Fête à Macron : « je ne vais pas pleurer pour deux vitrines brisées »
Toutes les photos sont de Charles Chevillard 

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jour de colere

Fête à Macron : « je ne vais pas pleurer pour deux vitrines brisées »

Samedi, ils étaient (au moins) 40 000 à battre le pavé parisien. Parmi eux, beaucoup de jeunes – plutôt solidaires des actions violentes menées par les black blocs quelques jours plus tôt. Portraits.

Un mix de la Marche des fiertés LGBT - pour le côté festif - et de Nuit debout, pour les organisateurs et le côté convergence des luttes : voilà la recette de la manif « pot-au-feu » qui s’est déroulée samedi à Paris. Organisée par François Ruffin, Frédéric Lordon et la France Insoumise, elle a réuni (au moins) 40 000 manifestants, qui ont défilé sous le soleil entre la place de l’Opéra et la Bastille. Dans les rues, pas de cortège syndical ou politique, ni de traditionnelles banderoles ou drapeaux, mais des chars de carnaval pour « fêter » le premier anniversaire de l’élection de Macron : un char Jupiter, un char Dracula, un char Napoléon, pour caricaturer le président, et un char de la résistance. Loin des réseaux habituels, cette manif n’est pas issue d’appel à mobilisation signé par les organisations, avec des diffusions de tracts etc. C’était plutôt un Objet politique non-identifié, dont la réalisation a été préparée dans une discussion sur Telegram, par un petit « Comité du 5 mai », et qui a été créé par les complices historiques de Ruffin, comme Johanna Silva, du journal Fakir, ou Loic Canitrot, intermittent du spectacle et membre de la Compagnie Jolie Môme - les mêmes qui ont lancé Nuit debout il y a deux ans. Celles et ceux qui ont manifesté dans une ambiance plutôt cool, malgré quatre arrestations par la police, n’avaient qu’un seul mot d’ordre en commun : protester contre le gouvernement. Après, chacun apportait sa revendication et sa raison de manifester - d’où l’idée du pot-au-feu. Rencontre avec huit cuisiniers de cette brigade de la colère.

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Estelle, 26 ans, artiste auteur

Pourquoi êtes-vous venue manifester aujourd’hui ?
Avec notre collectif d’artistes, « Ne rougissez pas », on a inventé un dispositif de sérigraphie mobile artisanal : on imprime des autocollants personnalisables, on les fait sécher et on aide les manifestants à les compléter. C’est un outil pour leur permettre de créer leurs propres slogans et donc de réfléchir à leurs revendications. Vous n’avez pas de revendications ?
Notre rôle est d’aider les gens à recréer une conscience politique. Nous participons à cette manif parce qu’elle montre qu’il y a une multitude de gens qui résistent aux politiques libérales, pour une multitude de raisons. Pensez-vous que ça va faire reculer le gouvernement ?
On ne peut pas répondre en deux minutes, il faudrait écrire une thèse sur ce qui permet de faire gagner un mouvement. Mais la grève c’est comme le boycott : pour que ça fonctionne, il faut que ce soit général.

X, réfugié, 22 ans

Pourquoi dissimulez-vous votre visage ?
Je suis réfugié, je vis à Saint-Denis, au bord du canal. Je dors sous une tente depuis plusieurs mois. J’y ai passé l’hiver sous un pont, avec d’autres réfugiés. Nous sommes en situation administrative précaire, nous ne pouvons pas nous permettre d’être identifiés par la police car si nous sommes arrêtés, nous risquons la déportation. Pourquoi êtes-vous venu manifester aujourd’hui ?
Pour protester contre la loi asile-immigration qui nous supprime encore des droits, notamment en réduisant nos délais de recours devant la Cour nationale du droit d’asile et en accélérant les procédures pour nous expulser. Quelle est votre principale revendication ?
Pour nous, le principal problème est le logement. L’accueil des réfugiés est très mal assuré en France. Nous obliger à dormir dehors revient à nous exposer au froid, aux maladies et à tous types de risques.

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Nicolas, 25 ans, postier

Depuis quand êtes-vous en grève ?
Depuis le 26 mars, dans tout le département des Hauts-de-Seine, nous sommes plus de 200 postiers à être en grève reconductible, contre le licenciement de Gaël Quirante, notre représentant SUD-PTT, et contre la Poste qui veut doubler notre temps de travail. Votre représentant syndical a été licencié ?
C’est la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, qui a autorisé son licenciement, le 29 mars, contre l’avis de ses propres services et de l’Inspection du Travail. La même Pénicaud qui a commis 671 infractions au Code du Travail lorsqu’elle était à la tête de Business France. Elle a un patrimoine de 7,5 millions d’euros, et nous, on va recevoir des fiches de paie à 0,00 euro parce qu’on est en grève. Quelle est votre principale revendication ?
Ce n’est pas au gouvernement de décider qui sont nos représentants syndicaux : on se bat pour la réintégration de Gaël dont le seul tort est d’être un très bon militant. On sait bien que tout le monde ne peut pas se mettre en grève, mais chacun peut participer à notre caisse de grève pour nous permettre de continuer jusqu’à la victoire !

Bryan, 27 ans, technicien de maintenance électronique

Pourquoi êtes-vous venu manifester aujourd’hui ?
Pour que le gouvernement nous écoute. Pour l’instant ce n’est pas le cas : il nous entend uniquement parce qu’on descend dans la rue et qu’on fait du bruit. Mais il n’y a aucune démocratisation dans le débat politique : on ne prend jamais en compte l’avis des gens. Quelle est votre revendication principale ?
Sur la loi asile-immigration je trouve que le débat était scandaleux : tout s’est fait dans l’urgence, sans consultation, avec des coups de pression sur les députés du groupe de la France Insoumise pour les empêcher d’exprimer leurs critiques justes et fondées. Cette manière de faire est dictatoriale. Une pensée pour les familles des vitrines qui ont été cassées le 1er mai ?
Je ne suis pas partisan des affrontements, ce n’est pas ma manière de faire, mais il est hors de question que je condamne. Non seulement je ne suis pas juge, mais en plus je comprends cette violence et je comprends les arguments de ceux qui la défendent. Je pense simplement que ce n’est pas la méthode la plus efficace pour se faire entendre.

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Irena, 25 ans, aide médico-psychologique

Pourquoi êtes-vous venue manifester aujourd’hui ?
J’en ai ras-le-bol de tout ce que le gouvernement met en place - mais vraiment de tout ! Il creuse le fossé des inégalités : les cadeaux sont tout le temps pour les riches et nous, on n’existe pas. Macron a annoncé qu’il allait supprimer l’exit tax, faite pour dissuader les entreprises de quitter le pays, alors que moi pendant ce temps je bosse pour rien. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Je ne peux plus joindre les deux bouts. La totalité de mon salaire passe dans mon loyer, mes impôts, mes factures… et l’aide que j’apporte à l’un de mes parents qui a été expulsé de son logement et que l’Etat n’aide pas. D’après vous, quel est le problème prioritaire ?
Le logement. C’est une honte de laisser les gens dormir dans la rue, c’est une honte de ne pas assurer un toit fixe à tous les habitants de ce pays. Il faut que ça devienne la priorité numéro 1 du gouvernement : on ne peut pas avoir un travail si on n’a pas d’abord un logement.

Fanny, 27 ans, prof d’histoire

Pourquoi êtes-vous venue manifester aujourd’hui ?
Pour défendre les services publics et surtout l’Éducation nationale : je proteste contre la sélection à l’université et la loi ORE - Parcoursup en solidarité avec la mobilisation étudiante. Et je suis là aussi pour soutenir la lutte des cheminots. Vous manifestez donc par solidarité ?
Pas seulement : ce qu’il se passe avec les cheminots nous concerne tous. Le gouvernement prend prétexte de leurs soi-disant privilèges pour s’attaquer à leur statut, mais c’est toujours la même chanson : une fois qu’on a démoli la protection sociale d’une catégorie de la population, on peut ensuite s’attaquer aux autres, sous prétexte qu’ils seraient « privilégiés » par rapport à ceux sur qui on a déjà tapé. Un mot pour les familles des vitrines ?
Je ne vais pas pleurer sur le sort d’un Mac Do. Je ne l’aurais pas vandalisé parce que je manifeste avec des enfants, mais je comprends la colère du cortège de tête. Je comprends leur colère contre la police. Je connais plein de gens qui ne sont pas venus aujourd’hui parce qu’ils avaient peur de la répression. Quatre de mes amis ont été arrêtés à la terrasse où ils prenaient un café, juste après la manif du 1er mai. Ils ont passé plusieurs heures au poste de police du XVIIIe arrondissement de Paris simplement parce qu’ils avaient des lunettes de piscine dans leurs sacs.

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Damien, 29 ans, prof de français

Pourquoi êtes-vous venu manifester aujourd’hui ?
C’est un rassemblement de toutes les personnes qui luttent contre le gouvernement, quelle que soit leur cause. Je suis là pour défendre les droits de tous les travailleurs, contre la politique d’un gouvernement favorisant les patrons parce que je crois qu’un autre modèle de société est possible. Avez-vous une cible prioritaire ?
Le pire, c’est la politique fiscale de Macron. Il faut arrêter de faire des cadeaux aux entreprises qui réalisent des bénéfices, il faut supprimer le CICE [Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, NDLR], ne surtout pas supprimer l’exit tax, et mener une politique qui soit en faveur des salariés et de la redistribution des richesses. Une pensée pour les familles des vitrines ?
Le black bloc s’attaque aux objets symboles du capitalisme et franchement je ne vais pas pleurer sur les deux vitrines brisées de JC Decaux et sur la dégradation d’un Mac Donald. Je ne vais pas prendre la défense de la publicité et d’un restaurant de malbouffe qui paye mal ses salariés. Ce n’est pas la méthode que j’aurais choisie mais je ne vais pas la condamner.

Johanna, 23 ans, étudiante

Pourquoi êtes-vous venue manifester aujourd’hui ?
J’habite Rouen, mais je suis venue parce que beaucoup de luttes me touchent. Dans ma famille il y a des cheminots, moi je suis étudiante et en formation pour devenir aide-soignante : entre la SNCF, l’Université et l’hôpital, chez moi c’est déjà la convergence des luttes ! Que regrettez-vous dans la situation du secteur hospitalier ?
Au cours du dernier stage que j’ai effectué, j’ai pu voir combien on manquait de moyens dans les EHPAD. Les cadences sont infernales : il y a tellement de chambres et si peu de personnel qu’on n’a même pas le temps de parler aux patients. Imagine le film de Charlie Chaplin, Les Temps Modernes, et remplace le tapis d’usine par des lits avec des personnes dedans : voilà la situation dans les établissements hospitaliers. Un mot pour les familles des vitrines ?
J’ai aucun problème avec le fait de s’attaquer à des symboles du capitalisme. En revanche, s’attaquer à une voiture ou à une habitation et mettre en danger des gens, je trouve ça limite.

Taha, 21 ans, étudiant

Pourquoi êtes-vous venu manifester aujourd’hui ?
Cette manif est une étape dans la mobilisation. Elle a lieu le week-end elle permet donc à tous de participer, y compris ceux qui ne font pas grève parce qu’ils ne peuvent pas perdre de salaire. Comme il n’y a pas de revendication précise elle permet aussi de créer une convergence de la colère. Votre cible prioritaire, c’est la loi ORE et Parcoursup ?
Même pas. Je suis très engagé dans la mobilisation étudiante sur ma fac, à Grenoble. Mais lorsqu’on se bat contre une réforme c’est parce qu’on refuse la logique qui est à l’œuvre derrière. Il faut tirer le fil de la pelote : c’est tout un système derrière. On se bat contre une façon d’organiser la société, contre le capitalisme, le libéralisme, l’accumulation de richesses, la violence policière, la répression, etc. Un mot pour les familles des vitrines ?
Je partage la position de Philippe Poutou : la véritable violence, c’est celle infligée à 400 000 personnes qui crèvent dehors la gueule par terre alors qu’il y a 2 millions de logements vides, celle qui impose à 8 millions de gens en France de vivre sous le seuil de pauvreté, celle qui fait mourir environ une personne par mois sous les coups et les balles de la police.