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Les écosexuels veulent baiser avec la Terre pour la sauver

À la rencontre des personnes qui considèrent notre planète comme une partenaire sexuelle.

Si par hasard vous êtes à Sydney cette semaine, vous aurez l'occasion unique de pouvoir copuler avec la Terre. Il suffira pour cela de vous rendre au Live Works Festival, un festival d'arts dits expérimentaux, afin d'admirer ce que ces charmants libertaires nomment le « ecosexual bathhouse ».

Ces bains publics sont en réalité une installation interactive crée par les artistes Loren Kronemyer et Ian Sinclair du collectif Pony Express, lesquels m'ont présenté le projet comme « un spectacle grandiose où tous les coups sont permis afin d'abattre les barrières entre les espèces à mesure que nous sombrons dans l'oubli », et se présente comme une réponse à la crise écologique que nous traversons. Ces artistes considèrent également que leur œuvre s'inscrit dans le sillon d'un mouvement sexuel écologique plus large, qui selon leurs dires, ne cesse de grandir partout dans le monde.

Et ils ont peut-être raison. Jennifer Reed étudie la sociologie à l'Université du Nevada à Las Vegas et prépare un mémoire sur la sexualité écologique. Elle affirme que le nombre de personnes se considérant comme tel a fortement augmenté ces deux dernières années. Les données des recherches Google appuient ses propos : les recherches liées au sujet se sont en effet accrues l'année dernière. Aujourd'hui, la sexualité écologique est presque devenue grand public.

La sexualité écologique d'ailleurs, est-ce une sombre farce ? C'est un terme en effet assez ambigu, dont la définition varie en fonction de la nature de votre interlocuteur. Amanda Morgan est membre à la UNLV School of Community Health Sciences, qui est aussi impliquée dans le mouvement sexuel écologique, et affirme que le mouvement n'est pas si différent de l'échelle mise en place par Kinsey : d'un côté, il inclut aussi bien les personnes qui souhaitent utiliser des objets ou produits sexuels « durables » que ceux qui aiment se baigner ou faire de la randonnée entièrement nus. De l'autre côté, se trouvent « ceux qui ont un orgasme dès qu'ils se roulent dans la boue le corps couvert de gadoue », m'a-t-elle dit. « C'est-à-dire tous les gens qui font l'amour avec des arbres ou se masturbent sous une cascade ». C'est plus clair.






Une participante au Ecosexual Bathhouse, organisé par le groupe d'artistes Pony Express. Photo de Matt Sav.

La popularisation du mouvement n'est pas étrangère au couple d'activistes/artistes/performeurs Annie Sprinkle et Elizabeth Stephens. Elles sont originaires de la baie de San Francisco, et ont fait de la sexualité écologique leur cheval de bataille. Elles ont même publié un « manifeste de l'écosexe » sur leur site Internet intitulé SexEcology, et ont produit plusieurs films sur le thème, y compris le documentaire Goodbuy Gauley Mountain: An Ecosexual Love Story, qui dépeint notamment leur relation amoureuse avec la chaîne de montagnes des Appalaches. Et tandis qu'elles parcourent le pays en jouant leur pièce de théâtre, Dirty Sexecology : 25 Ways to Make Love to the Earth , elles organisent également des cérémonies de mariage en compagnie de ces types qui souhaitent sceller officiellement leur amour avec la Terre, la Lune ou toute autre entité naturelle à portée de main.

Annie et Elizabeth pensent et disent ouvertement que la sexualité écologique est une « nouvelle forme d'identité sexuelle ». Lors de la Pride Parade de San Francisco l'année dernière, elles étaient en tête d'un groupe de près de 100 personnes, toutes adeptes du sexe écologique. Ensemble, ils ont même une cérémonie officielle dans le seul but que la lettre E – pour « écologie » – rejoigne l'acronyme LGBTQI. Elizabeth a confié à Outside que près de 100 000 personnes à travers le monde se définissaient en tant que partisans du sexe écologique.

D'après les recherches menées par Jennifer Reed, le terme de « sexualité écologique » existerait depuis le début des années 2000, quand il apparaissait pour la première fois dans les descriptions de préférence sexuelle sur les divers sites de rencontres. Ce n'est qu'à partir de 2008 qu'il a entamé son évolution vers un véritable mouvement social, lorsqu'Annie et Elizabeth ont commencé leurs cérémonies de mariage sexuellement écologique. Les deux artistes étaient déjà très actives pour l'égalité du mariage et voulaient insuffler cette énergie pour une autre cause, notamment environnementale. Elizabeth a révélé que son but était de conceptualiser notre approche de la Terre, ne plus simplement la voir comme une planète ou un lieu où vivre, mais plutôt comme une amante potentielle.

En 2008, Stefanie Iris Weiss, écrivaine basée à New York, débutait ses recherches pour son livre Eco-Sex : Go Green Between The Sheets and Make Your Love Life Sustainable, publié en 2010. À cette époque, Stefanie Weiss ne connaissait pas les travaux d'Annie et Elizabeth, et avait entrepris ses recherches sur le sexe écologique dans une optique purement pratique. Elle montrait alors l'impact négatif pour notre corps et la planète des matériaux utilisés pour la fabrication des préservatifs, des lubrifiants et d'un grand nombre d'autres produits à vocation sexuelle. Elle a avoué avoir écrit ce livre pour aider les gens à adopter une vie sexuelle dite « durable et sans émission de carbone ».

Stefanie Weiss note que l'offre en faveur des alternatives écologiques s'est décuplée depuis l'écriture de son livre. Elle adopte désormais plus volontiers le point de vue, disons, holistique d'Annie et Elizabeth sur le sujet. Elle reconnaît que toutes partagent en effet un but commun : aider les gens à se reconnecter à leur corps avec l'aide de la nature.

Jennifer Reed affirme que l'idée de sexualité écologique n'est pas semblable aux autres mouvements sociaux car elle repose en grande partie sur le comportement personnel et le plaisir plutôt que sur des considérations d'ordre politique. Elle a même avoué que certains activistes écologistes avaient justement pris leurs distances avec le mouvement pour cette raison. Toutefois, tous les partisans que j'ai interrogés sont formels : tous déclarent que leur mission est très sérieuse. Comme me l'a dit Amanda Morgan, considérer la Terre comme une entité avec laquelle baiser constitue un premier pas vers la prise de conscience écologique. « Lorsque vous emmerdez votre mère, il y a de très fortes chances qu'elle vous pardonne. Mais si vous traitez mal votre petite amie, elle finira par vous larguer. »

Néanmoins, les actions plus légères comme les performances d'Annie et Elizabeth font également partie intégrante du mouvement. Amanda décrit le sexe écologique comme un moyen pour aller « au-delà des visions déprimantes d'Al Gore », que les gens continuent d'ailleurs curieusement d'associer à l'écologisme. Elle veut, comme tous les autres partisans, de Stefanie Weiss à Kronemyer, donner envie à des personnes extérieures au mouvement de s'intéresser au problème environnemental.

Stefanie Weiss et Amanda Morgan affirment que le sexe est également un puissant moyen afin de motiver les gens à faire de l'écologie leur priorité. Comme me l'a dit Stefanie dans une phrase particulièrement déprimante : « Vous ne pourrez plus baiser lorsque vous passerez votre temps à tenter d'échapper à des inondations. »

Neil McArthur est le directeur du Centre for Professional and Applied Ethics à l'Université de Manitoba. Il est sur Twitter.