Quantcast
Le Nécrophile, pages du journal de Lucien N., perdues puis retrouvées

À notre connaissance, le seul truc jamais écrit qui parvient à rendre excitante l’idée de baiser des cadavres.

Texte publié avec l’aimable autorisation des éditions Verticales
Merci à Nikola Delescluse




Illustrations : Florence Lucas

Gabrielle Wittkop est notre auteure préférée de tous les temps. Elle est morte en 2002, à l’âge de 82 ans – « Je veux mourir comme j’ai vécu : en homme libre. » Elle a écrit des bouquins qui devraient tous être dans votre bibliothèque ; pour n’en citer que deux, Sérénissime Assassinat, où des Vénitiens du XVIIIe passent leur temps à s’empoisonner les uns les autres, et Le Nécrophile – à notre connaissance, le seul truc jamais écrit qui parvient à rendre excitante l’idée de baiser des cadavres. Après quelques recherches, on a eu vent d’un texte jamais paru qui viendrait en complément du Nécrophile, des pages perdues puis retrouvées du journal de Lucien N., le héros du livre. On est fiers de vous présenter ici ce texte inédit.


15 mai 19**

E n Europe depuis huit jours, je n’ai pas encore trouvé le temps de noter une étrange rencontre. Les collections du maharadjah de Poona mises aux enchères, je m’étais rendu sur place malgré l’effroyable chaleur d’avril. Mon choix s’était fixé sur deux Aspara, la taille étranglée, les hanches vastes sous la cascade des joyaux, les doigts déliés et diserts, le cou gras, marqué de trois plis pulpeux. Deux belles et vivantes mortes de marbre pâle, venues jusqu’à nous depuis le début de l’époque Gupta. Les enchères avaient été turbulentes mais plus éprouvant encore un mois de séjour forcé à Bombay pour obtenir les documents de clearance administrative. Lutte contre des bureaucrates obtus, innombrables formulaires à remplir, attente, faux espoirs et retours en arrière, pots-de-vin distribués à des agents cauteleux et des fonctionnaires corrompus. En avril et mai !

Bombay. Un gâteau architectural tenant du clapier, de l’Acropole et de Manhattan. Vieux comptoirs d’acajou forés des vers, tourelles néo-gothiques veloutées de lichen, chapiteaux corinthiens de palais vert-de-gris dont les degrés croulent dans des tas d’ordures en décomposition, fourmillantes d’enfants nus et frémissantes de corbeaux. Hangars rongés de rouille pulvérulente, clubs de marbre rose parmi l’interminable rangée d’échoppes regorgeant de ferraille, de pièces mécaniques, de sandales en cuir de chèvre, de débris, de nourritures, de pourritures. Un chaos barré de gigantesques panneaux publicitaires où cheminent des caractères en forme d’agrafe, pavoisé de sari flottant sur des perches devant des cavernes d’ombre. Le chenal des ruelles et la vastitude d’avenues bordées de palmes, fourmillent de camions, de motocyclettes, de vaches, de Rolls Royce, de charrettes à bras chargées de vertigineux fardeaux et tirées par de sombres figures d’os courbées vers la poussière. Et dans cette termitière tout un flux de colporteurs, de minables chefs d’entreprise, d’arracheurs de dents, d’artisans, de squelettes gravides enroulés dans des loques, d’avocats en quête de clients, de marchands perdus de graisse, de belles filles en blue jeans, de Sikhs enturbannés de couleurs tendres, de soldats kakhi, de mendiants aveugles.

L’Inde est un choc. Lors d’un premier voyage, j’avais vu là-bas des morts enveloppés de suaires jaune safran, portés au son des cymbales vers les bûchers, portés dans la chrysalide de leur suaire sur les épaules de trois hommes, portés comme des arbres abattus, portés jaune d’or ainsi que des rois morts. Et mon cœur s’était ouvert comme une grenade mûre.

En possession de la clearance, il me fallut retourner à Poona négocier avec les compagnies d’assurance et de transport, un cauchemar de plus. N’ayant pas obtenu de vol, j’ai pris le chemin de fer. L’horreur de toute gare indienne, image de quelque géhenne. Portant des ballots, des corbeilles sur la tête ou agitant des ombrelles cassées, des hommes aux dhoti crasseux, des femmes chargées d’enfants et de volailles, des musulmans coiffés de la calotte tricotée et même des sadhu nus au front marqué du signe de Shiva, prennent d’assaut les wagons, grimpent sur le toit, s’accrochent aux tampons, cependant que, le train roulant déjà, des enfants suspendus en grappes aux portières et criant tous à la fois, mendient avec rage. Et l’Inde entière dans une odeur que plus jamais on n’oublie : curry, charogne, urine, naphtaline et jasmin, oui jasmin aussi... Elle avait même gagné la fraîcheur du salon d’attente où depuis des lustres les mouches conchiaient les affiches de voyage, tandis que j’espérais l’arrivée de mon train pendant des heures.



C’était un antique convoi de luxe datant du British Empire et très dégradé. Au plafond, les pales d’un ventilateur coupaient l’air en tranches minces et grinçaient doucement. Le compartiment était noble encore avec ses cloisons de marqueterie art-déco, ses banquettes cannées et appuie-tête de coutil blanc.

Un autre voyageur entra dans le compartiment où j’étais seul, un Français pouvant avoir une quarantaine d’années, d’aspect banal et distingué. À l’encontre des avions où rien ne se dit, les compartiments de chemin de fer sont d’étranges confessionnaux. À moins peut-être que je sois moi-même un non moins étrange confesseur. Je ne sais si mes vêtements noirs, mon visage olivâtre, austère comme celui d’un moine du Greco, le regard que je baisse tandis que l’autre parle, libèrent la terrible confidence, jusque-là lourde à porter comme un enfant mort. Je ne la provoque jamais, jamais non plus je ne questionne. Je me tais. J’ai reçu les confessions de nombreux voleurs, celle d’une touchante infanticide, d’un notaire spoliateur, d’une prostituée secrète. J’ai entendu le père de famille qu’épouvante la perspective de retrouver chaque soir sa femme et ses gosses, j’ai écouté le banqueroutier véreux, le minable escroc, le gigolo terrifié par l’approche de l’âge, l’artiste qui sait ne pas avoir de talent, le maniaque exhibitionniste et ceux qui depuis des années mènent une double vie et jouent un double rôle. Je les ai tous absous, sauf un ancien Légionnaire, admirateur de la fille Piaf et dont le récit de ses faits d’armes me fit lever le cœur. Ils me rendirent l’homme si odieux que je quittai le compartiment. Cette fois, j’allais entendre une confession d’un tout autre genre : la voix d’un des miens.

Nous sommes si rares en notre diversité ! Nécrophile platonique qui rêve en contemplant des images funèbres. Nécrophile atavique tel les petits garçons qui au Natural History Museum, déposent aux pieds de Lucy des lettres aussi candides que passionnées. Nécrophile intrépide et résolu, exhumant la nuit l’objet de ses désirs.

Je ne sais plus comment débuta l’entretien – par quelque banalité, sans doute – tandis que nous regardions défiler les paysages fauves du Maharastra. Mon voisin m’informa incidemment qu’il effectuait un voyage d’affaires et que, depuis longtemps résidant en Inde, il travaillait dans la software industry, activité dont l’idée seule me sembla d’une désertique morosité. Il était père de deux enfants et veuf. Veuf, en effet. Il parla et j’ignorerai toujours s’il avait consciemment reconnu le nécrophile en moi ou si, sans que lui-même peut-être le sût, quelque signe secret l’avait sourdement préparé. Toutefois s’il advient que les nécrophiles se reconnaissent fortuitement, ils ne se recherchent pas. Ils ont définitivement choisi la solitude et leurs amours transcendent dans l’incommunicable. Je crois aujourd’hui que l’homme était contraint de se livrer, que son secret voulait déborder de lui comme d’un vase, qu’il m’avait simplement choisi parce que j’étais là et qu’il pensait ne plus jamais me revoir. C’est le bienfait des trains. Quant à moi, je ne me confie qu’à mon journal. Il me plaît de l’écrire et de le lire, pour revivre encore mes belles amours. Débitée sur un mode chaotique et d’un ton essoufflé, l’histoire que conta mon voisin fut celle de « Morella », mais transposée dans l’univers domestique d’un petit-bourgeois.

– Ma femme s’appelait Suzanne...

Je tressaillis. Suzanne... Mon beau lys jamais oublié...

– J’ai moi aussi aimé une femme qui s’appelait Suzanne.

– Je ne sais plus très exactement pourquoi nous nous sommes mariés, vous savez, n’est-ce pas, comment arrivent les choses... Un enfant... On ne s’y attendait pas... Vous savez ?…

Non, je ne savais pas. Mes noces avec Suzanne furent tout autres. Je me souviens de notre dangereuse rencontre, adossés au mur du cimetière Montparnasse, quand le cœur battant, j’écoutais l’approche d’une patrouille nocturne.

– Oui, nous nous sommes mariés. J’aimais bien ma femme, elle était mignonne. J’étais heureux avec elle mais les vicissitudes quotidiennes... Les enfants. Et puis, ah oui, Suzanne était jalouse...

Non, jamais nul de mes amours n’eût ressenti semblable petitesse et la Suzanne de mon voisin n’avait rien de commun avec la mienne, non plus qu’avec Morella. L’union de cet homme et de sa femme n’avait connu ni transcendance ni passion, union réalisée dans un fastidieux domaine charnel. Du moins le pensais-je d’abord. L’homme continuait pourtant.

– Je désirais quelque chose d’autre, mais sans savoir quoi... Heu... un amour absolu. Mais je vous en prie, Monsieur, qu’il y a-t-il d’absolu sinon la mort ? Alors j’ai souvent pensé à la mort... à cet amour absolu. Je ne savais pas bien encore, mais quelquefois je me disais qu’il devait y avoir autre chose, oui, je devinais comme une extase inconnue. Je me disais que si Suzanne eût été différente, non pas différente de caractère mais... foncièrement différente d’elle-même, j’eusse peut-être connu cet amour absolu... Ah, je ne sais pas exprimer cela, c’est très difficile... Mais vous comprenez, n’est-ce pas ? ...

– Oui, je comprends.

En effet, je comprenais m’être trompé sur le compte de cet homme qui valait mille fois mieux que je l’avais d’abord pensé.

– Vous voyez...

Il tira de son portefeuille une photo qu’il me tendit, l’image d’une jeune femme oubliable qui, dès que je me la représentai morte se transforma subitement en une personne fort attractive. L’homme poursuivait sa confession, d’une voix blanche.

– Entendant comme on parle des morts avec amour, oui amour, comme on les élève au-dessus d’eux-mêmes, je me disais qu’une fois trépassés, ils devaient être meilleurs et plus... agréables, plus beaux, plus « tout »... C’est difficile à exprimer mais vous me comprenez, n’est-ce pas ?

À tout instant, il voulait s’assurer de ma compréhension. Et je comprenais, ah comme je comprenais ! Je pressentais déjà où cet homme qui si longtemps avait aspiré à la chute libre, à la précipitation extasiée dans de célestes abîmes, allait en venir.



– Vous allez me juger, me condamner peut-être mais, voyez-vous, c’était plus fort que moi. Je sentais, je savais avec une absolue certitude que Suzanne une fois morte, je pourrais enfin connaître entre ses bras le bonheur du parfait amour. Que la chair m’apporterait alors l’extase que toujours j’avais attendue. Mais, n’est-ce pas, Monsieur, ce sont des choses dont on ne parle pas, dont on ne devrait pas parler. Je me disais, oui, morte... Vous comprenez ? ...

Je ne me souvenais que trop bien des jours d’adolescence, alors que passionnément j’appelais la mort de ma voisine Gabrielle. « Shall I then say that I longed with an earnest and consuming desire for the moment of Morella decease? I did. » Et comme je la désirais sauvagement, me la représentant pendue, oscillant au bout de la corde, ou encore blanche, étendue dans son cercueil, et comme cette chimère avait pendant des mois stimulé mes plaisirs secrets. Silencieux, j’écoutais l’homme évoquer une femme qui s’était mesquinement obstinée à vivre, à s’attarder comme un visiteur importun. Morella, elle, avait su doucement dépérir et ma bien-aimée Suzanne, si pure et si discrète, avait su choisir le jour et l’heure.

– Parce que, n’est-ce pas... c’était le prix de mon bonheur et je le savais très bien... Mais il y a tout de même la crainte de transgresser les lois. Il y a la crainte, tout simplement. Et les enfants, bien sûr... Car si l’on est pris... Il y a les scrupules... Mais ici, peu de risques en somme. En Inde, les contrôles ne sont pas stricts comme chez nous. Ce pays possède une excellente Constitution, seulement les lois n’y sont pas toujours observées. Au Bengale, on marie à des vieillards des fillettes de 9 ans, en Orissa, on brûle encore les veuves et l’on pratique secrètement des sacrifices humains en l’honneur de Kali Durga... Oui, je parle de maintenant. Alors, vous comprenez, la toxicologie naturelle est ici très, très avancée. Ici, on ne détecte rien à l’aide des moyens scientifiques modernes. Impossible ! ... Mais comprenez donc enfin, nom de Dieu ! ... Il y allait de mon bonheur. Justement parce que j’aimais ma femme, j’ai voulu l’aimer davantage... autrement... absolument... Sinon je me serais résigné comme tout le monde, j’aurais pensé que ça suffisait bien comme ça...

Je pensai aux triviales Assises, « je l’aimais, je l’ai tuée », et souris tristement. Peut-être même un rire minuscule m’eût-il échappé, si je n’avais senti un grand respect, une chaude sympathie envers cet homme qui par amour avait appelé la Mort. Il avait cessé d’être à mes yeux un pauvre philistin, pour devenir un grand amoureux bravant tous les risques. Car il n’avait pas seulement appelé la Mort, mais lui avait ouvert la porte. Et elle était entrée, non pas squelette effrayant mais bel ange hermaphrodite qui nous emporte sous son aile vers le parfait amour. Thanatos.

– Les alcaloïdes végétaux, vous savez ? J’ai oublié le nom de celui-là... C’était la grand-mère de l’aya des enfants. Elles savent bien des choses, ces vieilles Indiennes... Elle, elle n’a pas souffert. Pas une seconde. Oh, croyez-moi, je n’aurais pas supporté qu’elle souffrît... C’était l’an dernier, en mai justement, comme à présent... Le médecin avait hâte de liquider les formalités, il ne tenait pas à perdre son temps, à devoir témoigner devant les autorités, peut-être... C’est trop compliqué et même en Europe les médecins évitent ces histoires-là. Alors, hein, vivement l’acte de décès et O.K. pour le permis d’inhumer. Les enfants, je les ai envoyés en France, chez ma mère.
Je levai les yeux vers lui, mais timidement presque et j’attendis. Au plafond, le ventilateur grinçait régulièrement.

– Comme je m’y étais attendu, elle était devenue beaucoup plus belle que de son vivant... du moins à mes yeux... Oh, beaucoup plus attirante aussi... Alors... j’ai connu pour la première fois l’extase du parfait amour... Deux fois seulement car on est tout de suite venu la chercher, à cause de cette terrible chaleur dont vous avez maintenant un exemple... Deux fois et ce n’est comparable à rien de ce monde…

Il parlait mal, son vocabulaire était pauvre et pourtant tout ce qu’il disait surgissait devant moi, en moi. La nuit torride et moite, la morte – « Oh, beaucoup plus belle qu’auparavant » – de la beauté divine de Thanatos, les draps qui collent à la peau, le même grincement de ventilateur, oui, le même, le bruit mat des chairs réveillées en ces « noces des ténèbres », comme disent les Japonais. Tout m’était aussi présent que si j’avais moi-même vécu ce moment délicieux. Mon voisin disparaissait, c’était moi seul, demeurant étendu sur cette morte qui s’appelait elle aussi Suzanne. Mon trouble était si évident que je dus m’appliquer à le dissimuler, tandis que la voix de l’absent continuait.

– Ah, je n’oublierai jamais cette extase, le Ciel enfin. C’est comme une Assomption de lumière et de feu... Où vais-je chercher ces mots ? ... Mais vous comprenez, n’est-ce pas ? ... C’est une chose qu’on ne peut décrire. On est comme mort soi-même... Élevé ! ... Et je n’oublierai jamais non plus l’enfer traversé lorsqu’on est venu me la prendre, me la ravir. J’aurais pu tuer ces hommes ! Et quand on l’a enlevée, je verrai toujours sa forme dans le suaire, et c’était comme un grand papillon... Mais je n’aurais hélas jamais eu la force ou peut-être le courage d’aller la chercher... Avec la chaleur…

Il pleurait tandis que je regardais le paysage, à travers la vitre. Oui, me dis-je, seule la Mort est la grande mathématicienne qui rend leur valeur exacte aux données du problème.

– Vous me condamnez, n’est-ce pas ?...

– Non. Oh, non, je ne vous condamne pas.

– Merci... Merci.

Il avait séché ses larmes et repris son visage banal tandis que, jaune, le soir tombait et que nous arrivions en gare de Poona.

– Ah, dit l’homme absous, l’homme pardonné, notre train arrive à l’heure, exceptionnellement... Espérons que nous n’aurons pas trop de peine à récupérer les bagages et que mon chauffeur sera déjà là.

Il se leva, salua civilement, serein comme un homme qui, privé pour toujours d’un bien immense, n’a plus rien à perdre.