Mon voyage au coeur de l'État islamique

En juin 2014, le journaliste Medyan Dairieh a passé trois semaines avec l'organisation État islamique.

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juil. 3 2015, 9:18am

Les deux hommes en armes sont surpris de me voir. Aucun journaliste n'est venu à eux de cette façon auparavant. Après des jours d'attente et une tentative manquée, je parviens à atteindre le premier checkpoint qui garde l'entrée d'un territoire contrôlé par un groupe que l'on connaît sous le nom d'État islamique en Irak et en Syrie (EIIL).

Avant que j'en reparte, à peu près deux semaines plus tard, son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, s'est lui-même donné un titre qui lui apporte une nouvelle autorité religieuse et politique : calife. Le califat auto-proclamé est déclaré le 29 juin alors que je suis là-bas. Aujourd'hui cela fait un an. EIIL est à ce moment devenu une entité connue sous le nom d'État islamique (EI).

Alors que j'attendais le signal pour pouvoir traverser la frontière, l'EIIL prenait le contrôle de Mossoul, la deuxième plus grande ville d'Irak. Jusqu'à ce moment-là, le groupe était largement perçu comme étant sur la défensive, reculant face à des avancées de groupes rebelles en Syrie.

Mais cette poussée en Irak, suivie de la déclaration du "califat", faisait du groupe à nouveau une menace, pas seulement pour l'Irak ou la Syrie, mais aussi plus largement pour le Moyen-Orient. Mais qui sont-ils ? D'où viennent-ils et en quoi croient-ils ? Voilà ce que je voulais savoir.

De retour à la frontière. Les deux gardes au checkpoint en font venir un autre. Il semble qu'il m'attendait. Il parle dans sa radio. "L'invité est arrivé. L'invité est arrivé."

Medyan Dairieh et un jeune combattant européen qui travaille pour le "media center" de l'EI, à Rakka, Syrie. (Photo via Medyan Dairieh)

Abou Jindal al-Iraqi

Il y a presque dix ans, j'ai rencontré pour la première fois Abou Jindal al-Iraqi. C'était pendant la Deuxième bataille de Falloujah — six semaines sanglantes de combat en milieu urbain, à la fin de 2004, lors desquelles se sont opposés des insurgés irakiens (dont des hommes d'Al-Qaida) et des soldats américains, soutenus par leurs alliés irakiens et britanniques.

Al-Iraqi était le commandant d'une brigade d'artillerie improvisée qui se battait contre les Américains, mais qui n'était pas affiliée à Al-Qaida. C'était un ancien colonel de la Garde républicaine de Saddam Hussein. Garde qui avait été dissoute en 2003, à la suite de l'invasion de l'Irak menée par les États-Unis. À l'époque, il était rasé de près et n'était pas particulièrement religieux.

À lire : L'homme qui dormait quand l'État islamique s'est emparé de sa ville

Du jour au lendemain, des milliers d'hommes comme al-Iraqi ont perdu leur salaire et leur statut. Beaucoup ont tiré parti de leur formation, et souvent en emportant leurs armes, pour rejoindre la résistance.

Je le retrouve donc, de l'autre côté de la frontière, en juin 2014. Il porte une barbe complète, et tout dans son apparence montre qu'il est un fervent islamiste. En une décennie, sa milice a d'abord été intégrée dans l'État islamique en Irak, la franchise locale d'Al-Qaida, qui ensuite a fondé EIIL. Al-Iraqi est désormais un commandant en chef de l'EI.

L'histoire d'Al-Iraqi est assez banale. Des documents internes de l'EI, obtenus par Der Spiegel montrent non seulement que le coeur dirigeant du groupe est fait d'anciens officiers baasistes, mais aussi que l'organisation suit des lignes développées précédemment par les renseignements militaires irakiens.

Un ancien combattant d'Al-Qaïda, devenu un membre de l'EI, montre son arme gravée au nom d'Al-Qaïda, à Alep. (Photo par Medyan Dairieh)

La naissance de l'EI

Les forces de l'EI sont composées de trois groupes, à l'origine : l'État islamique en Irak (construit autour d'anciens militaires irakiens), des éléments d'Al-Qaida formés en Afghanistan, et des forces venues de Tchétchénie et du Caucase, dirigées par Abou Omar Al-Chichani.

Lors d'un précédent séjour en Syrie, en 2013, j'ai rencontré Al-Chichani. Il était débordé et extrêmement occupé, il essayait de mener des négociations entre l'EIIL et le Front Al-Nosra. À ce moment les tensions étaient à leur comble.

Abou Bakr al-Baghdadi, alors le chef de l'État islamique en Irak, avait envoyé l'un de ses lieutenants en qui il avait le plus confiance, Abou Mohammed al-Jolani, en Syrie en 2011. Au même moment, des masses manifestaient, toujours plus largement, contre le régime d'Assad. Le rôle d'Abou Mohammed al-Jolani était de former le Front Al-Nosra, l'affilié syrien d'Al-Qaida.

Al-Jolani et al-Baghdadi se sont ensuite disputés à propos de la direction que devait prendre le Front Al-Nosra. Al-Baghdadi voulait que Al-Nosra soit une extension de l'État islamique en Irak, répondant à son commandement. Al-Jolani voulait lui se concentrer sur les combats contre le régime, travaillant avec des groupes moins radicaux, pour gagner les coeurs et les esprits. Les deux hommes ont eu apparemment une discussion à Alep.

Alep en 2012. C'est l'une des premières fois que l'on voyait ce badge de l'EIIL (sur la droite) et ce drapeau (associé au groupe) en Syrie. (Photo par Medyan Dairieh)

Al-Jolani a eu le soutient du commandement d'Al-Qaida. Un commandement que l'on pense se trouver sur les terres frontalières de l'Afghanistan et du Pakistan. J'ai entendu dire que l'EI avait essayé d'envoyer un de ses membres libyens à la rencontre du commandement d'Al-Qaida en Afghanistan. L'homme avait quand même eu des difficultés à arriver là-bas. Cela m'a fait réaliser que les contacts de l'EI avec le commandement d'Al-Qaida étaient très faibles.

Lorsqu'il y a eu scission, des combattants étrangers — dont les Tchétchènes d'Al-Chichani et un groupe de soldats expérimentés libyens qui combattaient sous le drapeau du bataillon Al-Battar — se sont tournés en grand nombre vers l'EI pour lui prêter serment d'allégeance. Plus tard, lorsque je suis allé en Libye, j'ai rencontré des membres du bataillon Al-Battar qui étaient retournés se battre là-bas.

Je pense que les muhajireen, comme on appelle ces combattants étrangers ne sont pas vraiment venus en Syrie pour lutter contre Assad. Ils sont venus parce qu'ils se voyaient comme des soldats de l'islam, et qu'ils pensaient que construire le califat, c'était leur destin religieux.

Al-Nosra a travaillé avec d'autres groupes rebelles dans des opérations caritatives ou lors de combats. EIIL n'a travaillé qu'avec ses propres organisations.

Le 22 février, l'EIIL a assassiné le Sheikh abou Khaled al-Suri, leader de Ahrar al-Sham, une milice salafiste alliée d'Al-Nosra. Le Front Al-Nosra a alors déclaré la guerre à EIIL.

Plus largement dans le Moyen-Orient, c'est l'EI qui a su s'attirer les soutiens les plus récents, des militants de l'Égypte, du Yémen, de la Libye, et bien sûr de nombreuses autres parties du monde.

À Rakka

J'arrive à Rakka, la capitale de l'EI, peu de temps après avoir franchi la frontière. Il y a une parade militaire. J'apprendrai qu'elle était planifiée pour coïncider avec mon arrivée.

Avant la guerre, la ville était progressiste, avec une large part de Chrétiens dans sa population. Les gens pouvaient sortir le soir pour boire et fumer. Désormais, il n'y a pas de musique dans les rues, même les photos sont recouvertes— tout a changé.

Il y a 80 nationalités différentes vivant à Rakka. Les enfants de moins de 15 ans ont une éducation religieuse. À leurs 16 ans, ils vont dans des camps militaires pour s'entraîner. Après 16 ans, ils peuvent rejoindre les combattants.

Pendant mon séjour à Rakka, j'ai été accompagné à chaque instant par leur "media team", leur équipe de presse. L'EI a été remarqué pour la qualité de ses productions vidéo, mais en réalité dans leurs rangs il y a très peu de gens compétents dans les métiers des médias. Il y en a certains qui ont pu travailler pour des chaines de télévision, et des étrangers sont venus avec leur propre savoir faire. D'après ce que j'ai pu en voir, leur équipement était plutôt basique, et leur connexion Internet très lente. Mais ils travaillaient de très longues heures, dormant entre trois et cinq heures par nuit, en maintenant un planning de sept jours de travail par semaine.

J'ai appris que le soutien depuis l'extérieur, particulièrement depuis la Libye, était très important pour publier du contenu en ligne. Une des media team m'a aussi dit qu'une jeune femme au Royaume-Uni les avait aidés sur ce plan pendant quelques mois.

Ils emploient aussi des moyens de propagande plus basiques, comme la publication de textes en ligne. Il y a aussi la distribution de CDs avec des films. Ils peuvent aussi conduire des camions dans les environs, hurlant des discours d'Al-Baghdadi et Abou Mohammed al-Adnani, un porte-parole officiel de l'EI.

Au départ, l'EI était hostile à l'idée de diffuser des contenus internationaux. Mais, ses membres se sont ensuite rendu compte de l'intérêt du reste du monde pour eux. Ils ont décidé d'établir un certain nombre de départements média. Le plus important c'est Al-Furqan. Ils ont aussi mis en place un bureau média dans chaque province de leur "État", chacun de ces départements est en lien avec le bureau du prédicateur local.

Il est environ 2 heures du matin, on est le 4 juillet. Je suis réveillé par le son des coups de feu et des explosions. Ceux qui sont avec moi, ceux du département media, s'équipent de leurs ceintures explosives, attrapent leurs fusils et se précipitent dehors sans dire un mot. Tout est noir.

Quelques heures plus tard, j'apprends que des forces spéciales américaines ont attaqué un camp de l'EI en dehors de Rakka. Apparemment ils voulaient libérer un certain nombre d'otages occidentaux, qui seront plus tard tués par l'EI. Les otages n'étaient pas là, et les soldats se sont retirés les mains vides, après avoir tué huit membres de l'EI. On m'a dit que parmi ces morts il y avait des leaders en formation, venus de Tunisie et d'Arabie Saoudite.

L'EI pensait que des troupes jordaniennes avaient aussi participé à l'assaut, et ils m'ont montré un bout d'uniforme militaire ensanglanté avec un insigne jordanien.

La doctrine militaire de l'EI

L'EI s'est montré efficace dans les combats d'une guerre non-conventionnelle — réutilisant les techniques des talibans (récupérées via Al-Zarqawi) doublées de l'expertise d'anciens officiers militaires irakiens.

L'EI a essayé d'étendre la ligne de front pour épuiser les soutiens aériens. Pour ce faire, le groupe utilise des roquettes et des missiles de courte-portée, pour lesquels les anciens officiers irakiens mettent au point des lanceurs mobiles et peu chers.

Pour mener une offensive, les anciens d'Al-Qaïda et les groupes d'attaques suicides seront les premières troupes à se mobiliser afin de frapper les forces ennemies qui progressent. Il s'agit de ralentir leur progression avec des opérations suicides. Le chef de l'ancienne Garde républicaine irakienne prend ensuite le contrôle de l'opération, en envoyant d'autres groupes garder leurs positions et s'assurer que les bombardements avec des missiles sont perpétrés.

L'EI a adopté une doctrine militaire des talibans qui se décline en 3 volets. Premièrement, l'organisation terroriste frappe l'ennemi pour le désorienter, le pousser à bout, et l'affaiblir. Ensuite, il s'agit d'obtenir des réserves comme des armes, de l'argent et de la nourriture. Enfin, l'EI clame une victoire médiatique pour faire progresser la popularité de l'organisation.

Le succès de cette approche était évident l'été dernier. En un battement de cil, l'EI a constitué un État de la taille de la Jordanie. L'organisation a aussi saisi de grandes quantités d'armes — notamment de l'artillerie lourde —, de l'équipement militaire sophistiqué et un bon paquet d'argent. L'EI a été capable d'annoncer qu'ils avaient rompu l'accord centenaire de Sykes-Picot (un accord de l'époque coloniale qui définissait la frontière entre la Syrie et l'Irak) en ouvrant la frontière. Ce geste fort a envoyé un message à la jeunesse islamiste fervente pour la convaincre que l'EI menait une action de djihad global.

Le groupe fait néanmoins face à quelques défis. Ils éprouvent quelques difficultés pour obtenir des pièces détachées et du ravitaillement suffisant pour maintenir au niveau leur puissant armement. Il n'est plus si simple de mettre au point des voitures pour mener des attaques suicides, dont les déploiements massifs avaient permis de préparer le terrain pour de grandes prises de guerre — comme la ville de Ramadi en mai dernier. Ils sont aussi contraints de se battre sur divers fronts : contre l'armée irakienne, contre les Kurdes, contre les rebelles syriens — et parfois même le régime syrien.

Un combattant de l'EI allemand et un finlandais. (Photo par Medyan Dairieh)

L'EI réalise aujourd'hui qu'il est engagé dans une bataille cruciale, il ne s'agit plus de simplement acérer ses griffes. C'est pour cela qu'il veut prolonger la bataille, et ouvrir de nombreux fronts et lignes de combat, dans des régions qui sont éloignées les unes des autres. Le but est de disperser les forces ennemies, être capable de les attaquer loin de leurs zones de renforts, pouvoir attaquer leurs convois de ravitaillement.

L'EI pense que c'est son destin d'affronter son plus puissant ennemi, l'Amérique, sur le champ de bataille. Un chef militaire de l'EI, un ancien officier de la Garde Républicaine de Saddam Hussein, m'a expliqué que l'EI se préparait à une attaque, pas à la défense.

"On va mener notre projet, "disait-il, "et il ne sera achevé que lorsque l'Amérique ressentira la nécessité de nous affronter au sol — c'est ce que l'on veut, et c'est ce que l'Amérique redoute."

Le départ

C'est le moment pour moi de quitter le territoire de l'EI.

Ils m'emmènent dans un endroit proche de la frontière. Toutes les nuits nous allons vers la frontière, et on regarde en direction d'un espace noir, vide. On attend le bon moment pour traverser, pour éviter les patrouilles de l'armée.

On s'assoit, on attend que tous les feux soient au vert. Même s'ils ont des moyens sûrs pour surveiller la situation la nuit, la traversée reste difficile et dangereuse.

Une nuit, à 2h30 du matin, alors que je dors, ils me réveillent et ils me disent que c'est le moment de traverser. Je leur laisse mon gros sac à dos parce qu'il est trop volumineux et que je ne peux pas le prendre avec moi.

Ils ont marché avec moi, jusqu'à ce que j'atteigne un endroit sûr, de l'autre côté.

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