Culture

Pour les chicanos de Los Angeles le devoir de mémoire passe par le tatouage

Avec « Chicano Life », le photographe français Julien Gremm montre l’importance du tatouage pour la communauté mexicaine de la côte Ouest. Un moyen pour elle d’affirmer son identité et d’entretenir le devoir de mémoire.

par Julien Gremm; propos rapportés par Louis Dabir
01 Août 2019, 7:34am

Photos Julien Gremm

Agé de 31 ans, Julien Gremm est un photographe messin qui a travaillé dans le milieu du rap avec Disiz La Peste, Rim'K et Big Flo et Oli pour ne citer qu'eux. Il a également été assistant sur de nombreux clips, pour des pochettes d'albums et même des publicités. Mais un projet photographique lui tient particulièrement à cœur. Il trouve ses origines bien loin de sa Moselle natale, aux Etats-Unis, et plus précisément sur la côte Ouest, auprès des Chicanos. Les Chicanos sont des Mexicains établis aux Etats-Unis et Julien leur tire le portrait. Comme pour mieux montrer l'importance du tatouage pour cette minorité raciale. L'encre indélébile sur leur peau raconte leur histoire, personnelle et familiale, et leur quotidien outre-Atlantique, parfois chaotique, mais cimenté par le sentiment d'appartenance à une communauté. Pour VICE, Julien Gremme raconte la genèse de Chicano Life et son attrait pour ces tatouages qui sont devenus de vrais médiums.


Je crois qu’une partie de moi a toujours vécu en Californie, que ce soit à travers les films de ma jeunesse ou ma fascination pour le rap West Coast. Je me souviens encore du premier clip de G-Funk que j’ai vu sur MTV, avec ce morceau de Dr. Dre qui m’avait donné envie d’avoir une Cadillac et de porter un Dickies. Je n’oublie pas non plus ma découverte du film Les Princes de la ville lorsque j’avais 15 ans. En le regardant, j’ai immédiatement été attiré par la culture chicano : son rap, ses tatouages, sa culture automobile Lowrider, le streetwear et bien sûr les photographies d’Estevan Oriol. Le côté « clan » m’a fasciné : tout est une histoire de famille. Chacun est fier de son histoire et de ce qu'elle représente.

Lors de mon premier voyage à Los Angeles en 2015, j’ai fait la connaissance de celui qui est depuis devenu un ami cher : Lefty, tatoueur dans le comté d’Orange, qui possède un salon à Santa Ana. C’est la première personne de la communauté mexicaine de Los Angeles que j’ai rencontrée. Nous avons beaucoup échangé sur la diversité et les influences du tattoo chicano. A mon retour en France, je me suis dis qu’il fallait que je me lance dans un projet autour de cette culture. L’évidence était là : allier ma passion pour la photographie et ma fascination pour cette communauté.

Mais un tel travail prend du temps, surtout depuis Metz où j’habite. Après des mois de démarchages, d’échanges sur les réseaux sociaux, de coups de téléphone, j’ai finalement pris mon billet pour Los Angeles. Sur place, j’ai réussi à rencontrer plusieurs interlocuteurs qui m’ont ouvert leurs portes. Le projet débutait enfin.

Une fois sur place n’ai pas eu de difficultés à intégrer la communauté chicanos de Los Angeles. Toutes les personnes que j’ai rencontrées ont été très chaleureuses avec moi. J’ai vraiment ressenti leur envie de partager leur histoire et leur culture. Tout est une question de démarche : je suis allé à leur rencontré avec humilité, le sourire, et une vision des choses dans laquelle ils se reconnaissent. Et puis, il faut bien l’avouer, je suis Français, je viens de l’autre bout du monde et j’avais comme un côté exotique pour eux.

Pour beaucoup, le tatouage est lié aux gangs et à la violence. Bien sûr, certaines personnes que j’ai prises en photo ont fait partie d’un gang. Je pense notamment à Midget Loco qui est affilié au Primera Flats ou encore à Spanky Loco qui a des cicatrices d’impacts sur son ventre, des marques indélébiles de sa vie de gangmember. Mais ce n’est pas ce que j’ai voulu retranscrire dans mes photos. Je veux que celles et ceux qui les regardent se posent des questions et comprennent la codification du tattoo chicano qui dépasse largement l’appartenance à un groupe. Ce peuple est tellement riche culturellement que ses tatouages le sont tout autant.

Dans le pays du paraître et du lifestyle, le tattoo s’est imposé à leurs yeux comme le moyen le plus artistique pour évoquer leurs vies. L’encre sur leur peau raconte leur amour pour leurs familles, leurs souffrances, leur foi, si importante, ou tout simplement leur quotidien de Mexicains vivant aux Etats-Unis. Celui de familles séparées par la politique migratoire américaine, fait de souffrance et de pauvreté le plus souvent. Certains sont aussi des vestiges de l'histoire précolombienne, ou un hommage à de célèbre bandidas dont l'aura est toujours prégnante.

Pour cette minorité raciale, la plus importante aux Etats-Unis après les Afro-Américains, le tatouage est devenu une arme, un moyen de lutte pour affirmer son identité dans un pays où il devient de plus en plus difficile de le faire.

Les photos ci-dessous :

1564044553054-Strikes-Chicano-Life-par-Julien-Gremm-8
1564044576248-MC-PANCHO-Chicano-Life-par-Julien-Gremm-3
1564044604741-Spanky-Loco-Chicano-Life-par-Julien-Gremm-6
1564044669929-Nacho-Chicano-Life-par-Julien-Gremm-5
1564044690967-Chino-Chicano-Life-par-Julien-Gremm-2
1564044922744-Krazee-Chicano-Life-par-Julien-Gremm
1564044954660-Midget-Loco-Chicano-Life-par-Julien-Gremm-4

Remerciements : Maude Jonvaux

Julien et ses chicanos sont sur Instagram.

Un livre est d'ailleurs en préparation. Les infos ici.

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