Louis Viste
Toutes les photos sont de Aymeric Van Aerschot.
Société

Ni drag queen ni drag king, cet artiste belge performe sans se féminiser

« Tu peux exister en tant que drag queen sans te féminiser. »
17.2.20

Louis Viste (23 ans), jeune comédien performeur au Cabaret Mademoiselle de Bruxelles, se présente sur scène avec un personnage entre drag queen et drag king nommé Cléo Victoire. Étonnant de prime abord, de voir un jeune homme désireux de faire partie du monde du drag, finalement se présenter sur scène avec un costume plutôt masculin, mais avec les codes de maquillage de la drag queen.

Dans une communauté dont la popularité émerge d’une personnification féminine, il est intéressant d’observer un jeune homme s’infiltrer à sa manière et contredire les codes d’une catégorie de spectacle. Il nous parle de l’évolution de la culture drag, de son personnage et de ses enjeux.

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Louis Viste, jeune acteur au Cabaret Mademoiselle de Bruxelles.

VICE : D’où te vient ce nom « Cléo Victoire » ?
Louis : Cléo Victoire, ça vient du personnage principal d’un film d’Agnès Varda, « Cléo de 5 à 7 ». Pour moi, Varda fait vraiment partie de ces artistes qui ont une sensibilité qui leur est propre et qui arrivent à se mettre en scène dans leur travail. Je trouve que tout ce qu’elle fait - tout particulièrement ses documentaires - est hyper touchant. Pour apprécier une oeuvre, j’ai besoin d’apprécier l’artiste qui est derrière. Je pense que c’est pour ça qu’Agnès Varda m’émeut autant. C’est un phénomène du serpent qui se mord la queue : je ne sais pas si je l’aime pour ce qu’elle fait, ou si j’aime ce qu’elle fait parce que je l’aime. En tout cas, je l’aime.

Quand elle est décédée, c’était la première fois que j’étais touché par la mort de quelqu’un que je ne connaissais pas. Parce qu’elle venait de faire un documentaire et j’avais l’impression qu’elle n’avait pas dit tout ce qu’elle avait à dire. Je cherchais un nouveau nom de drag à ce moment-là, du coup, j’ai choisi « Cléo Victoire ».

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Est-ce que du coup, c’est de cette manière-là que tu cherches à faire transparaître tes shows ? A la manière d’Agnès Varda ?
Oui. Par exemple, mon numéro de Kate Bush avec la chemise, c’était un numéro qui parle du fait de grandir. L’idée m’est venue quand ma mère m’a annoncé qu’elle avait un cancer il y a genre deux ans - aujourd’hui elle va bien. Et d’un coup, je me suis rendu compte que je pouvais perdre quelqu’un de cher. Ça faisait trois ans que j’habitais plus chez mes parents mais c’est là que je me suis rendu compte que j’allais être vraiment seul. D’où l’idée de la chemise géante, qui montre que j’ai grandi alors que je me sentais encore petit. Et la chanson sur laquelle je performe traite du même sujet.

Donc ton numéro traite du fait de grandir ?
Oui, en fait, c’est tout con, j’ai ma grande chemise et j’ai ma chemise en-dessous. Enfin, forcément, dit comme ça, c’est très simple donc en gros, je retire ma chemise et en dessous j’ai la chemise de taille normale. Pour signifier un peu ce passage à l’âge adulte. Mais ça, c’est le genre de trucs qu’il faut voir en vrai pour le croire. Enfin, « le croire »… Mais ouais, c’est le genre de trucs qu’il faut voir pour le croire et il y a une charge émotionnelle avec la chanson et ça a de la valeur aussi parce que c’est performé et que c’est en live.

La chanson, c’est « This Woman’s Work » de Kate Bush. A la base, je pense qu’elle l’avait écrite parce qu’elle imaginait le train de pensées d’un mari qui attend sa femme en train d’accoucher. Mais c’est ça le truc qu’est bien quand tu lip sync ; c’est que parfois, quand tu te positionnes avec un personnage vis-à-vis d’un texte, tu peux faire dire au texte complètement autre chose que son propos initial. Et c’est pour ça que j’aime beaucoup ce médium parce que, quelque part, ça permet de décaler les intentions premières du texte et de, quelque part, se l’approprier.

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Louis se présente sur scène avec un personnage entre drag queen et drag king nommé Cléo Victoire.

Comment tu te définis en tant que drag queen ?
Louis : Depuis que je suis rentré à l’INSAS, je me rends compte que je me distancie de plus en plus de ce terme. Je pense que c’est quelque chose que j’ai fait parce que j’étais très frustré de pas avoir eu accès aux écoles de théâtre pour lesquelles j’avais postulé il y a deux ans. J’avais été recalé et je cherchais à m’approprier la scène d’une manière. C’est aussi de là qu’est né mon personnage de drag.

« Je ne suis pas une drag queen parce que mon personnage n’est pas forcément féminin, mais je suis pas non plus un drag king parce que je ne suis pas une femme. »

C’est vrai que ton personnage se distancie des codes du drag.
Avant d’avoir ce personnage un peu clownesque, je postais plein de trucs sur Instagram. Je me filmais dans ma salle de bain avec pour ambition d’arriver un jour dans un cabaret. Puis, un jour, c’est Renaud (le patron du Cabaret Mademoiselle) qui m’a dit : « Je te verrai bien avec des grosses joues rouges, un personnage un peu Monsieur Loyal. » Le personnage de Monsieur Loyal ne m’intéressait pas du tout ; par contre, les joues rouges, si. Ça m’est resté.

En réalité, la question du genre n’est pas du tout centrale dans ce que je fais. En fait, je ne suis pas une drag queen parce que mon personnage n’est pas forcément féminin, mais je suis pas non plus un drag king parce que je ne suis pas une femme. Enfin, je me moque quelque part de la masculinité, mais j’ai pas non plus l’impression que ce soit une question qui soit centrale dans ce que je fais, c’est juste un effet collatéral.

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Le nom de « Cléo Victoire » vient du personnage principal d'un film d'Agnès Varda.

Donc tu n’arrives pas à te mettre dans une catégorie ?
En interprétant un personnage qui est masculin et féminin, je me moque un peu de la masculinité et du coup, par définition, on me ferait entrer dans la catégorie des drag king, ce que j’ai pas non plus l’impression d’être, parce que quand je fais mes numéros, je prends pas une allure d’homme. Enfin, je m’imaginerais mal faire du playback sur une voix de mec, par exemple. C’est beaucoup moins jouissif, je trouve. En même temps, ça soulève l’autre question qui est la place de la féminité dans le milieu du spectacle. Enfin, la féminité permet beaucoup plus de choses que la masculinité par essence, et c’est beaucoup plus sujet à l’excès. Parce que historiquement les drag, c’est surtout des gays qui cherchaient à émuler la normalité et à accéder à ce système auquel ils n’auraient jamais pu accéder de par leur condition d’homosexuels.

« Tout le monde est convaincu de trouver en sa vision de drag quelque chose d’unique, mais ce que tu produis, c’est jamais qu’une digestion de toutes tes références. »

Tu dirais qu’à l’heure actuelle on n’est pas obligé de se « surféminiser » pour être drag ?
C’est un geste immensément politique quand les mecs se travestissent, mais je pense que tu peux exister en tant que drag queen sans te féminiser. Je pense que ça fonctionne vraiment par courant d’idéologies esthétiques. Puis là, il y a RuPaul qui nous livre une à deux fois par an une nouvelle flopée de drag queens qui ont toutes des personnalités assez fortes, mais on peut toujours les regrouper en groupes, finalement. Il y a toujours les meufs un peu bizarres, les modeuses, les bitches, les meufs qui font des concours de beauté, etc. Et c’est rigolo comme tout le monde est convaincu de trouver en sa vision de drag quelque chose d’unique, mais ce que tu produis, c’est jamais qu’une digestion de toutes tes références, en fait. C’est quelque chose que t’as amassé. Et du coup, RuPaul c’est un peu un drag qui se mord la queue. Des gens commencent à faire du drag parce qu’ils ont vu RuPaul et du coup, c’est une digestion de références qui ont déjà été digérées et ça tourne en rond..

Ton personnage est masculin mais porte un prénom féminin. Pourquoi ce choix ?
C’est drôle parce que je sais qu’objectivement, Cléo est un prénom féminin pour beaucoup de gens, mais pour moi, il est neutre.

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Mais dans le personnage d’Agnès Varda, c’est une fille.
Oui clairement, Cléo c’est une meuf, j’avoue, mais à mon sens ça sonne neutre. Et puis la volonté du nom, elle est venue aussi parce que je trouvais que ça sonnait bien Cléo Victoire. Trouver un nom, c’est vraiment hyper difficile et crucial dans le drag. D’ailleurs j’en ai eu plusieurs. Plus le temps le passe et moins j’ai envie de m’attacher à un seul personnage parce que le drag multiplie les possibilités à l’infini je trouve ça très frustrant de se cantonner à un seul personnage. Mais en même temps, je comprends la nécessité de le faire parce que c’est beaucoup plus lisible de s’associer à une image. Dans un monde parfait, j’aurais des looks différents à chaque représentation. Mais les impératifs techniques restreignent les possibilités.

« Tu peux exister en tant que drag queen sans te féminiser. »

T’as prévu un show dans un futur proche ?
Non, mais la réalité du drag, c’est qu’on a tendance à sous-estimer les coûts que ça engendre. À la louche, rien que le make-up me coûte entre 150 et 200 balles. Ma chemise m’a coûté environ le même prix. Ça ralentit pas mal la construction des numéros. Mais même si j’en parle un peu au passé, le drag m’a nourri énormément et ça m’a vraiment poussé à la curiosité dans un tas de trucs. Ça m’a appris, à moi en tant que comédien, à expérimenter et produire mes propre projets de manière autonome. J’aime bien penser la vie dans une logique de construction, comme des briques que tu empiles. La brique drag est là et peut-être qu’elle va réapparaitre dans ma construction, de manière plus subtile.

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