La famille des victimes Selom Matisse
Photos: Stéphane Dubromel pour VICE FR


Crime

La mystérieuse mort de Selom et Matisse, poursuivis par la police

Il y a un an, Selom et Matisse échappent à un contrôle de police. Dans leur fuite, ils sont happés par un train et décéderont des suite de leurs blessures. Un an après, des zones d'ombre demeurent.

De prime abord, ces arcades détonnent dans le paysage. Elles trônent au milieu de la rue de la cité, située à la limite de Lille et Saint-Maurice-Pellevoisin, une commune voisine. Une rue où s'alignent de chaque côté du trottoir les maisons typiques du Nord, faîtes de briques rouges et hautes de quelques étages. Des bâtisses similaires que l'on retrouve en empruntant le petit passage surplombé par les fameuses arcades. À la différence qu'il s'agit là d'une résidence composée de plusieurs petites maisons, disposées en arc de cercle. Au milieu, un jeu pour enfant et quelques carrés de végétation font figure de point central. L'épicentre d'un lieu feutré, idéal pour squatter dans une relative tranquillité.

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L'interieur de la cite Saint-Maurice, la ou les jeunes avaient l'habitude de se rassembler.

Sans y résider, Aurélien et Hachraf avaient l'habitude de venir ici. Ils connaissaient les coins les plus discrets, ceux qu'offre la topographie des lieux. Ce 15 décembre 2017, ils y étaient, accompagnés pour l'occasion par Selom et Matisse. Dire qu'ils étaient grands potes serait exagéré. Ils s'étaient rencontrés récemment, via des connaissances communes, et de fil en aiguille, ont commencé à traîner ensemble. Ce 15 décembre, en fin de journée, par on ne sait quel chemin, les quatre garçons se retrouvent derrière la résidence, coincés entre les murs des bâtiments sur leur gauche, et la voie ferrée, juchée à plusieurs mètres de hauteur sur leur droite. Difficile de savoir encore aujourd'hui à quelle activité ils vaquaient. Selon Aurélien, comme il le raconta à France 3, les quatre jeunes s'étaient posés sur des marches en béton, se faisant tourner un joint à l'abri des regards. Hachraf confiera pour sa part dans sa version des faits, que seuls Aurélien et lui tiraient sur le joint pendant que Selom et Matisse tapaient la balle. Mais ce qui est sûr, c'est que tous deux ont vu une patrouille de police s'avancer vers eux. Les jeunes prennent peur et s'enfuient. À France 3, Aurélien racontera quelques jours plus tard : « Ils étaient six, matraque à la main. Nous, on a l'habitude de se faire frapper par eux, et on ne voulait pas se faire frapper. On était obligé de partir. Et le seul endroit pour partir, c'étaient les rails. »

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La voie ferrée où les jeunes ont été fauchés par le train.

Ce 15 décembre 2017, aux alentours de 20h45, les quatre jeunes escaladent un mur, se hissent dessus, puis enjambent la barrière qui mène à la voie ferrée. Le long des rails, les quatre jeunes se suivent, pensant sans doute que les policiers à leur trousse ne s'y aventureront pas à leur tour. Mais dans leur fuite, ils se font doubler par un train reliant Lille à Dunkerque, et lancé à près de 80 km/h. Dans son sillage, les quatre sont happés par la vitesse du train. « On a été comme aspirés », a expliqué Aurélien à France 3. Tous s'écroulent. Les dégâts humains sont tragiques. Si Aurélien et Hachraf s'en sortiront avec des blessures physiques et psychologiques, Selom et Matisse, eux, ne survivront pas.

« La police nie dans un premier temps s'être rendue sur les lieux. Avant de corriger sa version, moins d'une semaine plus tard, en affirmant qu'une patrouille était bel et bien sur place au moment de l'accident. »

Un an après, les parents de Selom et Matisse peinent à faire leur deuil. Tous ont ces questions en tête : que faisait la police sur les lieux ? S'est-elle vraiment lancée à la poursuite de leur fils ? Si oui, pour quelle raison ? « En l'absence de réponse claire au cours des premiers jours, on s'est concerté, pour enfin prendre la décision de solliciter un avocat, explique Peggy, la mère de Selom. C'était pour nous le seul moyen de faire la lumière sur cette affaire ». Les parents des victimes font alors front commun et décident de faire appel à un ténor du barreau, Maître Franck Berton. Celui-ci accepte de les défendre, et déposera une plainte pour "homicide involontaire", "mise en péril de la vie d'autrui", et "non-assistance de personne en danger". Une plainte qui a surtout pour but l'ouverture d'une enquête judiciaire pour confirmer l'existence ou non d'un contrôle de police. Car contrairement aux déclarations d'Aurélien, la police nie dans un premier temps s'être rendue sur les lieux. Avant de corriger sa version, moins d'une semaine plus tard, en affirmant qu'une patrouille était bel et bien sur place au moment de l'accident. Une volte-face troublante. Fin décembre, le parquet de Lille lance une information judiciaire "pour rechercher les causes de la mort".

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Un passage vers la voie ferrée. Celui-ci a été bouché depuis le drame.

Selon plusieurs habitants de la résidence interrogés sur place, une voisine avait en effet appelé les forces de l'ordre pour signaler une rixe en bas de chez elle. Mais à leur arrivée sur place, la supposée rixe était terminée, les protagonistes s'étaient dispersés. Selom, Matisse, Aurélien et Hachraf, eux, squattaient à ce moment-là derrière les bâtiments. De quoi s'interroger : et si, dans la confusion du moment, la police les avait pris pour les fauteurs de troubles ? Et si les quatre garçons étaient tout simplement au mauvais endroit au mauvais moment ? Pas impossible. Mais cela ne répond pas à cette autre question : pourquoi les quatre jeunes ont-ils eu peur une fois la patrouille repérée ? Pour Peggy, il y a peut-être une explication. « Selom s'était plaint plusieurs fois d'avoir fait l'objet de contrôle au faciès parce qu'il était métis. Peut-être a-t-il cru qu'il allait en subir un nouveau sans raison ». Un témoignage qui fait écho aux propos d'Aurélien, lequel se sent persécuté, lui aussi, par la police. D'ailleurs, selon plusieurs sources, cette dernière nommait régulièrement Aurélien par son nom de famille, preuve qu'il était connu des forces de l'ordre.

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Opération de collage d'affiches en préparation d'une marche blanche pour en mémoire de Selom et Matisse, un an après leur mort.

Toujours est-il qu'Aurélien et Hachraf demeurent les seuls aujourd'hui à savoir ce qu'il s'est vraiment passé ce 15 décembre 2017. Hachraf a été traumatisé par l'accident, il ne souhaite plus s'exprimer. Quant à Aurélien, il aurait été interpellé, puis incarcéré cette année. Ce qui ne l'a pas empêché de poster des vidéos sur Snapachat au cours de ces derniers mois, comme nous le montre Valérie, la mère de Matisse, qui se connecte sur le compte de son fils. Tous deux ont échangé sur le réseau social. Valérie l'a supplié à maintes reprises de lui livrer sa version définitive de l'accident. Elle a besoin de comprendre pour avancer. « Le problème, c'est qu'il ne dit jamais la même chose. Je ne peux pas me fier à ce qu'il raconte ». Mais aux côtés de Claude, le père de Selom, elle s'insurge surtout que l'enquête n'a encore livré aucun début de réponse, même un an après les faits.

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Et le mail reçu par VICE ce vendredi par le parquet ne tend pas à les apaiser : « L'instruction est en cours, et a donné lieu à de très nombreuses investigations, avec plus d’une dizaine d’auditions effectuées par le juge d’instruction lui-même. Ce n’est qu’à l’issue de l’instruction que les conclusions pourront être tirées. Actuellement, le juge d’instruction examine une demande présentée il y a quelques jours par l’un des avocats des parties civiles qui le sollicite afin d’effectuer ou d’ordonner des actes d’investigations supplémentaires ». Rien de nouveau, en somme.

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Valérie, la mère de Matisse, se dirige vers un passage menant à la voie ferrée.

Pas de quoi voir le bout du tunnel non plus, même si le le parquet précise dans son mail que « sous réserve de développements à venir, la clôture de cette information judiciaire peut être envisagée d’ici la fin du premier semestre 2019 ». En attendant, les parents des défunts collent tous les mois des affiches à l'effigie de leurs enfants dans plusieurs quartiers de Lille. Histoire de sensibiliser les habitants à leur cause et de glaner des soutiens dans leur combat. Une marche blanche pour réclamer "vérité et justice pour Selom et Matisse" a eu lieu ce dimanche 16 décembre à Lille. Une centaine de personnes y ont participé. Valérie résume le sentiment qui la traverse depuis ce 15 décembre 2017. « On est veuve quand on perd son mari, orpheline quand on perd ses parents, mais quand on perd son enfant, il n'y a pas de mot adéquat dans le dico. Preuve que c'est une douleur indescriptible. »

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