Illustration de Vivian Shih

Ce que ça fait d’avorter à six mois de grossesse

Après avoir appris que son fœtus présentait une grave anomalie qui mettait sa vie en danger, Rachel a dû faire 12 heures de trajet et débourser 10 000 dollars pour avorter.

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12 Octobre 2017, 5:00am

Illustration de Vivian Shih

À l'automne 2015, Rachel Goldberg est tombée enceinte de son premier enfant. Son mari et elle, qui habitent le Missouri rural, étaient extatiques quant à la perspective de fonder une famille, et elle se souvient avoir attendu avec impatience son échographie des 20 semaines. Elle avait hâte de connaître le sexe de son enfant – un garçon, comme elle l'apprendrait plus tard – et espérait obtenir quelques photos à montrer à sa famille et à ses amis.

Mais le rendez-vous ne s'est pas déroulé comme prévu ; le médecin de Rachel a détecté des anomalies et lui a recommandé un spécialiste. Au cours de ce check-up qui a duré une heure, son mari et elle ont eu la sensation que quelque chose allait très mal. « Ils n'arrivaient pas à trouver son estomac », a-t-elle déclaré par téléphone avec une voix douce et mesurée. « Ils prenaient beaucoup de photos de son cœur. » Son fœtus avait une forme sévère de dysplasie squelettique, une maladie qui entraîne un développement osseux anormal. On lui a dit que le fœtus était peu susceptible de survivre à la grossesse et que, s'il naissait, il lui faudrait subir de multiples opérations compliquées. Même alors, il y avait de grandes chances pour que son bébé meure sur la table d'opération.

Selon le médecin, Rachel courait elle aussi un risque. Dans le Missouri, l'avortement est illégal passé 20 semaines, bien qu'il y ait des exceptions dans les cas où la vie de la mère est en danger. Mais l'amniocentèse passée par Rachel s'est révélée non concluante, ce qui signifie que son médecin ne pouvait pas prouver de manière définitive que le fait de lui refuser un avortement pouvait sérieusement menacer sa santé.

Quand elle a eu fini de passer tous les tests nécessaires à l'identification de l'état du fœtus, Rachel était à 25 semaines de grossesse. Elle a estimé que l'avortement était sa seule option : elle ne voulait pas risquer de laisser son mari veuf et sans enfant, et elle ne voulait pas que la vie de son fils soit remplie de souffrances inutiles – en partant du principe qu'il allait vivre. Seuls quatre médecins aux États-Unis sont habilités à mettre fin à une grossesse aussi avancée. Le plus proche géographiquement, le Dr Warren Hern, se trouvait à Boulder, dans le Colorado, à plus de douze heures de route. L'assurance de Rachel a par ailleurs refusé de couvrir le coût de la procédure qui avoisinait les 10 000 dollars. Le couple a dû faire un emprunt et prendre une semaine de congé pour faire ce trajet de plusieurs centaines de kilomètres.

Des procédures comme celle subie par Rachel sont rares : seulement un pour cent des avortements a lieu après 20 semaines. Mais comme le dit Rachel : « Qui serait prêt à débourser 10 000 dollars quand on peut se faire avorter pour 500 dollars ? Et pourquoi faire le choix de rester enceinte pendant autant de mois si vous ne voulez pas d'enfant en premier lieu ? » Mais, bien que de telles procédures soient relativement peu communes, elles sont grandement visibles dans le débat sur l'avortement : il s'agit du sujet de prédilection des militants anti-avortement et des législateurs, qui affirment, sans avoir de véritable preuve scientifique, que les fœtus peuvent ressentir la douleur dès la 20e semaine. Actuellement, 17 États interdisent les avortements à un stade aussi avancé pour soi-disant empêcher le fœtus de souffrir ; mardi dernier, la Chambre des représentants a adopté, pour l'ensemble du pays, une proposition de loi étendant cette interdiction à tout le pays.

La proposition de loi vise à punir tout médecin qui effectuerait un avortement au-delà de la 20e semaine de grossesse, avec une peine d'emprisonnement allant jusqu'à cinq ans, bien que des exceptions soient prévues en cas de viol, d'inceste ou de danger pour la vie de la mère. (En cas de viol, par exemple, la femme doit avoir reçu des conseils ou un traitement médical avant de pouvoir recourir à l'avortement. Beaucoup de femmes ne peuvent pas se le permettre – ce qui ne semble pas gêner les partisans de cette proposition – étant donné que le coût moyen d'un examen pour viol est d'environ 1 000 dollars.) La menace d'une interdiction fédérale n'est pas nouvelle ; la Chambre a adopté des lois similaires en 2013 et 2015. À l'instar de ces dernières tentatives, il est peu probable que le projet de loi actuel dépasse le Sénat, bien que Trump ait juré de le signer s'il devait atteindre son bureau. En annonçant le vote la semaine dernière, le chef de la majorité de la Chambre des représentants, Kevin McCarthy, a déclaré que le principe directeur de l'interdiction fédérale était de « mettre fin à la souffrance et aider les gens à vivre ».

Pour les défenseurs, l'interdiction globale de l'avortement au-delà de la 20e semaine ne tient pas compte du fait que les femmes qui choisissent de passer à l'acte se trouvent souvent dans une situation désespérée ou désavantageuse. Les femmes qui choisissent de mettre fin à leur grossesse à un stade avancé pour des raisons non médicales appartiennent généralement à au moins une de ces quatre catégories, selon une étude de 2013 : elles élèvent des enfants seules ; souffrent de dépression ou consomment des substances illicites ; font face à des violences conjugales ; ou sont jeunes et n'ont jamais été enceintes avant, ce qui signifie qu'elles ne peuvent pas reconnaître les symptômes de la grossesse.

« Je pense que personne ne prend cela à la légère », déclare Susan Ito, une écrivaine basée à Oakland qui a subi un avortement à 24 semaines après avoir développé un cas sévère de pré-éclampsie. « Ça a été la décision la plus difficile de ma vie, la situation la plus difficile dans laquelle j'avais jamais été. » Selon elle, l'État ne devrait pas avoir le droit de s'exprimer au nom de l'enfant à naître sans tenir compte de la position compliquée de certaines femmes enceintes.

« Ça redonne de l'espoir : les gens peuvent fonder une famille s'ils le veulent. J'ai trouvé ça vraiment rassurant et, en effet, j'ai eu des enfants après ça » – Susan Ito

Une interdiction fédérale affecterait de façon disproportionnée les jeunes femmes à faible revenu, affirme Diana Greene Foster, professeur d'obstétrique, de gynécologie et de sciences à l'Université de Californie, à San Francisco, et l'impact serait dévastateur. « Les femmes qui se voient contraintes de mener à terme une grossesse non désirée sont plus susceptibles de vivre dans la pauvreté trois ans plus tard que les femmes qui ont pu avoir recours à un avortement, déclare-t-elle. Le fait de ne pas pouvoir avorter peut également affecter la capacité des femmes à s'occuper des enfants qu'elles ont déjà. » Selon une recherche approfondie menée par l'Advancing New Standards in Reproductive Health (ANSIRH), les enfants sont moins susceptibles d'atteindre les stades de développement normaux et plus susceptibles de vivre dans la pauvreté lorsque leur mère se voit refuser un avortement. « Nos recherches indiquent que l'avortement permet aux femmes de s'occuper des enfants qu'elles ont déjà et de planifier une grossesse désirée pour plus tard », poursuit-elle.

Susan Ito se souvient que les murs de la salle d'attente de son médecin, lors de son examen de contrôle à la suite de son avortement, étaient tapissés de photos de bébés, ce qui l'a frappée. « Ce sont les bébés qui viennent au monde après que leur mère a subi un avortement », lui a dit le médecin. « Ça redonne de l'espoir : les gens peuvent fonder une famille s'ils le veulent. J'ai trouvé ça vraiment rassurant et, en effet, j'ai eu des enfants après ça. »

Rachel ressent la même chose. En lui refusant le droit à l'avortement, les législateurs de son État jouent avec sa vie et le bien-être de sa famille. « J'aurais risqué que mon mari perde son enfant et sa femme le même jour à cause des croyances religieuses de quelqu'un d'autre », résume-t-elle.