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Comment organiser une Gay Pride en Lettonie

En Europe de l'Est, les droits des homosexuels peinent à être autre chose qu'un problème mineur venu d'Occident.

Cet article est extrait de notre numéro « Vers nulle part »

À l'adolescence, Timofeev s'est mis à faire le mur le soir pour aller à Riga, la capitale de la Lettonie, à la recherche de gens comme lui. C'était le début des années 2000, le pays cherchait alors à s'émanciper de son passé soviétique après avoir obtenu son indépendance une dizaine d'années auparavant. À la recherche d'autres homosexuels dans les boîtes de nuit de la ville, Timofeev s'est alors immergé dans la culture gay pour la première fois. « Riga était un rêve comparé à là où j'ai grandi », dit-il. Pourtant, il s'est fait agresser lors de sa première virée en ville ; l'homme avec lequel il pensait avoir des relations sexuelles lui a posé un lapin, et il a dû dormir dans la rue. Contrairement au reste du pays, il y avait deux boîtes gays à Riga. Mais, une fois dehors, Timofeev se retrouvait toujours seul, face à la même violence verbale que celle dont il était victime à Balvi, son village d'origine.

Après son baccalauréat, Timofeev a voulu partir de sa ville natale, où il devait garder le silence sur sa sexualité. Sur le réseau social Draugiem.lv, il s'est mis à discuter avec un homme plus âgé vivant à Riga, qui souhaitait le rencontrer. Timofeev, en blaguant, lui a demandé s'il pouvait venir le chercher à Balvi. Cinq heures plus tard, l'homme est arrivé. Timofeev a alors dit à sa mère qu'il devait partir. Il a fait ses valises et a déménagé à Riga le jour même.

Lorsque Timofeev est arrivé, il s'est retrouvé au milieu d'une communauté gay post-URSS dont tous les membres s'efforçaient de cacher leur vie privée. Officiellement, il n'y avait jamais eu d'homosexuels en URSS. Le code pénal condamnait néanmoins à cinq années d'emprisonnement tout acte sexuel ente hommes. D'après le guide sexuel absolu de l'Union soviétique, Au nom de l'amour, écrit par le psychothérapeute letton Janis Zalitis, l'homosexualité était considérée comme une maladie, soignable par l'hypnose. À peine indépendante à l'orée des années 1990 la Lettonie s'est débarrassée du code pénal soviétique et a ouvert ses premiers clubs gays. Malheureusement, rien n'a été en mesure d'endiguer ni le sentiment nationaliste ni le rejet xénophobe qui sommeillait dans le pays, ni la suspicion envers ce que l'on considérait comme anormal – notamment l'homosexualité.

En 2003, la Lettonie a tenu un référendum pour savoir si la population souhaitait rejoindre l'Union européenne. Les Lettons en faveur du « non » ne voulaient pas que le pays abandonne sa souveraineté si peu de temps après avoir obtenu l'indépendance, tandis que ceux en faveur du oui – les gagnants – souhaitaient une meilleure protection contre la menace russe. Lorsqu'un petit groupe d'activistes gays a émergé après l'entrée dans l'UE, les politiques ont blâmé l'influence de l'Ouest ; il n'y avait, officiellement, jamais eu le moindre homosexuel en Lettonie.


Daniel Timofeev en drag-queen. Photos de Joseph Wolfgang Ohlert

Aujourd'hui à Riga, il est difficile pour les homosexuels de vivre ouvertement leur sexualité. Avec son apparence androgyne, ses cheveux violets, ses habits de femme et les multiples couches de produits de beauté mettant en valeur ses traits délicats, Timofeev ne passe pas vraiment inaperçu. Récemment, après avoir découvert une téléréalité sur les drag-queens en naviguant sur Facebook, il a commencé à se travestir. « Mon essai en drag n'a pas été concluant », avoue-t-il. Timofeev a beau être à l'aise avec sa sexualité, il doit toujours se méfier dans la rue. « Cette semaine, quelqu'un qui passait en voiture s'est arrêté près de moi, m'a traîté de "tarlouze" et a continué sa route comme si de rien n'était. Dans les transports en commun, j'entends constamment des : "C'est un garçon ou une fille ? Pourquoi il est gay ?" »

En janvier, la Lettonie a assuré la présidence du conseil de l'UE pour la première fois. Les activistes gays du pays ont décidé de profiter de l'occasion pour faire passer un message. Bien que les droits des homosexuels aient progressé partout en Europe de l'Ouest ces dix dernières années, ils n'ont quasiment pas bougé en Europe de l'Est, à cause de la pression des nationalistes et de la politique frontalière russe ouvertement homophobe.

Les groupes gays se sont battus pour qu'une EuroPride (une semaine entière de festivités LGBT) prenne place à Riga. Depuis ses 24 ans d'existence, pour la première fois, le défilé se déroulerait dans un pays de l'ancien bloc soviétique frontalier avec la Russie. Le but avoué était de tendre la main aux gays et lesbiennes de tous les pays d'ex-URSS, y compris l'Ukraine, la Géorgie, le Kirghizistan et même la Russie, et les rendre visibles. EuroPride Riga serait un événement « historique », avec une « marche pour les droits de l'homme » en climax. Il s'agirait du plus grand rassemblement de LGBT et sympathisants de toute l'histoire de la Lettonie.

Quelques jours après l'annonce, l'événement a été accueilli avec hostilité. Politiciens et lobbies anti-gays, se présentant tour à tour comme des activistes du « no homo » et de l'altermondialisme, ont cherché à faire annuler l'EuroPride Riga. Sans aides du gouvernement, les organisateurs ont lancé une campagne de crowdfunding pour financer l'événement.

Lorsque Timofeev a appris qu'une EuroPride serait organisée en Lettonie, il n'a pas été emballé. Il voulait que l'événement de Riga soit une célébration « où les drag-queens porteraient des ailes d'ange et des plumes », pas une pseudo-manifestation pour les droits de l'homme. Il voulait plus. « À chaque fois que je ferme la porte de chez moi, c'est comme un discours politique, dit-il. Je proteste déjà tous les jours. »


Kaspars Zalitis, un organisateur de Mozaïka.

Riga a organisé sa première Pride en mars 2005, lorsque Gabriels Strautinš est revenu d'une Pride à Stockholm, avec l'idée qu'il était temps pour les homosexuels lettons de se montrer dans la rue. L'intention n'était pas politique ; comme Timofeev, Strautinš et ses amis souhaitaient surtout faire la fête. La Lettonie venait de rejoindre l'Union européenne et la Pride fut autorisée. C'est tout ce dont le pays a eu besoin pour que l'homophobie latente se manifeste. Le Premier ministre Aigars Kalvītis s'est publiquement opposé à l'événement en déclarant à la télévision : « Il est inacceptable que les minorités sexuelles de Riga défilent dans les rues, juste à côté de la cathédrale. » Le conseil municipal de Riga a ensuite retiré son autorisation, de peur que le défilé ne dégénère en une énorme confrontation. Puis, un tribunal a donné un non-lieu à la décision, autorisant finalement les manifestants à défiler dans la vieille ville. Le maire adjoint de Riga, Juris Lujans, a démissionné en signe de protestation.

70 manifestants ont convergé vers l'église anglicane, dans le centre-ville, et se sont retrouvés face à un groupe de 3 000 contre-manifestants qui leur ont jeté des œufs et des tomates. La police a formé un cercle autour des manifestants LGBT et les a redirigés vers une autre route afin de les protéger des opposants. Kaspars Zalitis, qui était venu en tant qu'activiste, s'est pris un coup de poing dans le ventre par l'actuel secrétaire parlementaire du ministère de la Justice, Janis Iesalnieks. « Il ne se souvient probablement pas de ça, m'a-t-il dit. Mais moi, si. »

Pour Kristine Garina, l'échec de la première Pride fut un déclic. Garina, hétérosexuelle et habitante de Riga, avait participé à d'autres Prides ailleurs. Elle n'avait pas l'intention de se rendre au défilé de Riga, mais elle a changé d'avis au dernier moment. « Quand je suis arrivée, j'ai vu ce petit groupe de manifestants LGBT et une foule immense d'opposants autour, et j'ai pensé : "Je dois les rejoindre." »

Pendant le défilé, Garina a rencontré Zalitis et d'autres manifestants horrifiés. Ils ont échangé leurs numéros puis, dans les mois qui ont suivi, se sont retrouvés dans divers cafés, restaurants et à leurs domiciles pour discuter des façons d'améliorer la vie des LGBT de Riga, en espérant tous les rassembler : c'est ainsi qu'en février de l'année suivante est née Mozaïka, une organisation locale pour les droits des LGBT.

Après cette première Pride, le climat politique autour des LGBT est devenu plus hostile. Le Parlement a refusé l'imposition de sanctions contre la discrimination au travail concernant l'orientation sexuelle – condition pourtant obligatoire pour adhérer à l'UE. Un amendement a été ajouté à la constitution du pays définissant le mariage comme l'union d'un homme et d'une femme uniquement. Les néonazis, ultranationalistes et diverses organisations anti-gays du pays ont également pris de l'ampleur. Scott Lively, célèbre évangéliste américain en faveur des lois « Tuons les homos ! » ougandaises, s'est allié à une église locale dans le but de prévenir les Lettons de l'influence « d'éléments venus de l'Ouest répandant la parole des gays ».

En 2006, les membres de Mozaïka se sont retrouvés dans le Reval Hotel Latvija, afin d'organiser une deuxième marche. Les opposants ont bloqué les portes de l'hôtel pendant des heures, frappant et attaquant les gens qui entraient et sortaient, avant de s'immiscer à l'intérieur. Après une messe dédiée à la Riga Pride ce matin-là, les manifestants LGBT se sont retrouvés couverts de fruits pourris, de matières fécales et d'eau bénite.

Le mouvement EuroPride est né à Londres en 1992, durant le climax meurtrier de l'épidémie de sida. À partir de ce premier événement, les communautés gays d'Europe se rassembleraient une fois par an pour montrer leur force. Faire venir l'EuroPride et ses sympathisants à Riga aurait pu prouver à l'Europe entière les problèmes des LGBT en Lettonie. En concurrence avec Barcelone, Manchester et Milan, Riga n'était évidemment pas le choix le plus évident. « Nous n'avons pas d'aide du gouvernement comme Manchester. Nous n'aurions pas pu attirer autant de monde que Milan ou Barcelone. En plus, le temps est pourri à Riga ! » m'a dit Garina.

Sans l'aide de l'État ni celle d'un quelconque mécène, les organisateurs ont tout misé sur l'aspect politique de leur candidature. Mozaïka voulait envoyer un « message d'espoir pour les autres pays d'Europe de l'Est », a annoncé Hans De Meyer, le président de l'Association des organisateurs de la Pride en Europe (EPOA), qui organise l'événement. Ils voulaient dire à leur gouvernement et à ceux de la région : « Nous existons. » Désireuse de faire passer le message, l'EPOA a finalement choisi Riga et son climat pourri.


PREMIÈRE GAY PRIDE DE RIGA
La première Pride de Riga a eu lieu en 2005.
70 partisans s'y étaient retrouvés face à un groupe de 3 000 opposants.

Le Centre culturel de Kanepes se trouve au cœur de Riga et à côté de ses monuments historiques, soit la vieille église de Sainte-Gertrude, le Musée juif et l'ancien bâtiment du KGB. Pour la semaine de l'EuroPride, Mozaïka a transformé le Centre, d'habitude fréquenté par des Russes et autres aristocrates baltes, en point de rassemblement de tous les bohémiens du coin, en Pride House si l'on veut. Dans la cour, ils ont dressé le drapeau arc-en-ciel – la première fois dans l'histoire de la Lettonie qu'il est érigé dans un espace public, d'après le site web d'EuroPride.

J'ai rencontré Zalitis et Garina là-bas le 17 juin, troisième jour de l'EuroPride et jour férié commémorant le début de l'occupation soviétique, en 1940. Ce jour-là, le drapeau letton était érigé avec un ruban noir sur chaque bâtiment du pays. Beaucoup de Lettons s'opposant à l'EuroPride étaient mécontents que la fête ait lieu le jour de la commémoration. Un pasteur luthérien a accroché un drapeau noir sur son église, cherchant manifestement à comparer la communauté LGBT aux communistes et aux nazis, prévenant que l'heure où ils auront à répondre de leurs actions viendra. Zalitis n'a pas été blessé par la provocation : « Les Lettons sont les champions de la souffrance. S'ils veulent vivre à jamais dans cette merde d'Union soviétique, OK. Moi, je veux rendre mon pays meilleur. Je veux que les gens viennent ici pour voir la beauté. »

En plus d'avoir fait venir l'EuroPride à Riga, Mozaïka milite aussi pour l'adoption en faveur de tout couple vivant en cohabitation, sans prise en compte du genre. Les crimes de haine contre les LGBT n'étant pas reconnus en tant que tels, Mozaïka les a aussi compilés dans une base de données.

Le Parlement a fini par réprimer la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle sur le lieu de travail afin que le pays ait sa place dans l'UE mais aujourd'hui, la loi passée en 2006 n'est que très rarement appliquée. Pour l'invoquer, il faut en effet reconnaître son homosexualité publiquement. « Ainsi, il est difficile de présenter des preuves de discrimination concrète », m'a dit Garina. Mozaïka souhaite pour sa part pouvoir donner aux homosexuels assez « d'assurance » pour qu'ils puissent « sortir du placard ». D'après eux, les homosexuels doivent se revendiquer comme tels pour que l'ensemble de la communauté LGBT puisse progresser. « Notre plus gros problème en ce moment – car l'atmosphère politique est en train de changer –, ce sont les gens qui restent dans l'ombre », m'a avoué Garina.

On compte environ 50 bénévoles EuroPride locaux, et d'après les estimations de Garina, il s'agit sans doute des seules 50 personnes dans le pays qui sont assez à l'aise pour s'impliquer publiquement dans la cause LGBT. Au moins la moitié des militants LGBT lettons sont hétéros, d'après Garina. Pour elle, il existe une poignée de 150 personnes fréquentant des bars gays, et la plupart d'entre elles n'ont pas encore fait leur coming out. Elle m'a parlé d'une trans du coin qui appelle Mozaïka une fois par an, complètement ivre. « C'est la seule manière qu'elle a de s'exprimer, parce que personne d'autre n'est là pour l'écouter », reconnaît-elle.


EDGARS RINKĒVIČS
En novembre dernier, le ministre des Affaires étrangères de Lettonie, Edgars Rinkevics, a fait son coming out sur Twitter, devenant ainsi la deuxième figure publique du pays à reconnaître son homosexualité. Sa popularité a baissé de 20 % dans les sondages.

Avant de venir en Lettonie, j'ai demandé à un ami de fouiller le site gay DudesNude.com pour trouver des hommes à interviewer. Parmi les sept hommes qu'il a contactés, un seul a répondu. « Jamais je n'irai à la Riga Pride, trop de haine, a-t-il répondu. Je serai à Barcelone. » Lorsque j'ai dit ça à Garina, elle est restée silencieuse un long moment avant de me dire : « Ça me blesse un peu, parce qu'il s'attend à ce que d'autres se battent à sa place. Mais je comprends son refus. »

Le premier jour de l'EuroPride, Tālivaldis Kronbergs, qui travaille dans l'industrie culturelle et est éditeur du site --Pride-.lv, a publié une lettre ouverte avec en titre : « Sorti du placard, enfin : pourquoi j'en ai eu marre que Karlis Streips soit le seul homosexuel de Lettonie ». Pendant longtemps, Streips, journaliste et présentateur télé, était la seule personne à avoir reconnu son homosexualité en public. En novembre dernier, le ministre des Affaires étrangères de Lettonie, Edgars Rinkēvičs, a fait lui aussi son coming out sur Twitter, devenant la deuxième figure médiatique du pays à reconnaître son homosexualité. Mozaïka lui a offert son soutien sur les réseaux sociaux, mais sa popularité a depuis baissé de 20 % dans les sondages.

Peu après, le directeur de l'Opéra national letton, Zigmars Liepiņš, a publié un article raillant le ministre, dans lequel il faisait son « coming out » en tant que chrétien blanc, selon lui une espèce en voie de disparition. En Lettonie, l'homophobie est pour le moins virulente, surtout lorsqu'elle est exprimée via des commentaires internet. « Si vous vous connectez à des sites populaires tels qu'Apollo.lv, vous lisez cinq commentaires et – ça vous suffit », m'a dit Annija Sprivule, jeune leader d'un groupe de militants Mozaïka. Ce qui est plus difficile à mesurer, et plus dangereux, c'est la manière dont les Lettons ne réagissent pas à ce genre d'abus. « C'est la culture du silence », a avoué Sprivule.

Notre plus gros problème en ce moment – car l'atmosphère politique est en train de changer –, ce sont les gens qui restent dans l'ombre.

Dans sa lettre, Kronberg a écrit qu'il était « néfaste de garder le silence et d'écouter de telles idioties [...] à propos de moi-même et des autres homosexuels ». Il a décidé que la semaine de l'EuroPride serait le moment idéal pour faire son coming out. « Beaucoup parmi vous me demanderont, "et alors ?" » a-t-il écrit, c'est pourquoi il a aussi rappelé à ses lecteurs que la Lettonie n'était pas l'Europe de l'Ouest. Les Lettons sont obligés de vivre dans le secret, de peur de perdre leur job. D'après Kronberg, les Lettons gays ont besoin d'être libres de faire leur coming out, parce que sinon, le pays serait selon lui sur le point de perdre « plus que l'équivalent d'une ville de migrants ».

Depuis la première Pride, beaucoup de LGBT en Lettonie sont en effet partis s'installer dans des pays plus tolérants partout en Europe. (On blague d'ailleurs en disant que Londres est aujourd'hui la plus grande ville de Lettonie.)

Le quatrième jour de l'EuroPride, le Parlement letton a fait passer une loi contre les professeurs, dans la veine de la tristement célèbre loi russe contre la « propagande gay ». La loi sur les « enseignements immoraux » déclare que : « Le système éducatif doit faire en sorte que les personnes qui sont éduquées le soient aussi moralement, d'après les valeurs inscrites et protégées par la constitution de la République de Lettonie, en particulier dans le respect des valeurs telles que le mariage et la famille. » La formulation a beau être assez vague, le message n'en est pas moins clair pour les homosexuels : les professeurs LGBT et sympathisants seront surveillés.

La stratégie de Mozaïka d'encourager les gens à faire leur coming out est née en grande partie de la volonté de répondre aux lois et attitudes encourageant les gens à garder le silence et à ne pas revendiquer leur identité sexuelle. En effet, durant ces 40 dernières années en Occident, la communauté homosexuelle s'est octroyé des droits fondamentaux grâce, en partie, à des campagnes de visibilité – les émeutes de Stonewall, la lutte d'ACT UP contre le sida et la stratégie médiatique qui a aidé à faire du mariage homosexuel une réalité. Cependant, beaucoup de personnes que j'ai rencontrées à Riga ne font pas preuve de tant d'optimisme. Elles se demandent même si une politique d'acceptation serait bénéfique à la libération sexuelle des homosexuels dans le pays. Même Kronbergs a tenu à insister sur le fait qu'il ne souhaitait pas encourager les gens à « avoir des comportements gays » en public en faisant son coming out.

À la Pride House, j'ai rencontré un travailleur manuel qui était content de parler à une journaliste de VICE – « je serais plus content seulement si vous écriviez pour Butt », s'est-il esclaffé – du moment qu'il restait anonyme. Même s'il faisait du bénévolat pour EuroPride, il n'avait pas prévu de porter de t-shirt pendant le défilé, ni de participer à l'événement sur Facebook. Il estimait qu'il était normal de vouloir rester anonyme. « D'où vient l'idée qu'être ouvertement homo serait la solution ? m'a-t-il demandé. Franchement, c'est ce qu'il y a de mieux pour la communauté, pour tout le monde ? Genre, qui a décrété ça ? » Quand je lui ai demandé ce qu'il espérait en faisant du bénévolat pour EuroPride, il m'a répondu : « Il ne s'agit pas uniquement de vouloir que les gens fassent leur coming out. Je pense surtout qu'il faut qu'il y ait une effervescence. » À l'extérieur d'un hôtel où se tenait un débat sur les « succès et échecs » du mouvement LGBT en Europe de l'Est, j'ai rencontré Armen Buonarroti, militant arménien et journaliste, ainsi qu'Olena Shevchenko, directrice exécutive de l'organisation ukrainienne LGBT Insight. Ils sont venus rejoindre Kaspars Zalitis sur une chaîne de télévision lettone en fin d'après-midi, afin de parler des droits des LGBT dans leurs pays. Leur but était de rapprocher leurs organisations de l'Union européenne plutôt que de la Russie. Shevchenko m'a dit que c'était le moment opportun pour l'Ukraine d'aboutir à une égalité des droits totale maintenant qu'elle a élu un gouvernement pro-UE. « [Nous sommes en train de] nous tourner vers l'Europe et l'idée européenne des droits de l'Homme », a-t-elle affirmé.

À l'intérieur, une autre militante ukrainienne, Anna Dovgopol, a fait une intervention sur la plus récente des Prides de Kiev, qu'elle a aidé à organiser. Le défilé a eu lieu le 6 juin, quelques mois après le renversement du gouvernement pro-russe, et beaucoup de participants ont fait partie de ceux qui protestaient l'année précédente lors d'Euromaidan. Tout comme les manifestants de la place Maidan, un grand nombre de militants gays se sont retrouvés accusés d'être sous influence de l'Ouest. « En quoi les droits de l'Homme sont-ils un concept occidental ? » me demande Dovgopol, abasourdie. « Les droits de l'Homme ne doivent pas être vus comme ça. » Lors de la Pride à Kiev, des échauffourées ont éclaté et 25 protestants ont été arrêtés après avoir blessé 20 personnes, dont neuf policiers. L'un des flics a été blessé à cause d'un pétard lancé par les manifestants, lui sectionnant une artère au niveau du cou. Les organisateurs de la Pride ont levé les fonds nécessaires pour couvrir les coûts de l'opération.

Après avoir fini sa présentation, Dovgopol m'a parlé dans le hall de l'hôtel de l'opposition que rencontrent les LGBT en s'adressant à une grande partie de la population d'Europe de l'Est. Au-delà des affrontements avec les opposants homophobes dans les rues, la Kiev Pride a été critiquée par la gauche pour la supposée superficialité de sa lutte. « Ils nous ont accusés d'homo-nationalisme et voulaient qu'on utilise des slogans anticapitalistes, nous a-t-elle dit. Mais je parle d'une [population] qui ne connaît même pas le mot féminisme. Si nous faisons pression pour quelque chose de plus à gauche, nous ne serons pas compris. Nous n'avons pas résolu ce problème. »

Il n'empêche qu'en effet, la volonté d'amélioration de la vie des homosexuels en Europe de l'Est, de même que les idées de coming out, de défilés et de campagnes promouvant les droits LGBT, viennent de l'Ouest. Les activistes LGBT de l'Est se retrouvent piégés dans un cercle vicieux : adopter les stratégies de l'Ouest pour revendiquer les droits des homosexuels, c'est se faire critiquer à la fois par la droite pour être trop influencé par l'Ouest et par la gauche pour être trop superficiel. Mais, dans une région où participer à une Pride est vu comme un acte criminel (cette année, lors de l'officieuse Moscou Pride, au moins une dizaine de militants ont été arrêtés, y compris deux organisateurs, qui ont écopé d'une peine de prison de dix jours), voir des homosexuels se rassembler pour dire « nous existons » demeure un phénomène radical.

Avant ce voyage, j'ai trouvé un bar sur Internet, le Purvs, qui signifie « marais » en letton et se présente comme un endroit destiné aux « gejiem, lesbietēm, biseksuāļiem, transvestītiem ». J'avais évidemment prévu de visiter le Purvs une fois sur place. Juste avant d'arriver, j'ai recherché des lesbiennes lettones sur MySpace. La plupart des femmes que j'ai trouvées ressemblaient à des actrices pornos, jusqu'à ce que je tombe sur Marina, une anarcho-féministe punk plus à mon goût. Même si elle m'a avoué être en réalité hétéro (elle s'est déclarée lesbienne sur son profil pour faire fuir les mecs), elle a accepté d'aller dans le club avec moi.

Le Purvs est logé au premier étage d'un appartement près de Ziedoņdārzs Park sur Matīsa, une rue résidentielle où passe une ligne de tramway. Une fenêtre recouverte d'arcs-en-ciel surplombe l'entrée de la boîte. Une fois passé le hall d'entrée en plexiglas, où mon sac a été fouillé, le Purvs m'est apparu rayonnant de diverses couleurs fluorescentes : rose, bleu et violet. Des fleurs scintillantes dans l'obscurité s'étalaient sur les divers murs du dancefloor, se mêlant au feu follet des lumières disco.

Le Purvs m'a semblé venir d'un autre monde, comme une sorte de futur imaginé par la psyché LGBT ; difficile d'oublier que la vie hors de ces murs était complètement différente. Une femme sur la piste m'a dit : « Ça doit être marrant pour toi de venir et de visiter. Mais on n'a même pas le droit de se tenir la main une fois sorties d'ici. On se ferait frapper. »

Les premières boîtes gays de Riga étaient pour le moins rustiques. Il s'agissait de bars traditionnels qui se transformaient en boîtes gays une fois la nuit venue. Pendant la période soviétique, les gens se rencontraient dans un bar qu'on appelait « le Placard » près du monument de la Liberté, dans le centre. Le premier bar gay de l'après-URSS a ouvert en 1991, à l'étage de la maison de quelqu'un, tandis que le second est apparu en 1992, dans un sous-sol. Ensuite, des gens ont commencé à se rassembler dans la salle de réunion d'une usine de jouets. « Pour s'y rendre, il fallait monter les escaliers alors que des gens mataient à travers leurs portes entrouvertes, m'a dit Karlis Streips, le présentateur télé. Ensuite, il fallait aller dans un couloir, où les conduits passaient juste au-dessus de nos têtes. Il fallait marcher accroupis. » Le bar suivant, Apceina, qui signifie « petite pharmacie » en letton, était au sous-sol du musée d'Histoire de la médecine. Le directeur du musée était homosexuel.

Les premières boîtes gays à avoir ouvert officiellement à Riga sont le Purvs et un autre bar nommé le 818. Les deux ont ouvert en 1995. Ensuite, ce fut au tour du XXL, un club ukrainien gay, en 1999 ; et ensuite, le Golden, un bar lounge, en 2005. D'après Streips, qui a traîné assez longtemps parmi la scène, le maximum de boîtes gay que Riga puisse accueillir est deux. C'est pourquoi, quelques années après l'ouverture du Golden, le Purvs a fini par fermer.

Bien que le XXL soit aujourd'hui le plus ancien bar gay de Riga, il n'a été l'hôte d'aucune soirée officielle d'EuroPride et n'a été mentionné dans aucune brochure touristique. J'ai décidé de visiter la ville pour voir à quoi les endroits fréquentés par les LGBT de Riga ressemblaient. À l'extérieur du bar, un panneau arc-en-ciel avec le mot SAUNA est accroché au-dessus de l'entrée. Tout comme le Purvs, l'endroit est très sécurisé : les visiteurs doivent sonner à la porte étiquetée FACE CONTROL et payer l'équivalent de dix euros, un tarif réduit pour l'occasion, s'ils veulent rentrer. Dans un coin du bar, un type musclé – arborant une perruque noire, un bustier, un short en jean, des collants en résille et des espadrilles – dansait nonchalamment devant une barre de strip-tease. Plus loin, dans le couloir, on trouve des salles obscures accueillant des glory holes et des labyrinthes, une pièce réservée à des tests gratuits de dépistage du VIH, ainsi qu'une piste de danse avec en fond une photo de Madonna de profil fourrant son nez dans un cul tout blanc.

J'ai entendu de la bouche de plusieurs locaux qu'il est possible de voir la division entre Lettons et Russes en fréquentant ce genre de bars. « Le XXL est plutôt russophone, les pièces sont sombres et les gens vivent dans le secret, m'a dit un homosexuel letton. Au Golden, les verres sont chers, c'est plus relax et les gens sont assez ouverts. » Au XXL, on joue de la musique russe que la plupart des boîtes lettones refusent de jouer – preuve de l'animosité qui règne ici depuis l'occupation soviétique. Le Golden est l'une de ces boîtes. D'ailleurs, elle a été le siège de soirées baltes lors de l'EuroPride.

Pour Ruslans Kaflevskis, l'un des cogérants du XXL, le nationalisme letton et le sentiment d'appartenance européen sont tous deux très forts au sein de la communauté homosexuelle de Lettonie. « Être homo, c'est être homo. Que vous soyez russe, letton, ukrainien ou américain. Les homos sont apatrides. » Son partenaire letton, Sergejs Rimss, qui n'a pas arrêté de se lever toutes les deux minutes pour faire rentrer des gens « non violents », m'a avoué que Mozaïka n'avait travaillé avec le Golden que « parce que nous ne sommes pas assez nationalistes pour eux ». Chez Mozaïka, on m'a dit que le XXL s'était fait une mauvaise réputation pour avoir déjà escroqué des touristes européens, ce qui est manifeste lorsqu'on lit les commentaires en ligne à propos du club – sûrement pas l'aspect du Riga gay que l'EuroPride cherchait à mettre en avant. L'atmosphère au XXL, malgré son côté crade assumé, est tellement clandestine qu'elle peut sans doute paraître oppressante.

Le Purvs a longtemps servi d'espace intermédiaire où tout semblait possible – un chez-soi pour les homosexuels lettons, à l'aube de la chute de l'empire soviétique et aux premières heures d'une indépendance longtemps revendiquée. L'opposition entre le XXL et le Golden montre une Lettonie en proie au nationalisme et à la déchirure régionale entre la Russie et l'Europe. Cette confrontation virile entre les deux boîtes n'a pas laissé beaucoup d'espace pour les femmes homosexuelles. Le Purvs quant à lui était ouvert aux hommes comme aux femmes, à l'inverse du XXL et du Golden. Le mois qui précédait l'EuroPride, le H-People, un nouveau bar strictement lesbien, a ouvert. Il en est toujours au stade de « projet » pour le moment, et n'est ouvert que les soirs de vendredi et samedi. Jusqu'à maintenant, le bar a réussi à attirer un public multiethnique et mixte. L'évolution sera intéressante à suivre, quoi qu'il fasse se souvenir de la théorie de Streips : quel bar gay le H-People va-t-il faire fermer ?

Le samedi matin du défilé, les participants se sont rassemblés à Vērmanes Park, que les organisateurs ont renommé Pride Park pour l'occasion. Le Vērmanes est grand, en plein centre-ville et facile à protéger. Tout le long du parc fut établi un périmètre de sécurité comprenant barricades et policiers en tenues antiémeutes. Les passants, interloqués, jetaient des regards à travers les grilles vers le flot de marcheurs colorés qui se dirigent vers le parc. Il y avait des représentants de l'Union européenne et de l'ambassade des États-Unis, Stonewall 50 et des organisations politiques de type Amnesty International et ILGA-Europe ainsi que d'autres Prides – la Pride de Copenhague, celle de Hambourg, celle du Queens, tous agitant leurs drapeaux arc-en-ciel. Beaucoup d'activistes LGBT d'Europe de l'Est que j'avais rencontrés plus tôt dans la semaine sont arrivés, sapés comme d'habitude. Un groupe tenait une bannière proclamant « EUROPRIDE, PROCHAINE ÉTAPE : MOSCOU ! » À côté d'eux, il y avait un groupe d'hommes russes arborant diadèmes et tutus bleus ; ils m'ont avoué ne pas être des activistes. Ils voulaient juste « passer du bon temps ».

Un grand défilé de rue comme celui-ci, ce n'est pas un truc que l'on voit tous les jours en Lettonie. « Les Lettons n'ont pas l'habitude de marcher dans la rue pour revendiquer leurs droits », m'a confirmé un fonctionnaire local qui a tenu à rester anonyme. « Ils sont plus intéressés par les cérémonies où l'on dépose des gerbes de fleurs et ce genre de commémorations. » Les marches politiques sont toujours associées à l'époque soviétique, où l'on obligeait les gens à participer aux défilés – sinon, ils perdaient leurs boulots. Clamer son identité en public en faisant son coming out est un événement sans précédent dans le pays ; la plupart des activistes étaient donc très pressés de voir combien de Lettons participeraient. « Le plus excitant, ce serait de voir un maximum de locaux », m'a avoué Annija Sprivule.

Tandis que le défilé s'aventurait désormais hors du parc, j'ai rencontré une jeune fille aux cheveux longs et blancs, un collier à pointes autour du cou et des lentilles violettes dans les yeux. Elle m'a dit qu'elle était venue avec d'autres femmes hétérosexuelles en soutien à ses amis gays, qui avaient peur de faire le déplacement. « Ils ne veulent pas qu'on leur jette de la merde dessus », a-t-elle commenté.

Au premier tournant, une poignée de contre-manifestants tenant des pancartes « NE TOUCHEZ PAS À NOTRE CUL » et pointant leurs doigts dans notre direction sont apparus. En marchant, les manifestants contournaient un œuf écrasé sur le pavé. La personne qui l'a jeté a été arrêtée avant d'avoir pu en jeter d'autres. Mozaïka attendait plus de 2 000 personnes ; toutes, et même davantage, se sont pointées au défilé. En comparaison, le contingent de contre-manifestants, composé de 40 personnes, était invisible.

Les marches politiques sont toujours associées à l'époque soviétique, où l'on obligeait les gens à participer aux défilés – sinon, ils perdaient leurs boulots.

Après 30 minutes de défilé, la foule est subitement entrée dans un état de transe. Les chars jouaient du Queen, du Beyoncé et du ABBA le long de la route, tandis que des gens venus du monde entier chantaient en montrant leurs panneaux : LES FÉMINISTES GAYS FÂCHÉES CONTRE TOUTE CATÉGORISATION ; HOMOS CONTRE L'AUSTÉRITÉ ; N'ÉCHANGEZ PAS LA LUTTE CONTRE LA FIERTÉ ; NE VENDEZ PAS LA FIERTÉ CONTRE L'EURO. Lorsque le défilé est passé devant Outlet Optika sur la rue Terbatas, Daniel Timofeev regardait depuis sa fenêtre. Il n'avait pas prévu de participer, mais voir l'immensité et l'énergie de la foule l'a fait sortir de la boutique et danser sur « Happy » de Pharrell.

En fin de compte, Riga n'a pas eu à subir la violence que beaucoup attendaient pour la Pride. En revanche, quelques jours après l'EuroPride, la police antiémeute a utilisé des tanks à eau et tiré des balles en caoutchouc sur les gens qui défilaient pacifiquement à la Pride d'Istanbul. À Jérusalem, en juillet, un colon ultraorthodoxe a poignardé six personnes qui participaient à la Pride annuelle ; il en a tuée une. Israël a cependant fait d'énormes efforts pour se poser en tant que protecteur des droits des homosexuels au Moyen-Orient et le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, a promis de traîner les coupables en justice.

Quand la parade est finalement retournée vers Vērmanes Park, Zalitis a donné un discours triomphal sur scène. « Il y a dix ans, nous étions 70 face à 3 000 opposants. Aujourd'hui, nous sommes 5 000 face à 50 opposants, a-t-il clamé. En 2006, ils nous jetaient des trucs dessus. Aujourd'hui, c'est de l'histoire ancienne. »

Zalitis a encouragé tous les Lettons dans la foule à signer une pétition en faveur de la loi de cohabitation, que Mozaïka a ensuite fait circuler. Si la pétition récolte au moins 10 000 signatures, le Parlement sera obligé d'en débattre. Un fonctionnaire dans la foule m'a dit que même si Mozaïka arrivait à rassembler autant de signatures, il serait fort probable que la loi soit quand même royalement ignorée. Dzintars Rasnacs, le ministre de la Justice letton, a clairement clamé qu'il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour l'empêcher. « Le PACS est la première étape vers la reconnaissance du mariage homosexuel », a-t-il dit au cours d'une interview pour des médias lettons. « La suite logique, ce sera sans nul doute l'adoption d'enfants par ces mêmes couples. »

Après le défilé, j'ai rencontré des expatriés lettons dans un bar ; ils étaient revenus au pays pour assister à l'EuroPride. Liene Dobraja, qui travaille dans la mode à New York, et qui est accessoirement la meilleure amie de Zalitis, était au bord des larmes : « C'est le plus beau jour de ma vie », s'est-elle émue. Margo Zalite, directrice d'opéra qui fut contrainte de déménager à Berlin à cause des conditions de vie des LGBT en Lettonie, a dit que la parade lui avait presque donné envie de vivre de nouveau à Riga. Mais Kaspars Vanags, revenu pour s'occuper des décorations d'EuroPride, a lui été obligé de passer la majeure partie du défilé sur son téléphone ; Il débattait avec des gens qui s'opposaient au défilé sur Facebook.

Car, les opposants ont eu beau rester chez eux, cela ne les a pas empêchés de se faire entendre sur Internet. EuroPride a sans doute réussi à rendre visible la communauté LGBT de Lettonie, rassemblant ses membres comme jamais auparavant, mais l'homophobie n'a pas pour autant disparu d'une nuit à l'autre. Alors que les homosexuels sont sortis de leur cachette, les homophobes s'y sont terrés. Ils ne sont peut-être plus au centre du débat, mais ils sont toujours présents. Quelques jours après, Dobraja m'a écrit qu'elle s'était disputée avec sa famille : le jour après le défilé, elle s'était retrouvée à devoir expliquer la différence entre un pédophile et un homosexuel. « Cela nous montre à quel point le fossé qu'il faut combler est grand », a-t-elle reconnu.


LOI DE COHABITATION
Mozaïka a fait circuler une pétition en faveur de l'union civile qui s'appliquerait à tous les couples vivant sous le même toit, sans prendre en compte leurs genres. Si la pétition obtient 10 000 signatures, le Parlement sera obligé de débattre autour de cette loi.

Dans mon avion de retour vers New York, j'étais assise entre un Ukrainien habitant Westchester et un adolescent russe qui se rendait à un camp d'apprentissage de la langue anglaise dans le Connecticut. Lorsque l'avion a décollé dans le crépuscule, l'Ukrainien et moi avons commencé à discuter ; l'adolescent retirait ses écouteurs pour intervenir de temps à autre. L'Ukrainien racontait qu'il était en train de fermer son entreprise à New York pour pouvoir déménager en Russie. Ses motivations étaient politiques : « L'Amérique n'est pas un endroit où je peux vivre très longtemps, a-t-il dit. Pourquoi y a-t-il des troupes américaines en Ukraine ? Beaucoup de gens pensent que nous allons entrer en guerre, et si tel était le cas, je combattrais les Américains aux côtés des Russes. » L'adolescent et lui se sont lancés dans une explication et en ont conclu que l'Ukraine appartenait clairement aux Russes. Quand je lui ai dit que je venais de Lettonie, l'Ukrainien a critiqué la décision lettone de rejoindre l'UE et d'imposer des sanctions à la Russie. « Personne en Europe ne veut acheter les poissons et les produits que la Lettonie vend de toute façon », a-t-il dit.

Bien que grandiloquente, j'ai trouvé sa critique de l'impérialisme européen convaincante et lui ai fait savoir. Je me suis demandé si cela signifiait qu'il était progressiste dans d'autres de ses idées et lui ai demandé ce qu'il pensait des débats de société en Russie, notamment la loi contre la « propagande gay ». « J'ai horreur de cela, a-t-il dit. Personne n'est gay en Russie. » J'ai pensé aux Russes en tutus et diadèmes du défilé et à ce groupe qui chantait « la Russie sera libre » tandis qu'ils marchaient main dans la main avec des homosexuels lettons. « J'ai rencontré un groupe d'homosexuels russes en Lettonie », lui ai-je dit. Il s'est penché en avant et s'est agité sur son siège. « Avez-vous seulement lu la loi ? Je vous le demande. Rien de ce qu'elle stipule n'est mauvais. » J'ai regretté d'avoir lancé le sujet. « Oui, la loi fait en sorte que les enfants ne puissent pas voir ça », l'adolescent est intervenu. À ce moment je me suis souvenue d'une pancarte que j'avais vue pendant le défilé qui disait : « Je ne suis pas une propagande. »

L'Ukrainien s'est peu à peu animé et m'a raconté toutes les fois où il avait envoyé un coup de poing à des hommes qui l'avaient dragué dans sa vie. « Fut un temps où j'étais vraiment beau », a-t-il dit. Si je devais m'énerver à chaque fois que je me fais draguer par des hommes, eh bien, je serais en prison, lui ai-je rétorqué. Ça a eu l'air de le choquer doublement : « Svetlana, comment peux-tu comparer ces deux choses ? Je peux te demander : es-tu gay ? Je n'ai aucun problème avec les lesbiennes ; à vrai dire, je les aime bien, parfois. » Je n'ai pas voulu répondre à sa question. « Je suis une activiste », lui ai-je dit. Ses yeux bleus bouillonnaient de rage. lI parlait désormais sans retenue : « Si un homosexuel s'approchait de mon fils, je le tuerais. » Il était en train de m'attaquer, et il le savait. L'adolescent regardait par la fenêtre. Je me suis mise à pleurer, en essayant de ne pas le montrer. « Je n'ai plus envie de parler », ai-je ajouté.

À Riga, j'avais envie d'écouter attentivement les différentes voix de la communauté LGBT. J'avais consciencieusement décidé d'éviter les bigots et les homophobes, mais pour les huit heures restantes de mon voyage, je suis restée assise entre un homme exprimant une violence verbale à peine descriptible et un garçon prostré dans un silence permissif. EuroPride s'était fait pour mission de dire clairement à la région que les homosexuels existaient. Assise entre deux hommes d'Europe de l'Est qui voulaient me faire comprendre que ce n'était pas vrai, j'ai réalisé à quel point il était impossible ne serait-ce que d'en parler.