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Le Jour d’après

Comment se remettre à vivre après avoir vécu une attaque terroriste de l'intérieur ?


Photo : Étienne Rouillon/VICE News

Il y a un an, deux terroristes faisaient irruption dans les locaux de Charlie Hebdo, dans le 11ème arrondissement de Paris, assassinant de sang-froid douze personnes, dont plusieurs collaborateurs du journal. Deux jours plus tard, un complice s'attaquait au supermarché Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, tuant trois clients et un employé du magasin. Le 13 novembre dernier, la terreur islamiste frappait de nouveau la capitale française, emportant avec elle 130 personnes et en en blessant 352 autres.

Julia*, 21 ans, étudiante, était présente au Bataclan ce soir-là, quand 90 fans d'Eagles of Death Metal ont trouvé la mort. Après s'être cachée pendant une demi-heure parmi les cadavres et s'être fait érafler la main par une balle, elle a finalement réussi à s'enfuir de la salle, accompagnée d'un ami venu avec elle au concert. On l'a rencontrée le mois dernier, afin de savoir comment elle avait réagi lors de cette soirée du 13 novembre et comment elle s'en sortait psychologiquement depuis cette date.

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Finalement, dans mon comportement et dans ma vie de tous les jours, pas grand-chose n'a changé – mais peut-être qu'il est encore trop tôt pour le dire. Depuis, tout me semble un peu absurde, comme dans un film ou un rêve. Chaque acte de la vie quotidienne – que ce soit ne serait-ce que préparer à manger ou faire les courses – est devenu un geste bizarre voire presque déplacé. Je me demande comment je peux encore réussir à faire des choses si banales, alors que tant d'autres sont morts. Je m'en sens presque coupable. Néanmoins, malgré ce que j'ai vécu ce soir-là, je ne suis bizarrement pas très choquée – et j'ai d'ailleurs du mal à expliquer pourquoi je le suis si peu.

J'ai aussi le sentiment qu'après avoir vécu ça, plus rien ne peut m'arriver. Pendant trente minutes, j'étais tellement sûre que j'allais mourir – c'était devenu une telle évidence pour moi et il m'a fallu une demi-seconde pour accepter cette destinée funeste –, qu'aujourd'hui je n'ai plus tellement peur de quoi que ce soit. Certes, je sursaute désormais parfois quand j'entends un bruit brusque et soudain, mais je ne sais pas si on pourrait dire que cela a pour source une peur. C'est plus de l'ordre du réflexe. Mon cerveau et mon corps sont comme un peu restés sur le qui-vive. Ils ont été véritablement guidés par l'instinct de survie pendant plusieurs dizaines de minutes et sont en quelque sorte toujours sur ce mode. Depuis, j'ai d'ailleurs l'impression d'être beaucoup plus vivante. J'ai l'impression d'entendre et de voir mieux, par exemple. D'être plus réactive.

Être persuadée que j'allais mourir m'a tellement peu choquée sur le moment qu'aujourd'hui je me surprends à être moins prudente face à certaines choses de tous les jours – sans le vouloir, il m'arrive par exemple de ne plus regarder quand je traverse la rue. En ce sens, mon rapport à la mort a quelque peu évolué. Généralement, les gens en ont peur car ils ne savent pas ce qui va se passer ensuite. L'inconnu leur fait peur. Moi qui ai vécu ce que je pensais être les derniers instants de ma vie et qui ai traversé ce processus psychologique, je n'ai plus vraiment de raison d'en avoir peur.

Lors de l'attaque, j'ai été un peu surprise par la réaction de mon corps. Au moment où tout le monde a couru ou s'est couché à terre, après avoir entendu les premiers tirs, j'ai trouvé bizarre que mon cœur ne batte pas plus vite ou que je ne tremble pas. J'étais complètement sereine et calme. Si j'ai réagi comme ça, c'est sûrement parce que j'avais inconsciemment décidé d'accepter cet état de fait – je n'ai pas essayé de trouver une échappatoire ou une solution ; je me suis juste laissée porter par les événements, ce qui m'a permis de ne pas réfléchir et de ne pas avoir peur. La présence d'un ami – Florian*, à mes côtés pendant tout ce temps – m'a aussi sûrement aidée.

Néanmoins, si je n'avais pas peur de mourir, ma peur était de souffrir à cause des balles. De façon presque ironique, je me disais que j'allais douiller, de la même façon qu'on peut dire à un proche « Tu vas en chier » quand il se lance dans une tâche ardue. Je ne réalisais peut-être pas vraiment ce que ça signifiait. En revanche, le stress est monté au moment où, avec Florian, profitant d'un mouvement de foule, on a couru pour s'enfuir. On prenait une initiative ; on ne se laissait plus porter par la situation. Je ne savais pas s'il fallait rester couché ou essayer de fuir, surtout que les terroristes avaient auparavant déjà tiré sur les groupes qui s'enfuyaient. La décision a donc été incroyablement dure à prendre.

« Je me demande comment je peux encore réussir à faire des choses si banales, alors que tant d'autres sont morts. Je m'en sens presque coupable. »

Étant donné que notre groupe s'est fait tirer dessus, on s'est de nouveau couchés. Après ça, je me suis une nouvelle fois demandé s'il fallait laisser tomber et redevenir totalement passifs ou réessayer de fuir. Faire ce choix était toujours très compliqué. Florian était un peu dans le même état d'esprit.

Puis, alors que la salle s'était beaucoup vidée, que les terroristes avaient commencé à moins tirer et qu'ils semblaient occupés à l'étage à parler avec les otages et à préparer la suite des événements, on a finalement de nouveau tenté de fuir. J'ai mis plusieurs jours avant de me souvenir de ces trente secondes de fuite – mon cerveau avait comme effacé ce moment et, encore aujourd'hui, seules certaines images de cet instant me sont revenues. Là, je ne me disais plus que j'allais me faire tirer dessus. Je ne voyais pas les tireurs, donc j'étais moins inquiète. Après avoir convaincu Florian, on a pu quitter la salle.

Je n'ai pas eu de réaction particulière une fois sortie. Mon humeur n'a pas changé. Je n'ai pas éclaté en sanglots, je ne me suis pas dit que j'étais sauve ou quoi que ce soit. Je suis restée la même pendant tout ; là encore, j'étais comme en mode automatique. Je n'ai pas non plus eu l'impression d'avoir échappé à quelque chose. J'ai commencé à prendre conscience de la gravité de la situation seulement quand j'ai vu des gens blessés sur le trottoir. Ça m'a bizarrement plus touchée que de voir des cadavres dans la salle. On est ensuite montés chez des voisins qui nous ont invités à entrer. Dans l'appartement, il y avait pas mal de jeunes qui avaient comme nous fui le Bataclan. L'ambiance était assez surréaliste. Personne ne comprenait vraiment ce qu'on venait de vivre. On écoutait la radio et tout le monde a pleuré quand un survivant a décrit au micro ce qu'il avait vu. Avant de voir les vidéos sur Internet et d'entendre les autres parler, je ne m'étais pas vraiment rendue compte à quel point ce que j'avais vécu était atroce. C'est comme si, face à un tel danger, le cerveau réagissait différemment et ne nous faisait pas véritablement prendre compte de la gravité des choses.

Pendant tout le week-end qui a suivi, je n'ai pas pu faire autre chose que lire, regarder et écouter tout ce qui avait un lien avec les attentats – j'ai d'ailleurs trouvé ça très pervers. J'ai visionné toutes les vidéos et les photos les plus dures tout simplement car, ces jours qui ont suivi, je ne voyais pas ce que je pouvais faire d'autre. J'avais besoin de me convaincre et de comprendre que ce que j'avais vu était réel, même si le faire me mettait vraiment mal. En voyant la vidéo du journaliste du Monde prise depuis sa fenêtre et dans laquelle on entend les cris et les tirs, j'ai eu l'impression que je n'avais pas vraiment vécu la même chose. Par exemple, je n'avais pas eu le sentiment que les coups de feu avaient été si forts au point qu'on puisse les entendre de la rue. Voir ces vidéos m'a davantage choquée que vivre l'événement. Ça m'a aussi poussé à croire que, si j'ai survécu, c'est parce que j'ai réussi à garder mon sang-froid et à ne pas paniquer. Réaliser ça ne m'a pas donné une très bonne image de moi-même : j'ai vu du sang, je me suis cachée parmi des cadavres et, malgré tout, j'ai réussi à garder mes moyens et à sauver ma peau. C'est assez dur à accepter, même si j'imagine que c'est mon « instinct de survie » qui m'a guidée. Si je me suis forcée à regarder toutes ces vidéos horribles, je pense que c'est en partie parce que j'avais inconsciemment besoin de me faire mal pour me rassurer sur moi-même.

Après ce week-end, j'ai arrêté de lire et de regarder des vidéos sur le sujet. Je n'ai pas non plus ressenti le besoin de participer aux commémorations officielles qui ont suivi car, sur le moment, j'ai vécu cette attaque terroriste de façon très personnelle. Enfin, si j'ai trouvé plus ou moins « beau » le mouvement « Je suis en terrasse » qui a éclos peu après, je ne peux m'empêcher d'y voir une certaine forme d'hypocrisie. Je me dis que les gens qui ont participé à cette initiative n'étaient pas les mêmes que ceux qui avaient vécu les attaques et qu'ils n'avaient donc pas forcément de raison de ne plus se mettre en terrasse. Ces actions restent assez naïves et j'ai préféré les éviter, même si c'est très bien qu'elles aient eu lieu.

J'ai revu Florian le dimanche, deux jours après la prise d'otages. On est allés à la mairie du 11ème arrondissement pour demander quelles démarches nous devions entreprendre pour récupérer les affaires que nous avions laissées dans les vestiaires du Bataclan – un acte qui paraît un peu bête face à ce qui s'était passé. Après nous avoir annoncé que ce n'était pour l'instant pas possible, on nous a proposé de rencontrer les médecins de la cellule psychologique installée dans le bâtiment. Si on a au départ refusé – en parler avec des gens qui n'étaient pas présents au Bataclan nous paraissait étrange –, on nous a quelque peu incités à entrer. Presque par politesse, on n'a pas osé dire non. Au final, j'ai échangé avec un infirmier psy pendant pas mal de temps. J'ai parlé, j'ai pleuré, et ça m'a fait beaucoup de bien. Ça faisait deux jours que je racontais les faits dans les détails à mes proches, mais je n'avais pas pu leur raconter comment je me sentais moi, pour ne pas les inquiéter ou pour garder un peu d'intimité. Pouvoir le faire avec quelqu'un qui ne s'était pas inquiété pour moi, que je ne connaissais pas et qui était détaché de tout ça m'a quelque peu libérée. Voir que certains de ces médecins étaient venus de loin pour pouvoir simplement aider les survivants m'a aussi touchée. Après ça, j'ai envisagé de retourner voir un psy mais, finalement, je me dis que je ne saurai pas forcément quoi lui dire.

Après notre visite à la mairie, on est repassés devant le Bataclan – l'itinéraire le plus court pour rentrer chez moi. Si je pensais au départ que je le vivrais bien et que je ne ressentirais rien, voir tous les badauds et les caméras de télévision réunis m'a de nouveau fait réaliser la gravité de la situation. Me dire que, quelques heures auparavant, j'étais dans cette salle à frôler la mort a été une sensation très bizarre.

On a fini par nous rappeler quelques jours plus tard pour récupérer les choses qu'on avait laissées dans les vestiaires. Quand on m'a demandé mon ticket, j'ai pris conscience de l'importance que j'avais donné aux symboles physiques qui me rappelaient l'attaque. J'ai souhaité récupérer mon petit ticket, même s'il était tâché de sang. Je garde tout aussi précieusement mon billet du concert, comme s'il s'agissait d'une relique, et je ne souhaiterais pour rien au monde m'en séparer. C'est pareil pour les vêtements que je portais ce soir-là. Alors qu'ils étaient encore imbibés de sang, ma mère les a envoyés au pressing. Si ça n'avait tenu qu'à moi, je les aurais gardés tels quels dans une boîte, sans les laver, pour les regarder de temps à autre, même si j'ai conscience qu'un tel acte aurait été hyper glauque. Je ne sais pas trop ce qui pousse à faire ça – peut-être tout simplement car le temps a tendance à nous faire oublier ce qu'on vit et qu'on a besoin de symboles pour bien se souvenir de certaines choses. Je sais que d'autres survivants ont fait la même chose – et je les comprends. J'ai aussi mis mes chaussures tachées de sang dans un coin de mon appartement – et je n'y ai pas touché depuis. C'est clairement dégueulasse, mais j'ai besoin de les garder. Si je me suis au départ senti mal par rapport à ça, je me suis dit que nos réactions dans ces moments peuvent ne pas être toujours très rationnelles ou normales. J'ai ressenti la même chose avec la légère blessure que j'ai eu à la main – une balle l'a effleurée. J'espère que cette marque sur mon corps restera et j'appréhende beaucoup de la voir disparaître. Cette éraflure a symboliquement beaucoup d'importance pour moi.

« Pouvoir [en parler] avec quelqu'un qui ne s'était pas inquiété pour moi, que je ne connaissais pas et qui était détaché de tout ça m'a quelque peu libérée. »

Toujours le dimanche, Florian m'a confié être terriblement « content d'être en vie ». De mon côté, je n'ai pas du tout ressenti un tel sentiment. Je suis évidemment très heureuse d'avoir eu la vie sauve, mais je ne me le suis jamais dit de moi-même. Florian m'a aussi confié avoir depuis parfois eu du mal à prendre le métro ou à se retrouver dans un espace clos. De mon côté, c'est plus compliqué. Je n'ai pas peur du métro ou autre mais, en entrant dans un endroit, il m'est arrivé d'imaginer certains scénarios semblables à celui du 13 novembre et de voir tous les gens présents autour de moi à terre, en sang. Quelques jours plus tard, alors que j'étais à la bibliothèque de ma fac, je me souviens avoir regardé les autres élèves qui travaillaient autour de moi. Tous étaient insouciants – il n'avait pas de raison particulière de craindre quoi que ce soit. Me dire que ces gens étaient tout aussi insouciants que ceux présents au concert d'Eagles of Death Metal avec moi m'a mis profondément mal à l'aise. Avoir conscience que, d'une seconde à l'autre, des types pouvaient arriver et tirer sur tout le monde m'a assez chamboulée – mais, là encore, il s'agissait davantage plus d'embarras et d'incompréhension que de peur.

Depuis le 13 novembre, mon humeur est beaucoup plus changeante qu'avant. Je peux prévoir une chose, avant de changer d'avis – ce qui ne m'arrivait pas vraiment avant. J'ai aussi perdu de l'intérêt pour certaines choses. Je me suis lancée dans de longues études et je me demande pourquoi j'ai fait ça et à quoi elles allaient pouvoir me servir, alors que je pourrais comme n'importe qui d'autre disparaître d'une seconde à l'autre.

Discuter de ce que j'ai vécu ce soir-là avec les autres me met parfois mal à l'aise – sauf quand il s'agit de gens extérieurs qui n'ont pas eu peur pour moi. Je n'aime pas vraiment que mes proches m'en parlent, car ils ne savent pas forcément très bien aborder le sujet – je ne sais moi-même même pas comment ils devraient l'aborder – et je crois qu'ils ne peuvent pas comprendre ce que j'ai vécu, même si je leur raconte tout dans les moindres détails. Paradoxalement, pendant plusieurs semaines, après ce qui s'est passé, je ne me voyais pas non plus parler d'un autre sujet. Mes rapports avec eux ont donc pu être un peu perturbés, ce qui m'a donné envie de rester seule ou d'échanger principalement avec des survivants ou avec Florian, ami dont je n'étais pas particulièrement proche auparavant mais dont je me suis beaucoup rapprochée suite au 13 novembre, car seul lui pouvait vraiment comprendre ce que je ressentais. Le fait que mes amis n'ont pas vécu ce que j'ai traversé ce jour-là m'a un peu éloigné d'eux et a créé une sorte de « cassure » dans la relation que j'entretiens avec eux. J'ai aussi été confrontée à une réaction « naturelle » de la part de certains et que j'ai très mal vécue. Plusieurs d'entre eux m'ont dit que « tout allait bien car j'étais en vie » et que, quand ils avaient appris que je n'avais pas été tuée, ils se foutaient que le compteur du nombre de morts continue à grimper. J'ai eu beaucoup de mal à accepter ce fait car je m'identifie au groupe que nous formions ce soir-là, nous, les victimes et les survivants du Bataclan. Je me sens un peu comme liée à ces gens avec lesquels j'ai failli mourir, même si je ne les connais pas et que je ne les reverrai sans doute jamais. Pour moi qui n'ai perdu aucun proche à ce concert, la chose la plus dure est de me dire que, quand moi et d'autres avons survécu, 90 personnes sont mortes. Cette sensation de les avoir abandonnées est horrible. Depuis, j'ai aussi réalisé que tout ne tient vraiment qu'à un fil.

* Les prénoms ont été changés