sticker je te rembourse lundi Bruxelles
Culture

Le mystère des stickers « Je te rembourse lundi »

Qui est ce type sur les stickers, et qu’est-ce qu’il a fait ?
GF
Brussels, BE
12.10.20

Vous les connaissez. Vous les avez déjà vus dans les rues de Bruxelles, les originaux, les dérivés, les remakes, les clins d’œil. Un peu comme les cannettes de Cara vides ou le bruit infernal des sirènes de flics : y’en a partout, tout le temps. Ils font partie prenante du paysage urbain de la capitale. Et tout le monde s’est déjà posé la question : c’est quoi, l’histoire des stickers « Je te rembourse lundi. » ?

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Format carré, un gros plan sur ce visage à l’air narquois, des cheveux bouclés, et une simple phrase devenue culte, en majuscules : « JE TE REMBOURSE LUNDI. » Ça, c’est le sticker original pour ainsi dire, le premier à avoir proliféré dans les rues bruxelloises.

D’apparence, l’image ressemble aux mèmes internets qui circulaient aux alentours de 2010. Difficile de mettre une date exacte sur l’apparition de ces autocollants, mais il y en avait déjà qui ornaient les poteaux, boîtes aux lettres et autres mobiliers urbains quand j’ai déménagé à Bruxelles en 2014. Ça ne date donc pas d’hier, mais depuis, c’est clair que le phénomène a pris une ampleur dingue, au point où feu Roméo Elvis y fait référence sur son Instagram et qu’un sticker à même été aperçu à Budapest.

Ils se sont multipliés à une allure folle, surtout dans les quartiers branchés du Sud – Saint-Gilles, Ixelles, Forest –, mais pas que. Et, chose courante avec l’art urbain, on a commencé à voir des dérivés de l’original, avec des slogans comme « Lundi Promis » et « On avait dit lundi ! », allant jusqu’à des compositions de toutes les tailles et toutes les couleurs où la référence au sticker de base est de plus en plus lointaine, mais reste perceptible.

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La force de cette affaire, c’est qu’on comprend directement de quoi il s’agit. Le personnage est immédiatement reconnaissable et le slogan assez percutant pour avoir infiltré le dialecte local de certain·es Bruxellois·es qui peuvent facilement s’y identifier. Ouais, c’est clair qu’on a tou·tes un·e pote qui doit tout le temps de la thune à tout le monde. Une histoire banale en soi.

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Ces stickers ont acquis une certaine aura qui nous pousse à nous demander ce qui se cache vraiment derrière cette histoire. Outre le fait que certaines des reprises sont carrément bizarres et d’autres virent au gore, un tas de rumeurs circulent et chacun·e y va de son hypothèse et son anecdote. Décidément curieux, j’ai décidé d’enquêter sur ce mème urbain bruxellois, unique en son genre et qui s’est offert une place de choix dans la culture populaire locale.

Bon. Pour commencer, il y a deux grandes questions : qui est ce type sur les stickers, et qu’est-ce qu’il a fait ? On serait tenté de penser que c’est juste une histoire entre potes, l’histoire d’un type qui ne remboursait jamais l’argent prêté jusqu’à ce que ses ami·es en aient ras le cul. J’ai entendu pas mal d’hypothèses qui tournaient autour d’histoires de bières avancées, de drogues pas payées - c'est vrai qu’il a des petits yeux, le type sur le dessin. Pas passionnant. On m’a aussi raconté que comme quoi, ce serait un habitué du Recyclart, un type qui venait de Waterloo, ou une référence au film Dazed & Confused. Un peu plus marrant, on m’a avancé avec certitude que le sticker représentait Frédéric Nicolay, l’entrepreneur-gentrificateur-en-chef de Bruxelles, à l’initiative de lieux comme le Belga ou le Bar du Matin. Y’a quelque chose dans les cheveux et le regard niais, mais l’hypothèse ne tient pas plus la route que ça. Plus glauque, j’ai aussi entendu qu’il s’agissait peut-être de Joe Van Holsbeeck, l’adolescent qui en se faisant voler son mp3 à la Gare Centrale s’est pris sept coups de couteau dans le ventre en 2006. Il y a une certaine ressemblance, mais l’histoire est trop sinistre à mon goût.

Pour en finir avec ces potins, j’ai pris le taureau par les cornes et lancé une recherche Google pour « Je te rembourse lundi » – du grand journalisme d’investigation. Je tombe évidemment d’abord sur un thread reddit, r/BruxellesMaBelle où un·e quidam est aussi en quête d’infos. Pas de sources fiables, mais un « J'ai entendu dire que c'est l'histoire d'un mec qui s'est fait tabasser à mort. », et surtout, un lien vers un site web. Bingo !

Sobre, au fond noir, il n’apporte pas grande explication. Il présente quelques dessins au même trait naïf et spontané que les stickers qui colorent les rues, présentés à la suite comme des strips de bande-dessinée, et puis, surprise, une boutique. Plusieurs « chapitres », qui semblent être des fanzines, sont en vente entre 5 et 8 euros. Quelques noms apparaissent : Emily, Armando, Tanguy, et des surnoms : l’homme en rouge, l’homme qui a perdu la tête, et surtout, « lui-même ». Ce sont donc des personnages. Je remplis le formulaire et passe commande pour tous les numéros disponibles. Je remarque aussi deux liens de réseaux sociaux : un Twitter et un Instagram. Le compte Twitter n’est pas super actif, mais l’Instagram est splendide, rempli de stickers tous plus inventifs les uns que les autres. C’est une véritable archive de l’évolution du délire. Un détail me laisse perplexe : les deux comptes ne suivent que deux autres comptes sur les réseaux, les mêmes sur Twitter et Instagram : Ladbrokes et Delitraiteur.

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Bon. Le mystère s’épaissit. Visiblement, il est très bien entretenu, et de façon délibérée et calculée. Les personnes derrière le projet donnent quelques indices, quelques éléments de storytelling – pour Ladbrokes, je suppose un lien entre dettes et paris sportifs, mais en va-t-il de même pour le supermarché de bourges ? La direction de Delitraiteur n’a pas fait de commentaire. Je tente une prise de contact sur Instagram, sans grand succès.

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On a répondu à mon mail de commande, 4 fanzines sont disponibles. Je fais un paiement via Paypal à un certain Armando – l’un des personnages introduits sur le site, tiens donc –, frais de ports offerts, et hop. Presque deux mois plus tard, un petit paquet est livré dans ma boîte aux lettres, « avec un petit cadeau pour compenser le retard ». Sympa.

C’est un joli petit paquet, et je suis pris d’un drôle de sentiment en l’ouvrant. Je me demande bien quels éléments étranges vont venir s’ajouter à cette affaire.

J’ai en main 5 belles enveloppes, chacune décorée d’un motif différent. Ils sentent encore l’odeur du papier fraîchement sorti de l’imprimante. Les petites éditions sont en fait super narratives ; on retrouve un peu le principe des strips sur le site. Le premier que j’ouvre raconte une histoire où des stickers sont envoyés en Chine après avoir été commandés par un enfant au regard éteint. On trouve une case où une figure à capuche semble préparer les stickers sur Photoshop. C’est déjà bien meta. Mais ce panneau est super informatif, car on y aperçoit partiellement la photo sur laquelle est basée l’image du sticker original. Ouais, il a clairement une tête de mec qui tient pas sa weed. On y apprend aussi que le type derrière tout ça n’est probablement pas belge, puisqu’il boit de la Heineken. Et oui, faut pas déconner.

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Les autres fanzines sont marrants, créatifs et absurdes. L’un d’eux me marque, une histoire de guerre de territoire de stickers qui vire à l’ultraviolence. Visiblement, ce projet vient du monde du graff local. C’est en lisant le dernier fanzine que je suis pris d’un véritable sentiment d’angoisse. Il montre tout simplement quelqu’un lisant le fanzine précédent, celui où un type se fait dépecer et décapiter. Il se termine avec le lecteur du fanzine en train de pleurer. Intense. Je le repose et je suis secoué par la sinistre et désagréable sensation d’être observé.

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Je range tout ça et je n’y touche plus pendant un petit temps. J’avais l’impression qu’on m’avait envoyé un avertissement, à moi qui enquêtait. Grosse parano, bien sûr. Les semaines passent, j’arrête pas de repousser la date de rendu de cet article – lundi, promis la rédac’ chef –, le confinement arrive, puis s’en va, ou pas. Je me rends petit à petit à l’évidence : les personnes derrière ce mystère tiennent à ce que celui-ci perdure. Ainsi soit-il.

Quand je ressors enfin les fanzines, je tombe sur une dernière petite enveloppe qui m’avait échappé – sans doute le cadeau dont me parlait Armando par mail. Je l’ouvre et y trouve cinq stickers – des originaux.

Voilà, ça y est, je vais à mon tour participer à l’histoire. Parce que oui, au final, peu importe si c’est vraiment une histoire incroyable et secrète ou juste une anecdote pourrie et un délire entre potes qui est à la base de tout ça. Ce qui importe, c’est que l’histoire soit devenue une histoire commune et collective, un mythe bruxellois, un véritable mème repris et réapproprié par chacun·e. À vous de relier les indices, entre Ladbrokes, la scène graff de la ville, delitraiteur, Frédéric Nicolay, un meurtre à Gare Centrale et la Chine. Quand bien même j’aurai percé à jour le mystère, je ne suis pas certain que je l’aurai partagé dans ces pages. Après tout, les plus belles histoires sont celles qu’on se raconte.

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