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LIVRES - JEAN STREFF A ÉTÉ INTERDIT DE TOUT

Je ne connaissais pas Jean Streff avant que mon cousin Louis, qui a écrit des chansons avec lui, ne m'assure qu'il faudrait que je le rencontre parce qu'il était sûr que ça collerait entre nous. Je lui dis « OK, mais qu'est-ce qui te fait dire ça ? ». Louis commence à me raconter comment Streff a sorti une bible sur le masochisme au cinéma. J'ai compris l'idée. Il a continué en me disant qu'aujourd'hui, principalement scénariste, il galère pour trouver un éditeur pour son nouveau livre qui raconte l'histoire d'un nain vicelard et tueur. Il ne m'en fallait pas plus pour avoir envie de rencontrer le mec, qui a aussi écrit un « traité du fétichisme » à l'usage des jeunes générations.

Vice : Je suis venu te voir en me disant « ce mec a probablement des trucs à nous raconter », sachant que ton dernier bouquin a eu un mal fou à trouver un éditeur parce qu'il était trop dégueulasse…

Jean Streff : Certains m'ont conseillé d'arrêter d'écrire et d'aller directement en hôpital psychiatrique . C'est un bouquin totalement incorrect. Il s'appelle J'irai dans les rues sombres égorgeant vos fantômes, donc tu vois déjà à travers le titre ce que ça peut donner. C'est l'histoire d'un nabot, qui a un pied bot, un tout petit zizi et qui fantasme de tuer. On ne saura jamais vraiment s'il tue ou pas, en tous cas il ne parle que de ça. Pour lui ce serait le chef d'œuvre de sa vie. De tuer n'importe qui. Mais de tuer. C'est une sorte d'ode au meurtre avec un rapport à la mère assez dégueulasse, comme tu dis.

C'est une espèce de mélange entre American Psycho et Freaks ?

Non parce que c'est pas vraiment un freak. Bon il est pas très beau… Il a un pied bot et il est nain…

Il fait peur aux enfants quoi…

Ouais… Il rencontre pas d'enfant dans le bouquin tiens… Par contre y a beaucoup de lui enfant parce que je parle beaucoup de lui par rapport à ses parents, par rapport à sa mère et on va découvrir petit à petit son enfance qui est assez particulière.

Ce qu'on a lu, ça évoque d'ailleurs pas mal Bataille.

Oui c'est vrai. J'ai reçu aussi quelques lettres plutôt sympathiques, notamment de Jean-Marie Laclavetine de chez Gallimard qui trouvait que c'était justement un « texte douloureux entre Bataille et Lautréamont »…

Parmi tes bouquins, y en a notamment un qui est un règlement de compte en règle avec ta mère.

Il s'appelle Vincent Plantier. J'ai souvent parlé de ma mère dans mes livres.

Ma Mère?

On retombe sur Bataille, en effet. Donc, Vincent Plantier était un règlement de compte assez autobiographique. À l'époque où je l'ai écrit, j'étais passé dans une émission qui s'appelait Aujourd'hui Madame. L'émission était enregistrée au mois de juin et j'avais pas mal dégommé ma mère au cours de l'interview. Bref, le temps passe, j'oublie et au mois de septembre, je reçois un coup de fil de ma mère qui me dit « T'as vu, tu passes à la télévision ! », comment ça je passe à la télévision ? « Oui, oui y a ton nom dans le journal ! Tu passes dans une émission qui s'appelle Aujourd'hui Madame ! ». Là je me suis dit merde putain c'est pas vrai, elle va la regarder ! En plus elle a convoqué toute la famille, tous ses amis, tout le monde était devant la télé à regarder ma mère se faire insulter par son fils. Et ce qui est étonnant, c'est qu'à l'époque, ma mère m'appelait à peu près trois fois par semaine pour m'engueuler parce que je venais pas la voir et me dire qu'elle allait très mal. Là une semaine passe, pas de coup de fil. Deux semaines, pas de coup de fil. Trois semaines, pas de coup de fil. Je commence à angoisser, donc je lui téléphone et je lui demande « ça va ? » et elle me répond pour la première fois de sa vie « très bien ! ». Et en fait elle avait lu le livre et ça a complètement changé nos rapports. À la fin de ses jours, les relations que j'ai eues avec elle étaient, on peut le dire, très agréables. Quand je lui ai présenté ma femme, qui ne pouvait pas comprendre qu'on écrive de telles horreurs sur sa mère, elle m'a dit « mais attends, elle est absolument charmante ta mère ». C'est vrai qu'elle était devenue tout à fait charmante...



Avant J'irai par les rues sombres…. Ton dernier bouquin c'était un manifeste du sado masochisme pour les jeunes générations.

Non, c'est un Traité du fétichisme à l'usage des jeunes générations, paru chez Denoël.

Excuse-moi… Alors pourquoi un traité du fétichisme à l'usage des jeunes générations ? Elles en ont besoin, les jeunes générations ?

Le titre est un clin d'œil aux situationnistes, au bouquin de Vaneigem, Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations. Je ne pense pas que les jeunes générations aient plus besoin que les anciennes d'un traité sur le fétichisme, mais si tu veux, c'est un peu un passage. C'est une histoire du fétichisme depuis la nuit des temps jusqu'à ce qu'il est devenu de nos jours et comment il s'est petit à petit démocratisé. Ce n'est plus vraiment une perversion maintenant. On peut même dire que c'est plutôt chic et branché. La preuve, France Cultures m'a consacré une émission entière à la sortie du livre.

T'es un peu spécialiste du truc parce que tu as aussi écrit cette super encyclopédie du masochisme au cinéma.

C'est mon premier bouquin qui est paru en 1978. C'était une manière de voir le cinéma à travers un angle particulier qu'est le masochisme. C'est pas du tout un livre sur un cinéma spécialisé. Au contraire je parle autant de Laurel et Hardy que de Buñuel. Non c'est une manière d'analyser les films, les personnages, les séquences, les situations à travers le prisme du masochisme.

Avec plein d'images dedans…

Autour de 500, oui.

Ce qui nous amène au cinéma puisque, outre le fait d'être parolier et auteur, tu es aussi scénariste. Mais surtout, y a quelqu'un dont j'ai super envie que tu nous parles, c'est José Bénazéraf, dont tu as été l'assistant.

José… C'est une grande histoire… C'est grâce à lui que je suis entré dans le monde du cinéma. En fait, à l'époque, au début des années1970, j'habitais dans une chambre de bonne et avec ma copine on allait très souvent dans un cinéma qui s'appelait le Midi Minuit, sur les grands boulevards. Un cinéma qui alternait une semaine un film d'épouvante et une semaine un film de cul. Et donc y avait les films de Benazeraf qui détonnaient parmi ceux qui étaient projetés. Outre qu'ils étaient particulièrement érotiques, ils partaient dans de grands discours parfois philosophiques, parfois politiques. Donc les mecs qui venaient là pour se branler, ils se retrouvaient soudain face à Kirkegaard ou Karl Marx.

On retombe sur le situationisme.

Oui, Benazeraf a toujours été un anarchiste profond. À l'époque j'étais étudiant en médecine et j'avais envie de faire du cinéma. Alors je lui ai écrit une lettre, j'ai pris un bottin classique, je ne connaissais évidement pas le Bellefaye, j'ai cherché Benazeraf et je lui ai envoyé ma lettre. Coup de bol, c'est arrivé chez quelqu'un de sa famille qui lui a transmis. Comme la lettre était très enthousiaste, du genre « Monsieur, vous serez un jour à la Cinémathèque Française, etc. », ce qui s'est passé d'ailleurs, il m'a répondu…

Ce qui se disait déjà à l'époque puisqu'il était défendu par les cahiers et les cinéastes de la nouvelle vague…

Je ne suis pas sûr qu'un critique de métier aurait osé parlé de rétrospective de son œuvre chez Langlois, à la Cinémathèque. Ils l'appelaient le « Antonioni de Pigalle ». C'était surtout Positif qui le défendait. Pour Les cahiers du cinéma, c'était le « Racine du cul » et pour Positif le « Corneille du cul »., ou l'inverse, je ne sais plus. Donc oui il était un peu reconnu, mais il faut voir une chose, c'est qu'à cette époque-là, des films comme Monika de Bergman ou Le Voyeur de Michaël Powell sortaient dans des circuits spécialisés. Sitôt qu'un film était un peu érotique, il se retrouvait dans ce genre de salles. Ce qui fait que les critiques s'intéressaient quand même à ces films. Tous les Terence Fisher, par exemple, passaient au Midi Minuit. Donc j'envoie la lettre à Benazeraf et quelque temps après je reçois sa réponse qui me dit « téléphonez-moi ». Comme je n'avais pas le téléphone, je fonce au bistro d'en bas, je l'appelle et il me demande ce que je fais ce soir. Moi je lui dis « rien », bien sûr. Je suis allé chez lui le soir même, on a bu un coup et il me dit que le lendemain il commence le tournage d'un film qui s'appelle Joë Caligula avec Gérard Blain, Ginette Leclerc, Jeanne Valérie et me propose de travailler dessus comme stagiaire, « vous serez pas payé mais bon, vous verrez comment ça se passe », je lui dis oui bien sûr. Donc le lendemain je suis arrivé et au bout d'une semaine il me dit « vous travaillez bien, je vais vous mettre second assistant, vous serez payé, fiche de paye tout ça… ». C'est comme ça que j'ai débuté dans le cinéma. Après, en tant qu'assistant, je me suis tapé Pialat. Ça c'était moins bien…

Vu ton parcours, t'as dû pas mal faire face à la censure, encore aujourd'hui avec ce refus des éditeurs qui fonctionne comme une forme de censure officieuse…

Effectivement, la censure je connais bien. Ne serait-ce que pour Joë Caligula qui est resté interdit pendant deux ans…

Interdit de projection ?

Oui, il n'a pas eu de visa. Et puis même Le Masochisme au Cinéma a été complètement interdit. À sa sortie en 1978 et il a été totalement interdit. Ce qui est marrant cela dit, c'est que si nul n'est censé ignorer la loi, nul n'est censé lire le journal officiel tous les jours. Donc le bouquin a été interdit par le ministre de l'Intérieur de l'époque, qui était Bonnet, mais personne ne l'a su. Ils n'ont pas envoyé un mot à mon éditeur. Donc il est resté en vente, je me souviens même qu'il était exposé en vitrine du Drugstore Saint-Germain. Au bout d'un an, pour un réassortiment, Henri Veyrier, mon éditeur, va pour envoyer des bouquins à un libraire qui lui dit « ah non, je peux pas les prendre, le livre est interdit ». Il avait chopé les trois interdictions : l'affichage, les mineurs et la publicité.

Il était interdit à la vente ?

Ah non, ça ils n'avaient pas le droit. Si tu rentrais dans une librairie et que tu demandais un livre censuré, le libraire pouvait te le vendre à condition que tu sois majeur. Je me souviens, y avait Eden Eden Eden de Guyotat qui, à l'époque, avait aussi été interdit. J'ai été dans une librairie le demander et le type m'avait dit « pas de problème ». Il est allé le chercher dans un tiroir et me l'a vendu. Mon bouquin a été interdit pendant trois ans, ce qui a d'ailleurs suscité une grosse campagne de presse, puis il a été désinterdit exactement au même moment que le livre de Guyotat, en 1981, ce dont j'étais assez fier, quand Jack Lang est devenu ministre de la Culture.

Donc ce refus des éditeurs, tu l'analyses pas comme de la censure ?

Non… La censure, ça a à voir avec une commission de censure. Moi mon roman si il sort, il va pas être interdit. Enfin, je serais très surpris qu'il le soit… On ne sait jamais. Avec un peu de chance… Non, c'est plutôt de l'auto-censure. Aujourd'hui, les éditeurs ne veulent plus prendre de risque, comme le faisait un Pauvert ou un Losfeld. Par exemple, Fayard m'a envoyé une lettre très gentille, ils ont trouvé le bouquin formidable mais ils se voyaient pas présenter ça à la presse ou aux libraires, parce que c'est pas politiquement correct. On vit dans une société où il faut être le plus propre sur soi possible en fonction de critères moraux archaïques. Moi, avec ce livre, j'ai tapé dans l'incorrect total. Mais bon, pour être franc, je me doutais bien que ça allait se passer comme ça avec les éditeurs, disons de renom. On espère toujours qu'il y en aura un plus culotté que les autres… Je vais maintenant taper dans les plus petits. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, les petits sont très marginalisés. Sans diffuseur, distribution parallèle, enfin, tu vois. J'ai des copains dans ce réseau qui veulent bien le publier, mais ça veut dire une mise en place d'une soixantaine de librairies dans toute la France…



Tu as lu des trucs qui récemment t'ont fait dire : « wow ! on peut encore publier ça ? »

Le problème c'est justement cette auto-censure dont je te parlais, je suis sûr que ça arrive même pas jusqu'à l'éditeur. J'ai un ami, Alex D. Jestaire, il a mis trois ans à écrire son livre et quatre pour trouver un éditeur ! C'est un truc de fou ! Bataille aujourd'hui ne serait jamais édité. Edwarda, Le Mort, seraient jugés impubliables.

Même la Musardine est devenue super propre…

J'ai publié une enquête à la Musardine, Les Extravagances du Désir, qui était un livre d'entretiens avec des gens qui mettent leurs fantasmes hors du commun en pratique. Mais c'était pas très méchant… Non la Musardine, ça a toujours été gentiment érotique. Claude Bard a publié un bouquin provocateur d'un américain dont j'ai oublié le nom d'ailleurs (NDLR: Sotos )… Mais, en fait, c'était Laurence Viallet avec sa collection « Désordres », qu'elle a reprise après au Rocher, dont elle s'est d'ailleurs fait virer il y a un an. Non, maintenant il n'y a plus personne pour publier des ouvrages un peu…

Un peu dégueulasses.

Non, pas dégueulasses, provocateurs ! Attends, mon bouquin il est pas porno, il est pas dégueulasse, il est simplement incorrect. C'est tout. Il ne caresse pas l'air du temps dans le sens du poil. C'est même plutôt à rebrousse poil : une mère qui abuse de son fils infirme, un père qui torture la mère avec un de ses amants et un serial killer potentiel qui se prend pour Dieu… Et puis une écriture obsessionnelle, incantatoire qui fait que je l'ai écrit quasiment sous hypnose.

T'es optimiste quant à l'avenir de l'expression de l' « incorrecteté » ?

Très pessimiste. Il reste internet. Tu peux tout y faire, tout y voir. Mais dans ce qui est un peu officiel, non. Y a qu'à voir le cinéma, il n'y a plus rien aujourd'hui. Quand tu regardes les chaînes de cinémas, genre Ciné Classique, TCM… Dans les vieux films, tu vois des trucs, mais putain aujourd'hui, tu peux plus faire ça ! C'est hallucinant. T'imagines que tu essaies de réaliser Freaks ou La nuit du chasseur de nos jours…

Comment t'as commencé à t'intéresser au SM et aux pratiques chelou toi ?

C'est un peu comme Obélix, je suis tombé dans la marmite quand j'étais petit. Quand j'avais 10-11 ans, j'ai trouvé un bouquin qui s'appelait L'amour Fouetté dans la bibliothèque de mon père. C'était un bouquin porno qui, comme son titre l'indique, tournait autour du sado-masochisme. J'ai lu ce bouquin et j'ai eu ma première éjaculation. Sans même me branler. C'est comme ça que ça a commencé. Forcément après j'y ai réfléchi et j'ai compris. Je trouve qu'il y a un truc formidable dans le SM justement au niveau de la liberté et de l'anarchisme et tout ça, c'est qu'il y a un renversement de pouvoir extraordinaire. C'est qu'à travers des jeux sexuels, on remet en cause le pouvoir, et on le renverse. On a une personne soumise qui d'abord, délègue son pouvoir à une personne dominante, mais en fait c'est la personne soumise qui commande donc je trouve que par rapport à la société où on passe son temps à se faire dominer sans le vouloir, le fait d'érotiser cette chose-là, en la contrôlant, c'est très malin, très subversif. D'ailleurs aujourd'hui, on peut parler de fétichisme, mais le SM, les gens vont commencer à te regarder d'un air bizarre. Les boîtes SM comme Cris et Chuchotements se font appeler fétichistes, pas sadomasochistes.

C'est plus soft…

Oui, ça passe beaucoup mieux, Le mot. SM n'est jamais passé. À cause de de Sade et de Sacher Masoch, qui dévoilaient trop l'âme noire de la sexualité. La part maudite comme disait Bataille. Je suis secrétaire général du Prix Sade, qui est un truc plutôt chicos avec Beigbeder, Catherine Robbe-Grillet, Catherine Millet, etc. dans le jury, remise du prix chez Léo Scheer… Ça fait maintenant huit ans qu'il existe, eh bien, il y a encore des éditeurs qui refusent de nous envoyer leurs livres. Si tu le permets, je vais conclure avec cette phrase de Sade : « Deux facultés essentielles permettent à l'Homme d'accomplir son être : le désir et l'imagination. Qui conteste cette vérité, cherchera perpétuellement un maître à adorer et se fera l'esclave : Dieu ou société, religion ou morale". Qu'ajouter de plus ?


INTERVIEW : VIRGILE ISCAN

PHOTOS : MACIEK POZOGA