédie ?
Après ces deux premiers films de commande, je voulais écrire un film qui me ressemblait plus. J'ai donc adapté le roman Interstate de Stephen Dixon, et réussi à monter le film avec Jacques Gamblin et Bérénice Bejo. Peu de gens l'ont vu, mais je crois qu'il reste mon meilleur film à ce jour. Je n'avais pour autant pas fait le tour de la comédie. J'ai depuis réalisé Chic ! qui malheureusement est sorti le jour des attentats de Charlie...

Quelles sont vos envies et vos projets aujourd'hui ?
Je viens d'achever le tournage d'une nouvelle série, et démarre la préparation d'un long-métrage autour de Kiki Montparnasse et Man Ray. J'ai également adapté le roman Complètement cramé de Gilles Legardinier (ce sera de nouveau une comédie).


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