Culture

Pourquoi les Américains pensent que nous sommes lâches et puants

Mais au moins, nous ne sommes pas Américains.
29.10.20
france cliché usa
Des Américains, après une blague sur les Français. Roger Cracknell 01/classic / Alamy Stock Photo

Jusqu'au 3 novembre, date de l'élection présidentielle américaine, VICE France vous proposera chaque jour une interview, un reportage ou une série photo sur les Etats-Unis - mais toujours par le prisme de la France.

Les inimitiés internationales sont tellement banales dans leur variété. Japon et Corée du Sud se vouent un seum invraisemblable. Entre pays nordiques, les Finlandais sont réputés pour picoler et se mettre de coups de couteau. Les Néerlandais ont été décrits comme « les Belges de l’Allemagne ». Cependant, le pays le plus véhément dans le domaine de la moquerie internationale est sans doute les États-Unis. Quiconque embête les yankees finit caricaturé avec une violence vaguement haineuse sous la bannière étoilée : Russes bourrus, Chinois dégoûtants, Japonais fourbes… Et Français puants.

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Le nombre des clichés américains sur le bon peuple de France n’a d’égal que leur variété. Nous ne nous lavons pas, ou peu, et nos femmes sont pleines de maladies vénériennes. Mi-arrogants, mi-féminins, nos hommes velus rigolent en faisant « hon hon hon » sur le chemin de la boulangerie. Ils sont au chômage ou en vacances. Quelques verres de vin rouge avec le camembert les rendent volontiers libidineux. Mais surtout, nous sommes lâches : dès que les événements tournent au vinaigre, « le Frenchman » dépose les armes, hisse le drapeau blanc et accueille l’agresseur avec un grand sourire au son de l’accordéon.

Bien sûr, tous les Américains ne nous haïssent pas : contre vents et marées, nous conservons une aura de raffinement et notre culture culinaire justifie encore un vol transatlantique. Dans un souci de justice, reconnaissons aussi que notre imaginaire populaire ne flatte pas vraiment les États-Unis, nation de la malbouffe et du surpoids, de fou furieux des armes et de politiciens racistes. Ces cons ne savent même pas placer Paris sur une carte ! (Pouvez-vous placer Washington sur une carte ?) Reste à savoir pourquoi et comment ces débiles en sont venus à nous détester plus que tout autre pays occidental.

The Eternal Anglo

Avant toute chose, saluons cette journaliste du magazine texan Houstonia qui souligne avec humour que se moquer des Français est facile. Plus sérieusement, les Américains ont sans doute hérité tout ou partie de leur franco-haine de ces perfides bouffeurs d’anguille en gelée que sont les Anglais. La France et l’Angleterre puis le Royaume-Uni se chamaillent depuis presque mille ans : du conflit entre Capétiens et Plantagenêt aux guerres napoléoniennes, nos deux fiers pays ont toujours trouvé de bonnes raisons (politiques, religieuses, territoriales, commerciales…) de se mettre sur le râble et donc de se vouer un ressentiment durable. Richard et Philippe sont morts depuis des lustres mais cette guerrière inimitié demeure : aujourd’hui, de part et d’autre de la Manche, on prend la mouche au moindre match de rugby.

Ils n’aiment pas s’en souvenir, mais les États-Unis descendent de colonies anglaises en Amérique du Nord. Au terme du 18e siècle, quand la jeune nation formée par ces colonies a décidé de s’affranchir de l’Angleterre, la France s’est dépêchée de soutenir les indépendantistes : encore échaudée par sa défaite à l’issue de la guerre de Sept Ans, notre pays trépignait à l’idée d’enquiquiner les Anglais victorieux. Le pouvoir français a alors fourni en secret des armes, des munitions et beaucoup d’argent aux futurs états-uniens. Quelques milliers de morts plus tard, les Anglais ont reconnu l’indépendance de leurs colons en signant le traité de Paris. Les Américains reconnaissants ont alors tourné le dos aux Français.

« Comme les Anglais avant eux, les Américains détestaient désormais les Français pour des motifs guerriers »

Quelques années après la fin de la guerre d’indépendance américaine, Anglais et États-Uniens ont dû signer un deuxième traité dit « de Londres » pour régler quelques différends subsidiaires. Par celui-ci, le nouveau pays qui refusait déjà de rembourser ses dettes à la France autorisait ses anciens maîtres à piller les marchandises françaises sur ses bateaux. No good deed goes unpunished. La riposte de la France contre ce faux-allié ingrat prendra la forme d’attaques navales qui aboutiront à la quasi-guerre, au terme de laquelle les deux pays opteront pour des relations diplomatiques froides. Même le sursaut de sympathie suscité outre-Atlantique par la Révolution française ne survivra pas à cette bagarre : comme les Anglais avant eux, les Américains détestaient désormais les Français pour des motifs guerriers.

Les Allemands ont pris le savon des Français

Au 19e siècle, pourtant, la France trouve une petite place dans le cœur des américains. Quelques grands auteurs français trouvent le succès outre-Atlantique, des mangeurs de grenouille ouvrent une poignée de restaurants sur la côte est, la mode parisienne « domine » le pays comme le reste du monde. Les Américains continuent à se moquer des Français sur la scène internationale, notamment en manifestant leur sympathie pour la Prusse quand commence le conflit franco-allemand de 1870. Décidément bonne poire, la France veut tout de même offrir un cadeau aux États-Unis pour le centenaire de son indépendance. Elle conçoit, fabrique et leur livre donc la Statue de la Liberté. Les Américains sont contents mais sans plus. Les chamailleries militaires sont sur le point de reprendre.

Les solitudes américaines

Après une brève mais funeste embrouille entre Woodrow Wilson et Georges Clémenceau sur la question du traité de Versailles, les relations franco-américaines dévissent définitivement avec la Seconde Guerre mondiale. En 1940, une quarantaine de jours après le début de l’offensive allemande seulement, la France capitule avec l’ennemi en violation d’un engagement interallié. Des millions de personnes prennent la fuite. Quatre ans plus tard, les États-Unis débarquent en Normandie et repoussent les Allemands au prix de dizaines de milliers de morts. Les valeureux soldats américains profitent du séjour pour violer des Françaises, notamment parce que la rumeur des casernes décrit la France comme un gigantesque bordel. Entre les libérateurs et les libérés, la tension monte tant que l’état-major américain diffuse un livret pour calmer ses soldats : les Français ne prennent pas de bain, certes, mais c’est parce qu’ils n’ont pas de « vrai savon ». Et s’ils s’embrassent dans la rue, ce n’est pas par immoralité : ce n’est que la bise, la salutation des « vieux amis ».

Ce livret, intitulé 112 Gripes Against the French, montre que la majeure partie des préjugés américains sur les Français proviennent de la Seconde Guerre mondiale : il est fort possible que la population française, usée et humiliée par l’occupation allemande, ne se soit pas montrée assez reconnaissante du goût des troufions de la bannière étoilée. À ingrat, ingrat et demi. De retour au pays, les GIs ont diffusé autour d’eux cette triste image des Français. Ce faisant, ils ont ravivé mais aussi renforcé le désamour local pour notre peuple. Quelques décennies plus tard, cet imaginaire peu flatteur servirait de base à une nouvelle flambée du sentiment anti-Français aux États-Unis. Et une fois de plus, tout commencerait par une guerre.

Mont-Saint-Michel vs. Abou Ghraib

La deuxième partie du siècle dernier a été émaillée d’accrochages franco-américains divers, notamment la décision du général de Gaulle de quitter le commandement intégré de l’OTAN. Cependant, il faudra attendre le début des années 2000 pour que les deux pays entrent dans une phase de détestation réellement intense. Vous savez pertinemment de quoi il est question : quand les États-Unis ont décidé d’envahir l’Irak pour des motifs nébuleux en 2003, Jacques Chirac (PBSL) a dit non, une décision qui a sans doute fait sa popularité auprès des Français pour les siècles à venir… Mais clairement pas auprès des Américains, qui ont tout bonnement pété un câble quand ils ont su que nous ne participerions pas.

Manifestement, les États-Unis pensaient que nous leur étions redevables : comme ils avaient libéré la France, nous devions les aider à libérer l’Irak sans poser de question. L’explosion anti-française consécutive au refus de Jacques Chirac a pris bien des formes amusantes : des manifestants qui renversent des bouteilles de vin dans la rue, un boycott de diverses marques françaises, un présentateur de talk-show qui décrit Saddam Hussein comme français parce qu’il porte un bérêt et qu’il a des maîtresses, des « french fries » rebaptisées « freedom fries »… Pendant un temps, la classe politique locale a même réclamé des sanctions contre la France pour sa désobéissance. Évidemment, ces événements ont également donné une nouvelle jeunesse aux clichés anti-français les plus vils. Des Républicains vanneront même des Démocrates pour leur « air » Français ou leur connaissance de notre langue.

« Nous pensons aux États-Unis mais les États-Unis ne pensent pas à nous »

Les mauvais sentiments franco-américain ne seraient donc que des légendes ou des rumeurs déformées et amplifiées par le brouillard de guerre. Pour quelques doctes commentateurs dont l’arrogance confirme les préjugés américains, il pourrait aussi s’agir d’une affaire de « modèle » : les États-Unis et la France sont tellement opposées qu’elles ne pourraient que se ridiculiser mutuellement, rien que pour le confort d’avoir un faire-valoir. Cette conception ignore une vérité désagréable pour le Français stéréotypé : au niveau international, nous avons beaucoup moins de pouvoir et d’importance que les USA. Nous pouvons le dire de façon encore plus désagréable : nous pensons aux États-Unis mais les États-Unis ne pensent pas à nous. Et pourtant, manifestement, nous les démangeons pour autre chose que la guerre.

Nous ne pouvons pas finir cet article sans faire pencher la balance en notre faveur. Cette conclusion sera ridicule et cliché mais peu importe, un peu de patriotisme, que diable. En vérité, les États-Uniens ont le mort de nous parce qu’ils sont jaloux. Cette affirmation est confirmée par cette journaliste américaine.

Nous avons Paris et le Mont-Saint-Michel, ils ont Washington et le Mont Rushmore. Nous avons le camembert brutal et le gros pif qui tâche, ils ont le fromage en spray et les boissons pétillantes à base de sirop de maïs. Autre preuve de notre supériorité : les Américains redoutent notre fromage et nos escargots mais aucune spécialité culinaire américaine ne saurait effrayer un Français de plus de 25 ans. Même la plus formidable faculté de projection militaire ne saurait changer cela. Nous avons aussi pour nous de ne jamais avoir commis de double crime contre l’humanité en balançant deux bombes atomiques sur des villes remplies de civils, et même Fleury-Mérogis ne vaut pas Abou Ghraib. Par contre, ils ont offert Chief Keef au monde. Difficile de rivaliser avec ça.

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