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Cette biohackeuse veut aider les femmes à fabriquer leurs propres œstrogènes

Mary Tsang promeut l’anarchie hormonale pour une plus grande autonomie corporelle des femmes cisgenres et transgenres.

par Mark Hay
28 Mars 2018, 8:30am

Cet article est initialement paru sur Tonic.


Fin 2015, Mary Maggic, aussi connue sous le nom de Mary Tsang, une biologiste et scientifique du MIT Media Lab, a lancé un projet appelé « Open Source Estrogen ». Son objectif, détaillé dans la vidéo « Housewives Making Drugs », était de développer des protocoles que des personnes ordinaires pourraient utiliser pour concocter leur propres œstrogènes dans leur cuisine. Maggic souhaite que ce projet transforme « un espace politiquement chargé et présenté comme propre aux femmes » en un endroit où les femmes cis et trans peuvent prendre le contrôle de leurs corps en créant leurs propres traitements contraceptifs, de transition sexuelle ou de substitution hormonale pour soulager les symptômes de la ménopause.

Le projet a évolué au cours des deux dernières années. En 2017, Maggic a produit un épisode spéculatif pour un programme « culinaire » dans lequel deux figures trans emblématiques expliquent comment extraire et purifier les œstrogènes présents dans l’urine humaine - avant de les incorporer dans cocktails à base de gin. Aujourd'hui, Maggic organise des workshops publics — lors de conférences de biohacking ou d’autonomie corporelle évolutive, ainsi que sur des campus universitaires — au cours desquels elle détaille le processus d'extraction.

Le truc, c'est que ce projet est encore complètement fictif. Comme Maggic le signale à tous ceux qui découvrent son concept, Open Source Estrogen est une série de travaux spéculatifs.

Les hormones extraites de l’urine ne sont pas suffisantes pour une utilisation réelle et leur utilisation n'est pas dénuées d'effets secondaires graves. De plus, les outils et protocoles nécessaires pour emmener le projet vers une plus grande sophistication sont souvent hors de portée. Maggic elle-même affirme que le but du projet est de démystifier l’endocrinologie, de dé-chosifier le genre et d’attirer l’attention du public sur les institutions qui contrôlent la production d’hormones. Elle insiste particulièrement sur le fait qu’il faut se pencher sur la façon dont ces institutions limitent notre accès aux hormones (à des fins d’autonomie corporelle) mais qui, paradoxalement, les dispersent largement dans la nature comme polluants industriels nocifs pour la faune, la flore et l’humain.

Cependant, Maggic s’est vite rendue compte que beaucoup de gens voulaient absolument que son projet se concrétise. Pour de nombreuses personnes tout autour du monde, obtenir une contraception hormonale ou un traitement hormonal de la ménopause est coûteux, difficile, voir impossible. Quant aux hormones dédiées à la transition sexuelle, leur prescription est encore plus difficile. Même lorsqu’elles sont accessibles, il peut arriver que les patients souhaitent une option alternative s’ils n’ont pas assez confiance en leur médecin ou ne supportent pas les effets secondaires de leur traitement. Byron Rich, l'un des collaborateurs de Maggic, explique que le désir de concrétisation des œstrogènes en open source « est immensément triste, car il montre que notre culture est trop malade pour se changer elle-même » en faveur d'une plus grande autonomie corporelle.

Le projet de Maggic contient les grandes lignes d'un certain nombre de recettes d'hormones artisanales : modifier génétiquement des organismes comme des levures ou des plantes pour les pousser à produire des hormones, traiter de l'urine ou de l'eau pour en extraire des hormones qui seront ensuite purifiées... Ces méthodes peuvent sembler improbables mais les biologistes assurent qu'elles sont plausibles.

De nombreuses personnes pratiquent déjà la biosynthèse chez eux, affirme Andrew Pelling, biologiste à l’université d’Ottawa, même si les exemples les plus connus — comme les laboratoires clandestins de meth ou de cannabis — sont peu recommandables. De plus, modifier des plantes ou des levures pour leur faire produire des molécules est une idée qui ne date pas d’hier. Pelling signale aussi que fabriquer des hormones est un peu plus complexe que fabriquer de la meth ; la machinerie moléculaire humaine est plus raffinée que le processus de production d'une drogue. Développer un protocole pour les synthétiser chimiquement ou créer des plantes ou une levure capables de les fabriquer demanderait du temps, mais aussi une expertise endocrinienne et biologique qui dépasse la science basique. Mais une fois le protocole établi, Pelling affirme que n’importe qui pourra obtenir ou fabriquer les éléments requis pour la synthèse chimique. Une fois que la culture de plantes ou de levures initiale sera créée, explique Maggic, « ces organismes pourront être partagés, comme les protocoles concernant leur entretien, leur bonne santé et leur reproduction. »

Au moins un artiste-biologiste et biohacker, Ryan Hammond, travaille activement à la création de plants de tabac pouvant produire des œstrogènes ou de la testostérone grâce à un projet appelé « Open Source Gendercodes ». Maggic considère son travail comme le plus à même de démocratiser les hormones à l'heure actuelle.

Maintenant, imaginons qu'il soit possible de produire des hormones chez soi, sans connaissances scientifiques particulières. Même dans ce cas, nous serions encore loin du compte, affirme Pelling. Sans mesures techniques préalables, il sera impossible de savoir quelles substances secondaires ont été produites et quelle est leur niveau de toxicité. Aucune synthèse n'est à l'abri d'un petit hoquet, rappelle-t-il : « Vous n’aurez aucune idée des quantités de votre molécule cible, ni quelle quantité en administrer. » Un constat renforcé par le fait que les dosages varient de personne en personne. Pire, les outils nécessaires à l’inspection d’un produit synthétisé sont onéreux et compliqués. Et vous devrez répéter le processus pour plusieurs hormones différentes ; l’isolation d’une seule hormone n’est généralement pas suffisante pour chaque fonction endocrinienne.

Les difficultés liées au calcul de la pureté et du dosage pour une personne données suscitent forcément des inquiètudes sur d'éventuels effets secondaires dangereux, notamment les overdoses et les injections d’impuretés accidentelles. Le manque de règlementation signifie aussi que les utilisateurs risquent d'aggraver la pollution hormonale de l’environnement, dont les effets néfastes concernent les plantes, les animaux et nous-mêmes. C'est la raison pour laquelle le projet de Maggic essaye d'imaginer un futur libéré, mais aussi de pousser le public à se confronter à ces risques et problèmes éthiques.

Le désir d’une plus grande autonomie hormonale est si fort que certaines personnes sont prêtes à tout pour le satisfaire, même se procurer des hormones douteuses et illicites au marché noir. D'une certaine façon, la société a déjà déclaré que la nécessité faisait loi malgré les risques : les médias ont loué les efforts de création de protocoles DIY pour des EpiPens lorsque les responsables de l’industrie ont brièvement fait flamber leur prix en 2016.

Pour certains, les risques de synthèse et d’utilisation d’hormones artisanales peuvent être limités. Josiah Zayner, un biochimiste et ancien employé de la NASA qui milite pour la science à portée de tous, affirme que les tâches complexes, comme les mesures de pureté et de dosage, pourraient être sous-traitées par des individus disposant d'une expertise et d'un équipement appropriés. Une proposition qui fait écho à l’approche de Hammond de réseaux d’entraide DIWO (do-it-with-others), grâce auxquels des personnes en demande d'un environnement hormonal libéré pourraient être mise en contact avec des personnes qui disposent des connaissances nécessaires. Maggic souligne que ces réseaux existent déjà et aident les fabricants d’hormones DIY à déterminer les doses adéquates. Idéalement, ces réseaux, grâce à la pédagogie et la supervision, pourraient permettre de limiter les risques de pollution endocrinienne et aider les individus à reconnaître et éviter les contaminants hormonaux dangereux pour l'environnement. (Maggic a imaginé des protocoles pour un outil environnemental DIY de détection d’hormone.)

Malgré tout, les possibilités qu’un système parvienne un jour à gérer tous les risques inhérents aux hormones maison restent très incertaines. (Maggic doute que nous puissions parvenir à contrôler les façons diverses et complexes dont les hormones interagissent avec notre corps et notre environnement, et encore moins de les contrôler.) Même les protocoles de synthèse d'hormones artisanaux en développement aujourd'hui n'atteindront peut-être jamais la viabilité. Reste que ces concepts, bien qu'ambitieux, n'ont rien de loufoque. Les hormones DIY sont théoriquement réalisables et suffisamment souhaitables dans les faits pour que l’idée exige un débat et une mobilisation. Et en étudiant cette idée, comme le font Maggic et bien d’autres, nous pourrions en apprendre beaucoup sur nos propres corps, les systèmes qui les contrôlent et les effets de la pollution à nos dépends.

« Le débat culturel provoqué par ces idées est aussi important que les protocoles » conclut Maggic.

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