Football

Avec ces dingues de foot qui matent l’Euro des moins de 19 ans

Dans le sillage du succès de Football Manager, une poignée de vrais mordus du ballon rond suit méthodiquement les carrières des jeunes talents - histoire de repérer avant tout le monde le Mbappé de demain.

par Pierre Longeray
26 Juillet 2018, 8:25am

Bulent Kilic BULENT KI/ AFP

Si pour certains la déprime post-Coupe du monde se fait durement ressentir – il est vrai qu’on s’habitue vite à une orgie quotidienne de foot – d’autres le vivent plutôt bien. Leur remède ? Quelques matchs disputés au fin fond de la Finlande dans des stades aux tribunes clairsemées et aux pelouses peuplés de joueurs aux flocages sibyllins. Depuis le 16 juillet, l’Euro U19 (comprendre des moins de 19 ans) vient égayer les fins de journées de ces fans de foot un peu particuliers. À choisir entre un Real Madrid - Juventus et un match de jeunes issus de bons centres de formation, ils seraient bien capables de préférer la seconde option.

« Pendant ma pause déjeuner, j’ai à nouveau regardé le Norvège - Finlande [Ndlr, un match du premier tour de l’Euro U19] parce qu’un détail m’avait échappé », raconte tranquillement Atahis, étudiant en commerce de 22 ans, à la tête d’un site spécialisé dans le suivi des futures gloires de la gonfle. Ne tarissant pas d’éloge sur Saku Ylätupa, soyeux milieu de terrain de la Finlande et de l’Ajax, Atahis met au point depuis cinq ans des fiches techniques précises sur ces joueurs dont quasiment personne n’a encore entendu parler. « J’ai chopé un décodeur TV sur Internet qui me permet d’avoir accès à toutes les chaines de clubs, comme OLTV ou Milan TV, qui retransmettent les matchs des équipes de jeunes », explique Atahis qui passe bien une quinzaine d’heures par week-end à chercher le nouveau Mbappé et à faire ses fiches. « C’est comme un taf », glisse celui qui se verrait bien « scout » (dénicheur de talents pour un club) ou directeur sportif, s’il faut « voir grand ».

« C’est hyper grisant de se dire qu’on a repéré un jeune avant les autres » - Laurent Mommeja, 34 ans.

C’est le pionnier de ce petit milieu qui a donné envie à Atahis de se lancer. Plus connu sous le nom de son compte Twitter, @Espoirsdufoot, Laurent Mommeja, 34 ans et cadre dans la fonction publique, a ouvert son site en 2009 pour suivre la carrière de jeunes joueurs. « C’est hyper grisant de se dire qu’on a repéré un jeune avant les autres, même si on est rarement le tout premier », confie modestement Mommeja. Qui ajoute : « regarder le foot simplement pour le beau jeu et les émotions qui vont avec, c’est cool. Mais sur le long terme, j’ai besoin d’autre chose ». À ses yeux, suivre les espoirs serait aussi un moyen de mieux comprendre les coulisses du foot : « l’AS Monaco, par exemple, est incapable de remplir son stade. Du coup, pour se financer, ils réalisent régulièrement des culbutes financières en achetant et revendant de jeunes joueurs ».

Plusieurs fois sollicité par des clubs pour devenir scout, Mommeja pointe aussi l’influence de jeux vidéo comme Football Manager (FM) et le mode carrière dans FIFA pour expliquer l’attrait suscité par les catégories de jeunes : « Qu’est-ce que tu fais dans FIFA ou FM ? Tu achètes la meilleure pépite de 17 ans et tu fais en sorte qu’elle explose. »

Outre l’envie de dénicher un futur Ballon d’Or avant les copains, suivre les espoirs permettrait aussi de vivre plus pleinement son attachement pour un club, expliquent Kevin et Olivier, en charge du compte Twitter @Gone_Academie, qui relate l’actualité d’un des meilleurs centres de formation d’Europe : celui de l’Olympique Lyonnais (OL). « Ça permet de voir les futurs pros, vu qu’à Lyon pas mal de joueurs formés au club finissent par jouer dans l’équipe professionnelle », explique Olivier, 26 ans et abonné au stade. « On ne regarde pas un match de pro et de jeunes avec le même œil. Quand je vais stade pour voir l’équipe première, la finalité est de voir une victoire. Chez les jeunes, c’est différent, la défaite passe plus facilement, on est là pour voir ce que fait l’équipe, l’entraîneur – qui est un formateur et un éducateur – mais aussi le comportement des joueurs. »

Niveau qualité du jeu, le spectacle n’est pas toujours au rendez-vous, admet Kevin. « Parfois, on tombe sur des matchs vraiment chiants, mais malgré tout je regarde ça avec plaisir, en m’attardant sur un ou deux joueurs pour suivre leur évolution. »

« Il y a trois, quatre ans, j’étais très chaud sur une pépite turque, Emre Mor »

Pour prévoir au mieux l’éclosion d’une future pépite, chacun a sa méthode. Pour Laurent Mommeja, le mieux serait de suivre le « Sudamericano » des U17, le championnat sud-américain des moins de 17 ans. « Vinicius [un jeune Brésilien surnommé le « nouveau Neymar »], qui a signé au Real, a explosé là-bas », explique Mommeja. Atahis, lui, épluche à chaque début de saison le classement des meilleurs centres de formation réalisé par l’UEFA. « Je m’intéresse aux équipes de jeunes qui font partie du top 50, mais je suis aussi attentif aux jeunes joueurs qui intègrent les groupes pros. »

Pour les fans de l’OL, le suivi des petits jeunes s’est un peu compliqué depuis le déménagement du centre d’entraînement dans la banlieue lyonnaise, à Meyzieu. « Avant, je pouvais y’aller à pied parce que j’habite dans le quartier de Gerland [où trônait l’ancien antre des Gones] », explique Olivier. « Donc quand je vais à Meyzieu, j’essaye de me faire plusieurs matchs dans la journée, histoire de voir au moins une rencontre de chaque catégorie d’âge par mois, pour me tenir au courant. »

Immanquablement, suivre des joueurs à la sortie de leur adolescence peut comporter son lot de désillusions. « Il y a trois, quatre ans, j’étais très chaud sur une pépite turque, Emre Mor, un énorme talent qui réalisait de grosses performances avec les sélections de jeunes », rembobine Atahis. « Il était tout le temps surclassé, on le surnommait le nouveau Messi, du fait des similitudes de son jeu avec l’Argentin. Mais aujourd’hui, il joue au Celta Vigo en Espagne. Il n’a pas réussi à passer la dernière étape : le très haut niveau. »

Du côté des fans lyonnais, la plus grosse déception de ses dernières années s’appelle Farès Bahlouli, un milieu de terrain aujourd’hui joueur de Lille. « Voir que Farès n’a pas réussi à percer, ça a été vraiment dur au début », se remémore Kevin, « ce n’est pas grave non plus, mais c’était vraiment chiant. »

Olivier embraye : « Nous, on y croit forcément en ces mecs. Quand un joueur qu’on apprécie ne perce pas, c’est toujours triste. Un lien assez fort se forme avec ces jeunes, » avant d’expliquer être en contact avec des joueurs passés par les catégories jeunes de l’OL, comme Aldo Kalulu, qui lui a récemment réservé la primeur de son annonce de transfert au FC Bâle.

« Un crack, il y a un tous les dix ans »

Heureusement, ce qu’il y a de bien avec les jeunes, c’est qu’il y a toujours une nouvelle génération qui pointe le bout des crampons pour faire oublier les déconvenues du passé. Du côté de l’OL, on attend beaucoup de Ryan Cherki et de Florent Da Silva, deux jeunes de 15 ans, qui jouent déjà avec la réserve du club. Pour Mommeja, il faudrait garder un oeil sur Georginio Rutter, né en 2002 et joueur de Rennes, qui l’a impressionné en mars dernier au tournoi de Montaigu, la Mecque des jeunes joueurs en devenir. Enfin, Atahis a vu une palanquée de matchs de deux potentiels cracks du Milan AC : Raoul Bellanova, un latéral droit et Alessandro Plizzari, un gardien.

Mais toute cette attention donnée à de jeunes joueurs en développement peut finir par se révéler néfaste, estime Mommeja, qui n’hésite pas à faire son auto-critique. « Quand j’ai lancé Espoirs du foot, il m’arrivait de rentrer dans le délire "Tiens voilà un nouveau crack". Mais en réalité, un crack, il y en a un tous les dix ans. Le dernier en date, c’est Kylian Mbappé. » Dans un livre publié en 2016, intitulé Je veux devenir footballeur professionnel, Mommeja met en garde les jeunes joueurs et leurs parents contre cette médiatisation précoce. « Ce n’est pas parce que tu as énormément d’avance à 15 ans qu’à 19 ans tu seras titulaire en Ligue 1. »

Suivre les jeunes, c’est aussi essayer de comprendre pourquoi certains qui n’étaient pas prêts à jouer au haut-niveau réussissent, alors que d’autres qui cassaient la baraque à 13 ans, sont aujourd’hui en difficulté. « Mon premier article sur le site était consacré à Hervin Ongenda, une pépite du centre de formation du PSG que je suivais depuis ses 12 ans », se rappelle Mommeja. « Il est de la même génération que Presnel Kimpembe qui, lui, passait totalement inaperçu. Presque dix ans plus tard, tu as d’un côté un champion du monde, et de l’autre, un joueur qui a signé dans un club roumain. »