Manifester peut vous conduire à Fleury-Mérogis pour plusieurs semaines

Deux jeunes manifestants scolarisés ont été envoyés en détention provisoire pendant plusieurs semaines à la prison francilienne, avant d'être libérés puis relaxés. Ils racontent pour la première fois.

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nov. 21 2018, 8:34am

© Eric Feferberg AFP

Dans la promenade de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, un délinquant sexuel est passé à tabac par ses codétenus. Tout juste incarcérés dans le plus grand centre pénitentiaire d'Europe, Adel et Alexandre, respectivement âgés de 18 et 22 ans, assistent médusés et abasourdis à une scène commune dont ils sont peu habitués. Le premier y restera trois semaines, le second onze jours, entre mai et juin 2018. « Ça été un véritable choc carcéral », nous résume l’avocat d’Adel, maître Matteo Bonaglia. À Fleury, les deux jeunes prévenus font essentiellement l’objet d’une bienveillante curiosité. Personne d’autre dans le bâtiment, à leur connaissance, n’est accusé de délinquance politique. « Salut les black blocs », les apostrophent leurs codétenus. « C’est génial de pouvoir enfin mettre un visage sur une cagoule » dit un autre. Normal, Adel et Alexandre ont été interpellés lors de la manifestation parisienne du 22 mai dernier, pour leur participation supposée au cortège de tête. À notre connaissance, c’est la première fois que de simples manifestants avec des dossiers aussi solides, ou presque, sont envoyés en détention provisoire pour ce motif. VICE a pu les rencontrer et discuter avec eux – pour la première fois – de leur calvaire juridique et physique.

Le mardi 22 mai 2018, boulevard Daumesnil à Paris, 16 500 personnes réclament le « maintient des services publics ». Un cortège de tête informel devance les syndicats professionnels. La manifestation est particulièrement réprimée. Peu après 17 heures, face à l’une des nombreuses charges de CRS, Alexandre cherche à se réfugier derrière la banderole renforcée du black bloc. Une main gantée l’attrape par le sac à dos avant qu’il n’y parvienne, l’autre lui assène plusieurs coups de matraque aux épaules et à l’arrière du crâne tandis qu’il s’effondre au sol. Il n’arbore pas la tenue noire intégrale des partisans du black bloc mais porte un sac à dos gris, un polo rouge et un jean bleu. « C’est tombé sur moi car j’étais plus facile à chopper », pense aujourd’hui le jeune homme qui a déposé plainte pour les violences qu’il a subies. VICE a pu consulter les certificats médicaux établis au commissariat où il est emmené. Les documents sont explicites : traumatisme crânien, perte de connaissance dans la rue, saignement important jusqu’aux points de suture effectués 8 heures après son interpellation.

Adel est interpellé à peu près au même moment. Les procès-verbaux de sa garde à vue font mention de séquelles et de coups de matraque. Les fonctionnaires lui attribuent des objets ramassés au sol : des pavés et un gros pétard. Il en conteste immédiatement la propriété, mais les objets sont détruits avant que les empreintes ou les traces ADN ne puissent être prélevées.

« Les deux jeunes sont conduits dans une cellule du commissariat du Ve arrondissement où ils s’entassent à dix avec trois matelas ; les murs sont tâchés du sang d’Alexandre et d’excréments. »

Les deux manifestants qui ne s’étaient jamais rencontré avant l’hôtel de police se voient reprocher leur « participation à un groupement en vue de commettre [diverses infraction] ». Un chef d’accusation abondamment utilisé depuis le mois de mai seulement. « Il est légitime de vouloir prévenir les débordements [en manifestation], analyse l’avocat d’Adel. Mais les arrestations aléatoires pour des infractions putatives [comme celles-ci] servent uniquement un discours politique de fermeté. Elles ne sont pas à l’épreuve des faits et ne correspondent pas à un État de droit. » Le parquet de Paris n’a pas encore souhaité donner suite à nos sollicitations.

Les deux jeunes sont conduits dans une cellule du commissariat du Ve arrondissement où ils s’entassent à dix avec trois matelas ; les murs sont tâchés du sang d’Alexandre et d’excréments. Ce dernier n'a été pris en charge par un médecin que plusieurs heures après son arrivée. Les avocats se veulent rassurants : ce n’est qu’un mauvais moment à passer.

Adel et Alexandre sont totalement inconnus des services de police et de la justice. Au poste, ils déclarent leur identité et se laissent prendre leurs empreintes digitales. Ils sont scolarisés (respectivement au lycée et en école d’ingénieur), ont des examens essentiels à venir et de fortes attaches familiales en province (le premier habite chez ses parents, le second y passe toutes ses vacances). Dans le jargon judiciaire, on appelle ça les garanties de représentation. Autant de raisons de croire, pour les magistrats, qu’ils n’essayeront pas de se soustraire à la justice s’ils sont relâchés dans l’attente d’un procès. La détention provisoire est généralement réservée aux grands précaires, qui n’ont ni travail ni domicile, les multi-récidivistes ou encore ceux qui ont un passé de non-coopération.

Alors les deux suspects, rejoints par une demi-douzaine d’autres manifestants arrêtés au fil de la journée, chantent en cellule à la gloire d’un monde plus solidaire et plus autogéré. Au milieu d’eux, un voleur de vélo à la petite semaine détonne. Adel et Alexandre oublient presque de s’offusquer d’être maintenus 48h enfermés dans le Vème et 20h aux Batignolles. « La garde-à-vue doit strictement permettre les actes d’investigation [auditions, prélèvement...], rappelle Me Bonaglia. Ils ont tous été menés durant la première nuit. Étendre la privation de liberté au maximum malgré cela, c’est déjà une punition extra-judiciaire et un détournement de procédure. »

Les deux prévenus sont présentés simultanément au tribunal le 25 mai. Ils arrivent à bord d’un fourgon aux fenêtres opaques, ne se sont pas lavés et n’ont pas vu la lumière du jour depuis 72 heures.

« Mon client m’a regardé paniqué, l’air de dire ’Je vais vraiment en prison, là ?’. J’étais estomaqué. » – Maître Eduardo Mariotti.

Le juge du Tribunal de Grande Instance de Paris rappelle « qu’Alexandre [a] circulé au sein d’un black bloc » et qu’Adel a « été trouvé porteur, lors d’une manifestation et alors qu’il se trouvait au milieu de plusieurs personnes, de tenues et accessoires lui permettant de dissimuler son visage », selon les comptes rendus d’audience consultés par VICE. Le procès en lui-même s'est tenu le 29 juin dernier. Le magistrat a souhaité éviter que les deux prévenus puissent retourner en manifestation dans ces conditions. Il décide de les envoyer en détention provisoire à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

L’avocat d’Alexandre, Me Eduardo Mariotti, garde un très mauvais souvenir de cette audience. « Mon client m’a regardé paniqué, l’air de dire ’Je vais vraiment en prison, là ?’. J’étais estomaqué. » Lorsque le président de la chambre prononce la décision, la mère d’Alexandre fond en larmes. Son père quitte la salle en vociférant et en claquant la porte. Entre son arrestation et jusqu’à sa sortie de prison, c’est la seule occasion qu’aura le jeune homme d’entendre la voix de ses parents. À l’écart dans "la souricière" [le sas entre les salles d'audience et les fourgons de police qui conduisent les détenus en détention N.D.L.R], Alexandre avale le Xanax que lui tend un médecin et s'endort pendant le trajet pour la première fois depuis trois jours et demi.

Les premiers jours à la maison d’arrêt, les nouveaux arrivant sont tous mélangés en observation dans des locaux délabrés. Alexandre affirme qu’il n’a eu peur que des terroristes supposés qui voulaient le « radicaliser », mais m'explique aujourd'hui que « Leur idéologie n'a pas vraiment fonctionné sur nous : la théocratie et l'autoritarisme, c'est pas vraiment notre truc. »

Transférés dans les étages supérieurs au bout de quelques jours, Adel et lui passent ensemble 22 heures par jour dans une cellule qui leur est réservée, avec douche intégrée et plateaux-repas distribués sur place. Me Mariotti estime que la fiche individuelle qui accompagne leur placement en détention provisoire contient des recommandations protectrices, au vu de la « disproportion » de la situation. Alexandre est persuadé d’être là pour une année complète – la peine maximale encourue en cas de condamnation. Il écrit quotidiennement à sa mère et à ses amis. Quand les feuilles de papiers manquent, il gratte les pages du règlement de la prison jusqu’à ce qu’elles redeviennent blanches.

Alexandre quitte Fleury au bout de 11 jours (au lieu des 35 minimum prévus initialement) sur l’exploitation d’un vice de procédure. « J’étais mal, formule-t-il avec soin. C’est comme si j’y étais encore. Je ne me suis senti vraiment libéré que lorsque Adel est sorti 10 jours plus tard [à la suite d’une deuxième demande de mise en liberté formulée par son avocat]. Une histoire pareille, ça rapproche énormément. » Le 13 juillet, le tribunal rend sa décision sur le fond de l’affaire. Les dossiers d’accusation sont lacunaires (témoin mentionné introuvable, pas d’éléments matériels, un procès-verbal mystérieusement disparu…). Alexandre est relaxé et Adel condamné à un mois de prison avec sursis simple. « Une peine minime, observe Me Bonaglia après la tempête. Lorsque la culpabilité est avérée, la jurisprudence est de 6 mois de sursis avec mise à l’épreuve. Le tribunal a condamné pour ne pas perdre la face. »

À la terrasse d’un café parisien un mois après sa sortie, Adel n’en revient toujours pas. Pour lui, pouvoir être puni pour avoir été trop près de gens qui commettent parfois des violences revient à « criminaliser les mouvements sociaux tout entier ». Me Mariotti n’en pense pas moins : « la répression contre les militants [de gauche] se durcit, et ça ne va pas aller en s’améliorant ».

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