violences policières

« En France, on considère que la police défend les intérêts de l’Etat »

Alors que l’on commémore, ce samedi 21 juillet, les deux ans de la mort d’Adamé Traoré, le sociologue Jérémie Gauthier explique pourquoi le phénomène des violences policières peine à être endigué.
Pierre Longeray
Paris, FR
20.7.18
Image : AFP 

À l’heure où les violences policières ne sont apparemment plus l’apanage des policiers, mais aussi celui des conseillers du président de la République, les proches d’Adama Traoré organisent ce samedi 21 juillet une marche pour commémorer les deux ans de la mort du jeune homme de Beaumont-sur-Oise.

Depuis son décès, survenu lors d’une interpellation, les violences policières continuent d’émailler l’actualité. Pas plus tard que le mois dernier, Aboubakar Fofana a été tué d’une balle dans le cou par un CRS à Nantes. Avant cela, les violences commises contre les manifestants et les lycéens ont été maintes fois relevées. Pour la toute première fois, l’IGPN (la police des polices) a publié le chiffre de personnes tuées dans le cadre d’interventions policières : il s’élève à 14 depuis juillet 2017. Mais rien sur les violences ne débouchant pas sur un décès.

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Pour essayer d’y voir plus clair dans l’évolution récente des violences policières en France, on a passé un coup de fil à Jérémie Gauthier, sociologue spécialiste du travail policier à l'Institut de recherche sur les enjeux sociaux (IRIS-EHESS) et au Centre Marc Bloch à Berlin.

VICE : Comment évoluent les violences policières en France ?
Jérémie Gauthier : C’est très difficile de les quantifier, puisqu’il n’y a pas eu de chiffres publiés avant cette année. Ceci dit, on peut se référer au travail réalisé par Basta Mag à partir d’écrits d’historiens et de militants, qui a recensé les violences policières depuis le début des années 1970 : on y apprend qu’entre 10 et 15 personnes meurent chaque année dans le cadre d’interventions policières. Les violences mortelles touchent principalement des hommes, issus des classes populaires urbaines et des immigrations nord africaines et subsahariennes.
Mais, il faut aussi réfléchir à ce qu’on appelle « violences policières ». On a tendance à se focaliser sur les cas les plus dramatiques – les violences mortelles ou de forte intensité, comme dans l’affaire Théo, par exemple.
Il existe cependant d’autres formes de violences, de plus basse intensité et qui passent plus inaperçues auprès de ceux qui n’ont font pas les frais : cela va de comportements routiniers contraires à la déontologie policière au harcèlement, en passant par les provocations et les insultes, mais aussi certains contrôles d’identité infondés, répétés et discriminatoires. Pour cela, nous n’avons pas non plus de statistiques officielles. Les seules dont nous disposons ont été produites par des chercheurs et par des institutions comme le Défenseur des droits.

On a le sentiment que les faits de violences policières se multiplient ces dernières années. Est-ce dû à leur plus grande exposition ?
Ce qui a changé ces dernières années, ce n’est pas seulement le regard des médias, mais surtout les mobilisations autour de ces violences. Des collectifs ont réussi à sensibiliser certains médias sur ce problème. Et donc, la question des violences policières est devenue un problème public.
De plus, du côté des sciences sociales, on a produit, et notamment depuis 2005, des enquêtes sur la police pour comprendre comment les policiers interviennent, notamment dans les quartiers populaires.
Par ailleurs, le fait que des professionnels du droit se soient emparés de cette question lui a sans doute offert une plus grande visibilité. Enfin, la généralisation des caméras et des smartphones place les policiers dans une situation tout à fait inédite en permettant à tout un chacun de filmer et de diffuser les images d’interventions policières. Ce constat fonctionne également concernant les interventions policières dans les manifestations.

La justice prendrait-elle enfin en considération ce problème ?
Dans un premier temps, on peut dire que la décision de 2015 de condamner l’État pour faute lourde sur les contrôles d’identité est un signal plutôt positif. Il en va de même concernant la décision rendue à l’issue du procès du policier qui a tué Amin Bentoussi en 2012 ainsi que de celui des policiers du 12ème arrondissement de Paris accusés de violences envers des adolescents. Mais concernant les affaires de violences policières qui débouchent sur des morts, comme Adama Traoré ou Wissam El-Yamni à Clermont-Ferrand, on voit qu’un travail serein et équilibré de la justice reste très compliqué.
L’affaire Adama est un bon exemple de la lenteur de la justice et de ses défaillances. On voit bien ici l’importance des mobilisations : ce sont elles qui permettent de maintenir la visibilité de ces violences.

Comment expliquer que l’on ne parvienne pas à endiguer le phénomène des violences policières ?
Cette question, et plus généralement celle de l’usage de la force par la police, est éminemment politique. Les forces de l’ordre sont les seules institutions qui sont en capacité d’utiliser la force physique. Et ce mandat est au cœur de l’État. Remettre en cause la légitimité de la police à utiliser la force dans certaines circonstances, c‘est donc aussi remettre en cause l’État. C’est une des raisons qui expliquent pourquoi il est si compliqué de faire bouger les lignes sur ces questions-là.
Il y a d’autres raisons qui tiennent notamment à l’histoire de la police française, qui est très centralisée, très proche du pouvoir politique. De plus, en France, on considère souvent que la police se positionne dans la défense des intérêts de l’État et de sa propre corporation, plutôt que ceux de la population - en comparaison avec les polices anglaise ou allemande. Il y a également un déni – très français – de prise en compte de la dimension ethnoraciale du problème. Enfin, le contexte terroriste, et le lourd tribut payé par la police dans le cadre des récentes attaques, ne créent pas un contexte favorable à une modification des pratiques policières.

Pour espérer une résolution de la situation, il faudrait donc une volonté politique ?
Dans ces cas de pratiques policières contestées et contestables, il y a certes une question de responsabilité individuelle des policiers, mais aussi une responsabilité de l’État. Sans une volonté politique à ce niveau, les pratiques policières ne connaitront pas d’évolution. C’est justement ce qui est intéressant dans la décision de 2015 sur les contrôles au faciès : ce ne sont pas des policiers qui ont été condamnés, mais l’État. Ce n’est pas seulement un problème individuel de policiers qui auraient dérapé, mais un problème politique, un enjeu de démocratisation et de transparence du service public.