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Société

Pourquoi le Musée de l’Afrique reste encore et toujours le musée du malaise

« Le Musée de l'Afrique n'est pas le nôtre ; il ne nous est pas destiné et on n'y contribue pas, ou juste occasionnellement. »
02 mars 2020, 2:48pm

À l'occasion du Black History Month, on revient sur l'histoire de la diaspora africaine, on célèbre sa culture et on creuse les questions que soulèvent le colonialisme.

C’est ma quatrième visite du musée. La première fois, on était en excursion scolaire, quelques années avant qu’il ne soit fermé pour les rénovations. J’étais trop jeune pour comprendre ce que ce vieux mastodonte délabré et lugubre avait en rapport avec moi. Tout ce dont je me souviens, c’est du regard inquiet dans les yeux de ma mère quand je lui ai montré le formulaire d’autorisation, et la gêne visible chez mon camarade de classe belgo-congolais dans le tram vers Tervuren. « Tout ça est à nous », m’a-t-il murmuré dans l’oreille.

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L'AfricaMuseum sous la première neige de l'année.

Plus malin que moi, il avait prédit ce que le directeur du musée, Guido Gryseels, allait annoncer dans son speech, dix ans plus tard, au cours d’une consultation avec la « diaspora africaine ». À ce moment-là, je chuchotais aigrie à mon voisin : « Si tout ça est à nous, pourquoi est-ce qu’on ne reçoit que 60€ pour être ici ». Un an avant la réouverture, on avait été invité·es à soutenir le musée dans son « processus de décolonisation ». Il en était à sa quatrième année de rénovation. Ce jour-là, en 2017, on a donc été invité par Bozar à Bruxelles. C’était le début d’une relation très gênante avec ce musée du malaise.

Ma deuxième visite au musée a eu lieu juste avant sa réouverture, plus d’un an après l’épisode de réunion au Bozar. Le directeur m’avait invitée pour une visite guidée, parce que j’avais écrit des trucs pas très gentils à propos de la diversité au sein du personnel du musée.

Si le musée est à nous, pourquoi n’y a-t-il pas des gens comme nous qui y travaillent ?

Ça me semblait pourtant être une remarque pertinente : si le musée est à nous, pourquoi n’y a-t-il pas des gens comme nous qui y travaillent ? Je n’ai jamais eu droit à une réponse claire, une qui ne se cache pas lâchement derrière des lignes directrices fédérales pour les procédures de nomination. En traversant les salles à moitié vides, j’ai compris sa mission. Avec une telle rénovation - plutôt coûteuse au passage puisqu’elle s’élève à 66,5 millions d’euros -, il faut rendre à nouveau lisible cette propagande coloniale jaunie sur les murs. Comme on peut lire dans le grand hall : « Tout passe, sauf le passé. » Le musée voulait aussi présenter une collection plus équilibrée, en mettant des oeuvres controversées à la cave et en les remplaçant par celles d’artistes comme Aimé Mpane et Freddy Tsimba. Voilà en quoi consistait le processus de décolonisation du musée.

Dès les premiers jours après la réouverture en 2018, cette mission s’est avérée un bel échec. Comment peut-on décoloniser un bâtiment de 11 000 m2 , avec des sols en marbre et des statues peintes en or clouées au sol ?

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Dans la Rotonde, le travail d’Aimé Mpane rencontre la grandeur coloniale de Leopold II.

Aujourd’hui, je descends pour la quatrième fois à Tervuren où de nouveaux ajustements ont été faits suite aux critiques. Pour contrebalancer ces statues de pierre peintes en or qui glorifient l’époque coloniale, le musée a ajouté de nouvelles contributions des artistes contemporains Aimé Mpane et Jean-Pierre Müller. On pouvait lire dans le communiqué de presse : « Un pas de plus vers la décolonisation. »

Le tram 44 avance lentement sur l’avenue Tervuren, là où les maisons sont plus grandes que l’immeuble de mon appart, où les allées sont si longues que je compatie avec la personne qui doit leur livrer le courrier. Il neige, mais ça n’enlève rien à l'image imposante que dégage le musée dès qu’on passe le coin. C’est un bâtiment de mégalomane, entouré d’un parc de mégalomane. Il est magnifique, surtout sous les premiers flocons de neige de l’année, et c’est d’autant plus douloureux.

Le dépôt constitue un premier message pour le public : ceci n’est plus le musée de Léopold II.

L’une des premières choses que tu vois en entrant dans le musée est un dépôt de sculptures. C’est un peu comme une cave où sont rassemblées toutes les statues coloniales qui n’étaient pas attachées au bâtiment. Ce dépôt constitue un premier message pour le public : ceci n’est plus le musée de Léopold II.

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Le dépôt des sculptures.

Il y a ici un réel effort de recontextualisation, avec une explication sur le financement de la démarche, sur la relation entre les musées du continent africain et sur la restitution de l’art africain et de l’héritage qui fait partie de la collection. On peut même y trouver des explications sur les restes de corps humains congolais qui jadis prenaient la poussière dans le musée. Ces crânes, résultants d’un raid particulièrement sanglant, même pour les standards coloniaux, ont entre temps été déplacés à l’Institut des Sciences Naturelles de Belgique.

« On a commis une erreur. Maintenant on sait, grâce aux anciennes critiques, que la décolonisation ne peut pas être un travail fini, mais un processus de longue durée. Tout comme la colonisation l’a été et l’est toujours. » – Bruno Verbergt, directeur opérationnel de l'AfricaMuseum

On passe ensuite par différentes salles thématiques, du Cabinet des Minéraux au Studio Rumba. Les salles forment des rectangles presque parfaits, avec au centre, une cour intérieure à ciel ouvert. Toutes sont connectées à une grande salle ronde, la rotonde, où nous sommes présent·es aujourd’hui.

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Le cabinet des minéraux.

« Nous ne pouvions pas retirer les oeuvres dans la rotonde à cause du Monumentenzorg [équivalent de la Direction du Patrimoine culturel ndlr.], » explique le directeur opérationnel Bruno Verbergt, « c’est pourquoi nous avons demandé à Aimé Mpane de créer une contrebalance à ces oeuvres imposantes. Mais ce travail semblait insuffisant. Le public restait toujours impressionné par les statues en or, les dizaines de variétés de marbres et les ornements au plafond portant les initiales « LL » de Léopold II. On devait faire plus. »

« Si j'avais pu le faire, j'aurais fusionné les anciennes statues en une nouvelle œuvre, mais je suis content de ne pas l'avoir fait. » – Aimé Mpane, artiste congolais

C’est comme ça que Mpane a fait son retour au musée pour ajouter une note critique à son ancienne œuvre d'art, censée représenter le rêve et l'espoir du continent africain. Il s’agit d’une sculpture construite avec le crâne du chef Lusinga, l'un des nombreux, mais sans aucun doute le plus connu, des restes humains de la période coloniale qui se trouvent encore en Belgique. [En 1884, un officiel belge a mené un raid dans le village de Lusinga Iwa Ng’ombe lors duquel on lui a coupé la tête pour ensuite la ramener en Belgique, ndlr.]

Mais Mpane est allé encore plus loin : « Si j'avais pu le faire, j'aurais fusionné les anciennes statues en une nouvelle œuvre, mais je suis content de ne pas l'avoir fait. » Avec l’artiste bruxellois Jean-Pierre Müller, il a placé des toiles presque transparentes, imprimées avec une image devant les anciennes statues et a renommer l’oeuvre RE/STORE. Les statues sont toujours visibles, mais désormais liées à une nouvelle vision : « Le passé doit être visible. Ce travail remplit cette mission de tout en remettant question le passé. »

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Les toiles de Mpane et Müller laissent exister les oeuvres coloniales, tout en poussant le public à se questionner.

Un beau geste ? Oui, mais ce n’est qu’un petit pas, et c’est loin d’être suffisant. On le ressent encore quand on se promène à travers les pièces. « On a commis une erreur, » dit Verbergt, « maintenant on sait, grâce aux anciennes critiques, que la décolonisation ne peut pas être un travail fini, mais un processus de longue durée. Tout comme la colonisation l’a été et l’est toujours. »

Le Musée de l'Afrique demeure un édifice assez violent.

Le Musée de l'Afrique demeure un édifice assez violent. Non seulement à cause des connaissances coloniales qu'il abrite, mais aussi parce que ces connaissances n'appartiennent pas à la Belgique. Malgré les projets de collaboration avec des musées en Afrique, les étudiant·es du continent doivent souvent venir ici pour étudier leur propre histoire. Et nous, la diaspora africaine, devons parfois faire le trajet obligatoire en tram 44 pour en savoir plus sur notre pays d'origine.

Dans l'enfer de la colonisation

Le Musée de l'Afrique n'est pas le nôtre ; il n'est ni pour nous ni par nous, ou juste occasionnellement. Qu’elle soit réussie ou maladroite, aucune intervention pour décoloniser le musée ne pourra y remédier.

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