Avant et chirurgie de réattribution sexuelle
Société

Avant, pendant et après ma transition

Durant 5 ans, la photographe Chloé Besnard a documenté la transition d’Anna.
22 mai 2020, 10:39am

C’est le fumoir de l’Institut Saint-Luc de Tournai qui a fait office de lieu de rencontre pour Anna et Chloé, durant leurs études. Qui pourrait nier l’aspect social de la clope malgré son potentiel cancer ? Leur relation amicale a permis à une certaine confiance réciproque de s’installer, suffisamment pour qu’Anna puisse y puiser le courage de définitivement devenir ce qu’elle est maintenant.

Avant, pendant et aprèsla transition, durant près de cinq ans, Chloé a documenté l'évolution d'Anna à travers de multiples photos, devenues ensuite autant de bases de sécurité à travers lesquelles Anna a pu se voir et prendre conscience de son identité.

VICE : Anna, à quel moment t'as commencé à avoir pleinement conscience de ton identité et envisagé une transition ?
Anna : Extrêmement tôt, dès l’enfance. Concernant ma transition, concrètement, que ce soit la prise d’hormones ou les changements administratifs, j'y pensais pile au moment où j’ai rencontré Chloé. Elle m'a donné le courage de me lancer dans ces démarches. J'avais 15, 16 ans. Mais oui, ma transition en tant que telle, ça faisait depuis longtemps. Et c’est avec Chloé que tout s’est ensuite accéléré.

« Chloé a été la première à me permettre à m’accepter, à me faire sentir que j'étais "valable" » – Anna

Mais c’est une coïncidence ou c’est vraiment elle qui a permis de passer à la vitesse supérieure ?
Anna : Chloé m'a beaucoup donné confiance en moi. Avant, j’étais très renfermée sur moi-même, j'ai toujours vécu ma situation comme un handicap et c’est la première personne qui m’a fait comprendre que je pouvais être belle, être une personne intéressante et que j'étais pas... monstrueuse. C’est violent à dire mais pas mal de personnes peuvent penser ça. Chloé a été la première à me permettre à m’accepter, à me faire sentir que j'étais « valable ».

Donc avant même de parler photo, la base est purement relationnelle.
Anna : Beaucoup.

T’as commencé quand à te documenter sur les processus cliniques ?
Anna : J’ai préparé ça dans le dos de mes parents pendant très longtemps. À Saint-Luc, on m'a aidée, j’avais une prof qui m'écoutait. Je lui demandais des conseils et elle me mettait en contact avec des gens qui pouvaient me conseiller à leur tour. J'ai préparé ça jusqu'à mes 18 ans, je pouvais rien faire sans l'accord de mes parents de toute façon. J’ai attendu ma majorité, et le jour de mes 18 ans, je leur ai annoncé. S’en est suivie une grosse période durant laquelle on en a beaucoup parlé et puis j'ai vu des docteurs et des endocrinologues.

« La difficulté, c’est que j’avais pas envie de vulgariser ou de rentrer dans l'intime de façon perverse. Mais j’avais pas envie de la brusquer, d'avoir une sensation de malaise, voyeuriste » – Chloé

À quel moment la photo est intervenue ?
Chloé : J'avais un projet en 1ère année à Saint-Luc : le masculin et le féminin. J'avais repéré Anna dans le fumoir et je l'ai abordée. Comme elle avait un truc très androgyne, je ne savais pas moi-même affirmer si c’était une femme ou un homme. Après, à force de se voir, ça s'est déclenché de façon logique, évidente. Puis, c'est devenu un besoin pour moi comme pour elle de nourrir ce truc tout au long de la transition. C’est quand on a fait nos premières photos, qu’Anna a pris mes habits et qu’on s'est amusées. C’est comme ça que ça a commencé.

Au final, on a fait des photos pendant 4-5 ans et on a tissé quelque chose à côté. L’évolution de notre relation nous a permis de mettre ça en image sans que ce soit trop un docu sur sa vie. On était quand même réservées toutes les deux. Moi, je connaissais pas du tout le sujet, j'y allais sans savoir vraiment, sans calcul. À la base, on savait même pas qu'il y aurait une transformation physique. J'avais pas non plus envie de rentrer trop dans son intimité. C’est un sujet puissant. Et lourd.

Je suis pas un pro des maths mais tu dis que le projet a duré 4-5 ans et t'as fait un bac ; ça veut dire que vous avez continué après Saint-Luc ?
Chloé : Ouais, donc on a fait ça pendant mes trois ans d’études durant lesquels j'ai pris la décision de me focaliser dessus ; puis, on sentait que c’était en fait un projet à long terme, qu'il y avait une évolution, que quelque chose se passait. On a continué jusqu'à cette année.

C'est fini là ?
Chloé : On pensait se calmer pour pouvoir monter un livre, mais c’est sûr qu'on n’a pas envie d'arrêter. Il y a un après, et cet après est définitivement intéressant à voir. Mais la pandémie a suspendu le projet, ouais.

En tant que photographe, c’était quoi tes gros défis ?
Chloé : Il y avait le personnage à comprendre, j'étais intimidée donc j'ai dû davantage gérer ce côté-là, par rapport au point de vue technique ou photographique. La grosse difficulté, c’est que j’avais pas envie de vulgariser ou de rentrer dans l'intime de façon perverse. J’ai des profs qui me poussaient à mettre davantage Anna à nu, à pousser plus loin le propos, à l'épier chez elle. Mais j’avais pas envie de la brusquer, d'avoir une sensation de malaise voyeuriste.

Anna, ton rapport à l'appareil photo a changé au fur et à mesure du processus ?
Anna : Complètement. Jusque-là, on ne m'avait jamais vraiment regardée. C’est un peu sensible, j’ai pas mal de trucs qui remontent... C’était vraiment la première fois où je me sentais bien devant des photos de moi. Moi-même, pas jugée. Tout était naturel comme sensation alors que jusque-là, je vivais pas vraiment. Je vivais recroquillevée.

T’étais à l’aise dès les premières photos ?
Anna : Oui, je m'en souviens : la première fois, j'étais moi aussi intimidée mais ça m'a mis bien tout de suite. Je ne pensais plus à toutes ces choses qui allaient m'encombrer. J'étais naturelle.

Selon vous, la photo permet de mettre en évidence des choses que d'autres pratiques artistiques ne pourraient pas montrer ?
Chloé : Je pense que la photo a vraiment permis à Anna de se voir en tant qu’elle-même et on a réussi, dès les premières photos, à faire ressortir quelque chose d'autre, et qui a toujours été en elle, mais caché. Quand on se voit en photo, c’est tout de suite révélateur. Plus qu’un texte, par exemple.

« Je pense que la photo a vraiment permis à Anna de se voir en tant qu’elle-même et on a réussi, dès les premières photos, à faire ressortir quelque chose d'autre, et qui a toujours été en elle, mais caché » - Chloé

La photo a un vrai rôle au niveau de la construction de l'identité donc.
Anna : Surtout au niveau de ma prise de conscience je dirais. Ça m'a donné confiance. C’est aussi la première fois que je me confiais à quelqu’un, et la photo nous a permis d'avoir une relation qui favorise ça.

Chloé : La photo, c’est une forme de prétexte.

Dans les photos, il y a une partie mise en scène en studio et une partie plus brute, chez vous.
Chloé : On a toujours joué sur les deux. Le studio, c’est un moyen pour nous deux d'être en sécurité, on est à l'aise. Et à chaque fois, les étapes studio nous ont permis d'ouvrir une nouvelle piste, ouvrir à autre chose. Studio, puis chez elle, studio, puis chez moi. Les dernières photos sur fond, c’était avant son opération. Les mise en scènes studio nous ont toujours permis d’embrayer sur des sessions plus intimes.

« La photo pousse à faire réfléchir, sans forcément chercher à convaincre » - Anna

Il y a encore moyen de pas mal exploiter le sujet à travers la photo dans l’avenir.
Anna : Complètement. Ma transition prend une nouvelle tournure maintenant, après l'opération. Il y a des nouveaux sujets qui apparaissent, donc il y a de nouvelles manières de parler de ça.

Avant la transition, j'ai jamais pu vivre normalement, « tranquillement ». Là, j'ai juste envie de vivre normalement, sans être différente des autres. Je me cherche aussi beaucoup. D'un côté, j'ai envie d'en parler, et d'un autre, il n'y a qu'avec Chloé que je me sens vraiment pour aborder le sujet. La transition, ça ne se finit pas avec l'opération. Je dois m'adapter, sans tous les doutes et les problèmes que j'avais avant. Il y a un après à exploiter, humainement comme pour le projet.

Est-ce qu'avec le projet photo, il y avait une intention de dire aux gens comment te regarder ?
Anna : À l'époque oui, un peu. Plus maintenant. Maintenant, c’est davantage pour ouvrir une réflexion sur les questions de genre. C'est aussi ça que la photo permet : pousser à réfléchir, sans forcément chercher à convaincre.

« Jusque-là, je vivais pas vraiment. Je vivais recroquillevée. »

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