Les filles et le fait de s’emmerder

J’écris cet article en quatrième vitesse parce qu’on vient de me dire que c’est mieux de mettre des trucs sur l’internerd quand vous êtes – oui, « vous ! » – encore au boulot l’après-midi plutôt que chez vous après le travail en train d’ouvrir des bières et de penser aux déviances sexuelles à venir et non de vous délecter de ma chronique de filles. (PS : vous êtes tous des traîtres et je vous déteste.) En gros, ça signifie qu’à la place de passer ma matinée roulée en boule sous mon bureau comme un chat à grignoter des bonbons d’Halloween glacés avec des formes bizarres (aujourd’hui il s’agit d’un mystérieux « Coffee Crisp ») et de penser uniquement à l’infini, je dois m’asseoir correctement, ici, et faire mon travail, pour que vous vous ennuyez moins au vôtre. Merde à vous !

Mais bon, tout ça est fort pratique puisqu’aujourd’hui, je m’intéresse au problème crucial de l’ENNUI, alors allons-y.

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LA VÉRITÉ À PROPOS DE CETTE HISTOIRE D’ENNUI

Un jour, mon père m’a dit : « Il n’y a que les gens ennuyeux qui s’ennuient. » Début difficile dans le monde de l’ennui.

LES CHAMBRES

Avez-vous lu le livre de Caitlin Flanagan, Girl Land ? Non, parce que c’est mon boulot d’interagir avec le monde des adultes / l’intelligentsia / les intellectuels / les magasins Gibert, et de vous en faire un rapport comme un Indiana Jones de la féminité. Cool, cool, j’accepte ce rôle. C’est hyper moi de dire des trucs type, « Le viol n’est pas vraiment de ta faaaaute mais que faisais-tu dans la chambre d’un garçon en train d’avaler un tas de pilules en bas de maillot de baaaain ? »

Girl Landest un tas de conneries sur le fait qu’avoir ses règles pour la première fois est ultra traumatisant, (l’est-ce vraiment ? Je ne l’ai même pas dit à ma mère ; c’est pas comme si un cadavre de démon se glissait hors de vous, c’est juste un peu de sang), et sur le fait que le rôle d’un père est de faire peur aux adolescents (encore une fois, l’est-ce vraiment ? mon père était plutôt un genre de féministe façon «  frappe-les en retour, mais plus fort ! ») MAIS Girl Land  insiste aussi beaucoup sur le fait que la chambre d’une adolescente est son sanctuaire à elle, sûr et utérin (OUI ! Flanagan n’utilise pas le mot « sanctuaire » en fait, ça vient plus de moi, ça) et combien il est important et nécessaire pour les filles de passer un maximum de temps seules dans leurs chambres (OUI !), à rêver, penser, et écrire des trucs sur des carnets, séparées de l’immense pression socioculturelle qui les entoure d’une manière lâche mais constante, comme des rubans colorés (OUI !), éloignées, en particulier, d’Internet (OUI ! à l’exception de quelques déficiences mineures, ce livre confirme pas mal de choses que je veux murmurer à mes petites nièces pré-adolescentes, mais puisque mon rôle est de leur acheter des vêtements pailletés et non pas de les sermonner, car en effet, je n’ai aucune autorité). Donc, les chambres de filles fonctionnent en théorie comme une Zone Neutre, destinée à ressentir, penser et réfléchir en silence.

C’est techniquement très chiant, surtout si on fait la comparaison avec ce que les garçons font dans leurs chambres : des mini-aventures menées par des armées de soldats en plastique, de longues parties d’À la conquête du monde, plein de trucs dégoûtants mais trop bien. Il y a, bien sûr, plein d’autres façons de ne rien faire du tout qui apportent une multitude de choses, qui peuvent être ennuyeuses et qui entérinent le fait que les filles s’amusent moins que les garçons, où l’on est parfaitement isolée, et où finalement, il vous arrive pleins de trucs. 

« N.J.E.E »

Il y a un livre de Judy Blume – pas très important dans l’œuvre de Judy Blume, mais cela reste, après tout, un livre de Judy Blume – intitulé Sœur d’un Été. C’est un livre très mauvais, sur les Hamptons (je crois ?) et un individu pauvre qui doit faire face à une foule de gens riches et de problèmes de gens riches. ( À propos : vous regardez Revenge, n’est-ce pas? OK, pourquoi sont-ils encore dans les Hamptons en hiver ? Existe-t-il un mouvement post-riches qui consisterait à prendre des mesures d’austérité artificielles afin de séparer les super riches de la vulgarité douloureuse des trois-quarts inférieurs du 1% des individus les plus riches ? On se demande.) Bref, les filles du livre Sœur d’un Été ont un slogan qui est N.J.E.E (Ne Jamais Être Ennuyeuse !) C’est la version Judy Blume des gens qui postent sur Instagram des photos d’eux avec leurs sodas etleurs burgers et tout un tas d’autres trucs prouvant leur appartenance à une catégorie sociale très chiante, beaucoup, beaucoup trop souvent. Quand vous voulez trop montrer à quel point vous vous amusez, vous montrez le contraire. NON ?

Au final, tout revient à votre capacité intrinsèque à ne pas avoir besoin d’Internet.

BORECORE

J’ai vu le mot « Borecore » à mon comité de lecture de Tumblr féministes (cmt de lctr de Tumblr fmnsts) et j’ai trouvé ça vraiment plus approprié que quand c’est à propos de musique ou d’autres trucs. Je ne me suis pas autant emballée pour le terme « borecore » que je m’étais emballée pour le « hugecore » dont j’ai définitivement sevré mon ami Adrien qui a fait l’erreur de prononcer une fois ce mot devant moi il y a des années pour parler d’un truc « chanmé ». (Merci Adrien !) (Je m’étais aussi enflammée pour le « foxcore » mais j’ai toujours oublié de l’utiliser, donc il est juste resté dans mon vocabulaire de mots à employer un jour, prenant chaque jour plus de valeur).

Quoiqu’il en soit, je viens de lire le mot « borecore » qui correspond à « l’ennui féministe », et j’ai lu que « l’ennui féministe » correspondait à la capacité à être si détachée de ce qui se passe autour de vous, à en avoir tellement rien à cirer des discussions et des interprétations sur ce qui arrive à votre corps, que vous finissez par vous ennuyer.  Ce qui est vrai, puisque je suis tellement féministement ennuyée du viol que quand ma psy se débrouille pour évoquer le sujet, je réponds un truc du style : « PFF, CHIANT ! ».

HOLLYWOOD

J’ai passé mes vacances d’hiver à Los Angeles, et quand je dis « vacances » ça veut dire en fait, un long mois de détente. C’est l’endroit le plus merdique sur terre si on est une fille – « Angelyne  est passée chez mon teinturier ! » Personne ne va prendre un café, on vous propose d’aller prendre un jus de fruit ! Aaaaaaaa ! – parce qu’il y a cette pression incroyable qui vous ordonne de rester extraordinairement mince et jeune toute votre vie. La culture qui domine est celle de la chirurgie plastique et des liposuccions, mais la mode est naze (tout le monde s’habille là-bas comme je m’habillais en troisième, genre complet PlayBoy-rock avec des barrettes en forme de papillons et une paire de basket à semelles compensées), tous les mecs draguent toutes les filles, mais ça reste l’Amérique, ce qui signifie que les tatouages Looney Tunes en présence diluent en quelque sorte le tableau humain. C’est bizarre, un peu magique, et pas chiant. Mais dans LA, il y a Hollywood, qui est un des lieux les plus chiants pour les filles. (À ce propos : seulement cinq pour cent des réalisateurs sont des femmes, un jeu assez drôle consiste à demander à un mec qui s’intéresse beaucoup au cinéma de nommer quelques femmes réalisateurs, et de s’apercevoir qu’il en est incapable.) Ce qu’on voit à Hollywood, c’est le double charcuté-mais-totalement-ordinaire de ce qu’on voit dans le reste de LA : des filles blondes, minces, jeunes, facialement, physiquement, et, vestimentairement identiques aux autres filles d’Hollywood. Même si vous êtes une femme noire, vous êtes tenues d’avoir les mêmes traits que ceux de Reese Witherspoon, qui, il y a trois ans, était l’idéal type de chaque femme à Hollywood. L’Hollywood glauque sera glauque jusqu’à la fin des temps, mais vous savez de quoi je parle quand je parle d’Hollywood comme ça, hein ?

LE CANAPÉ FOURRE-TOUT

Un jour, un ami était dans mon salon et m’a dit : « Tu as un canapé fourre-tout. » Ce n’est pas comme un tiroir bric-à-brac où l’on empile chaque jour son courrier, ses écouteurs, ses pulls, ses élastiques etc., un canapé fourre-tout est pour tout ce que votre énergie ne peut pas prendre en charge à un moment donné. Je compte faire en sorte que ce concept soit inclus dans le dictionnaire des mots que l’on utilise pour décrire les maisons, les intérieurs, le design, parce que si on veut me faire apprendre ce qu’est la boiserie, on peut commencer par appeler cette chaise dans le couloir une « chaise fourre-tout » et ensuite on verra. C’est la réalité extrême, ou comme je dis souvent quand je fais du parachute dans une pub Sprite « la réalité, jusqu’à l’extrêeeeeeme ! »

LA JACHÈRE

Peut-être que ça ressemble un peu trop à Girl Land pour figurer dans cet article mais c’est vraiment une bonne idée de ne rien faire avec personne pour aucune raison de temps en temps, juste se balader gaiement sans but et prendre chaque instant très au sérieux en se demandant « Pourquoi est-ce que je pense à la couleur de ce panneau publicitaire ? En quoi est-ce ça me parle ? » C’est ce que feraient en permanence ces filles d’Hollywood si elles n’étaient pas si occupées à se faire masser les joues.

LES CHEVEUX

À propos : « Combien de temps passez-vous à vous préparer chaque jour ? », c’est une phrase que Paul Rudd dit dans Cluelesss. C’est une phrase à laquelle je pense beaucoup quand je suis à la bourre pour rendre un article et que je me fais des chignons complètement cons avec des couvercles Starbucks.

LE MANAGEMENT PERSONNEL

Je ne suis pas en train de vous faire le coup du «  Les filles sont chiantes/ Les filles canons sont chiantes/ pourquoi les filles sont chiantes/ pourquoi les mecs sortent avec des filles chiantes/ les filles sont chiantes donc je ne traîne qu’avec des mecs » parce que ce sujet fait voler en éclat d’une manière non nécessaire et inintéressante les clichés de la culture pour filles. MAIS, je reconnais volontiers que l’importance que les filles attachent à leur confort personnel (la température en particulier) est très – ouais, très – gênante. Les filles sont capables de se balader en tongues dans les rues de New York et de s’asperger de produit désinfectant dès qu’elles touchent un chat, de mettre un pull de mec hyper large et lourd avec le plus mini des shorts, de porter un soutien gorge en dentelle avec un T-shirt large et un bonnet en laine. Elles n’ont jamais eu l’ambition de « dire quelque chose », en fait.

L’AVENTURE

Mon avis sur « l’aventure », c’est que c’est avant tout très chiant (avez-vous déjà « voyagé » ? Ça consiste surtout à s’asseoir, puis faire la queue dans un endroit où il y a des panneaux avec des points d’exclamation qui conseillent de ne pas sauter d’une falaise avec le matériel de sécurité non adapté.) La plupart du temps, l’aventure est encore plus chiante que le travail. C’est pourquoi, en plus de l’aventure sur papier, une idée excellente et un privilège, si vous en avez la possibilité, consiste à s’éclater le plus possible dans votre vie quotidienne, à votre boulot, ou à vos dîners de famille (non mais vraiment ! Proposez à votre mère de nettoyer sa Lexus et vous verrez ce qu’elle dira) et dans tous les moments sombres ou matinaux entre les deux.

LE SEXE

Il existe des bas-fonds sexuels peuplés surtout par des gays (et des hétéros qui sont assez intelligents pour ne pas trop la ramener sur le sujet) où, au lieu d’apprendre à connaître les personnes qui pourraient potentiellement satisfaire vos besoins sexuels, vous les trouvez sur Internet, les baisez, puis vous allez autre part pour assouvir vos besoins de sociabilisation. OK. Sérieux, au moins c’est drôle. Sortir avec quelqu’un est un concept si ENNUYEUX. Enfin, ceci dit, je ne pourrais même faire comme les gens évoqués plus haut, je suis toujours complètement terrifiée par le Papillomavirus.

REFRESH

Le vrai ennui, (pas comme au dessus, seule avec une brosse à cheveux dans le monde des filles) est plus connecté, et bien pire pour vous. L’ennui, pour moi, se caractérise par le fait de jongler entre mon iPhone et Internet ; les clics pour rafraîchir ma page Twitter et écrire des textos – je hais ça, en plus. Prendre conscience de son faible taux de dopamine, d’attention à l’apparition d’une nouvelle photo de Rihanna en vacances, c’est ressentir l’effet de l’ennui ultime, celui qu’on a fini par accepter dans une vie dominée par – oui c’est le cas, ne dites pas le contraire – le fait de refresh, refresh, refresh, refresh. Toi être en danger, fille. 

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