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Le bureau des étudiants

Squatte ma fac : Paris 8, laboratoire de l’activisme

Un collectif a décidé d'héberger des réfugiés dans les locaux de la fac de Saint-Denis. En appliquant des méthodes dignes d’une start-up militante.

Barthélémy Gaillard

Barthélémy Gaillard

Investir un lieu, héberger des réfugiés, exister médiatiquement et peser dans les négociations, le tout en moins de 48 heures. Ce tour de force n’est pas l’apanage d’une ONG bien structurée, encore moins d’un parti politique bien installé. Il est l’œuvre d’un collectif constitué en un rien de temps, qui occupe depuis mardi un des bâtiments de la fac de Paris 8, à Saint-Denis. Militants aguerris et simples étudiants se sont associés pour accueillir des migrants venus des principaux campements de la capitale, la Chapelle ou la Villette. Suivant ainsi l’exemple d’autres campus français, à Grenoble, Lyon ou Nantes.

Quand on pénètre dans ce bâtiment décrépi aux murs tapissés de graffitis, ce qui frappe, c’est l’efficacité avec laquelle les activistes de Saint-Denis se sont organisés. Car oui, face à la start-up nation et sa politique migratoire, les membres du collectif ont inventé la start-up militante. En reprenant, à leur échelle, les ingrédients qui ont fait le succès de Nuit Debout : un groupe qui n’affiche aucun porte-voix, une action divisée en pôles - « logistique » et « communication » pour le moment - et une visibilité immédiate sur les réseaux sociaux. En dépit de l’apparent désordre, la machine est bel et bien lancée. Et ça marche : plusieurs médias ont déjà publié des reportages sur l’occupation, et la présidente elle-même a accepté de venir s’entretenir avec le collectif.

Grandes ambitions… et petites batailles

Ce sont donc cinq membres du groupe - qui garderont l’anonymat par « choix politique » - qui reçoivent les journalistes et autres curieux. Parmi eux, deux réfugiés et trois jeunes militants à la communication aussi franche que bien huilée. Leurs revendications politiques sont claires – et ambitieuses : fin du règlement de Dublin (X) et de la distinction entre « migrants économiques » et « réfugiés politiques », droit à la circulation, au logement et à l’éducation, à la formation pour « tous.tes »… Et aussi, « des excuses publiques pour les milliers de vies détruites ».

Mais pour les faire exister, tous savent qu’il faut d’abord mener les batailles du quotidien. « Notre priorité, c’est d’assurer des conditions de logements dignes et safe aux occupants et au comité de soutien », entame un jeune homme, cheveux drus et boucle d’oreille. Comprendre : permettre à tous ceux qui ont déjà passé une nuit ici d’accéder aux douches et aux toilettes. Et, aussi, éviter les accrochages avec les vigiles placés à l’entrée de la fac, depuis le début de l’occupation. Une jeune fille aux taches de rousseur enchaîne : « Et obtenir la libre circulation, sans contrôle, au sein de l’université. »

Ouvrir la fac, c’est l’enjeu du moment. Car si personne ne veut dévoiler le nombre de réfugiés venus dormir dans le bâtiment le premier soir, l’un d’entre eux, la main dans le plâtre suite à « une altercation avec la police à Calais », assure que beaucoup attendent de pouvoir bénéficier du même accueil. « Ils sont encore à La Chapelle, certains ont vu leurs tentes détruites par la police. Ils dorment dans des bâches sous un pont », complète-t-il, appuyé par son ami. Les deux hommes sont visiblement épuisés et se réjouissent de la nuit dernière, leur première passée en dur depuis quatre mois : « Pour nous, tout était plus que suffisant. Rien que le fait d’être aidés, c’est beaucoup. Depuis que nous sommes arrivés en France, le gouvernement ne nous a jamais aidés », ajoute-t-il en massant sa main cassée.

L’autre défi, c’est de gonfler les rangs des migrants venus trouver refuge à Paris 8. Pour des raisons humanitaires, évidemment. Mais aussi stratégiques : plus ils seront nombreux et plus il sera difficile de les déloger. Le collectif a ainsi pris l’habitude de tenir ce qu’ils appellent des « assemblés de rue » aux abords des campements de la Chapelle et la Villette. Histoire de dialoguer, d’établir la confiance et de proposer une installation à la fac de Saint-Denis. Mais ça, avance le traducteur qui assiste les deux réfugiés, les autorités l’ont bien compris : « Comme par hasard, ils ont évacué le camp de La Villette alors qu’on avait organisé une rencontre… »

Culture de l’AG… et quête des papiers

Au milieu des tracts militants et des affiches annonçant les prochaines AG, certains migrants ont l’air un peu perdus. Logique, car la fac de Paris 8 est le théâtre d’une rencontre entre deux mondes : celui des organisations militantes et étudiantes - structurées, avec leurs codes et leur langage - et celui des réfugiés, pour qui la tenue d’une réunion et les modalités de votes ne constituent pas les préoccupations principales. Mais ces deux mondes dialoguent, s’imbriquent, s’entraident… Et ça, Massiré*, 25 ans, l’a bien compris. Parti de Guinée-Conakry, son pays de naissance, où il s’est fait casser le nez par les militaires lors des manifestations contre Alpha Condé, il dort au camp de La Chapelle depuis un mois. « Enfin dormir, ce n’est pas vraiment le mot, reprend-il dans un sourire, parce que j’ai pas une affaire, rien. Mon baluchon, c’est mes papiers. » Prévenu par une association qu’il avait une chance de se trouver un toit ce soir, il a accouru et attend maintenant avec inquiétude. Car depuis une heure déjà, le collectif négocie avec Annick Allaigre, la présidente de Paris 8, rentrée dans le bâtiment A sous le regard vigilant de ses responsables de la sécurité.

Trois cigarettes plus tard, la présidente ressort, l’air de marcher sur des œufs, un sourire crispé aux lèvres. Tellement crispé qu’elle ne souhaite pas s’exprimer pour l’instant. Les membres du collectif, eux, sont plus prolixes. Normal, le dialogue a été « constructif et positif », se félicite-t-on côté militants. Traduction : les occupants ont obtenu « la garantie de pouvoir assurer la sécurité et l’hygiène de tous », avec un accès libre aux douches et aux toilettes, ainsi qu’à quelques logements supplémentaires. Pour le reste, « rien n’est décidé, et tout est encore à jouer. La start-up doit maintenant se pérenniser.