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Food by VICE

Quand les livres anti-régime deviennent les nouveaux livres diététiques

L’alimentation intuitive promet à ses adeptes de les libérer du règne du comptage des calories, mais n’est-ce pas une énième mode alimentaire ?

par Phoebe Hurst; traduit par Marina Mestchersky
30 Juillet 2019, 7:06am

Illustration : Nadia Akingbule 

Nous sommes en 2017, et le mouvement de l’alimentation saine est en passe de disparaître. Un documentaire de la BBC, intitulé Horizon, présenté par le généticien Giles Yeo, critique cette nouvelle mode lancée sur les réseaux sociaux, qui promet un « bien-être » grâce au respect d’une liste strictement prescrite d’aliments sains, qui n’est rien de moins qu’un nouveau régime à la mode. Dans un article largement partagé de VICE, Ruby Tandoh s’attaque à l’alimentation restrictive promue par les influenceurs de bien-être comme Deliciously Ella ; et l’historienne des aliments Bee Wilson complète avec une longue chronique acérée dans le Guardian, nous interrogeant sur notre habitude de tomber dans le piège des philosophies alimentaires fondées sur les conseils douteux de mannequins de 22 ans. Un an plus tard, Tandoh sort Eat Up, qui devient rapidement un best-seller.

Et c’est ainsi que nous avons rompu avec l’alimentation saine, presque aussi vite que nous sommes tombés sous le charme des bowls de quinoa arcs-en-ciel, il y a seulement quelques années. Aujourd’hui, nous coexistons toujours avec le chou frisé et l’huile de CBD, mais nous sommes aussi en plein tollé anti-« bien-être ». Dans nos fils Instagram, les photos en contre-plongée de graines sans gluten existent aux côtés du hashtag #honourmycurves et des tranches de pizzas aux pepperonis. Les marques de mode qui pendant des décennies ne juraient que par les mannequins ultra maigres sortent désormais des lignes de vêtements body positive, cooptant un slogan qui trouve ses racines dans le mouvement d’acceptation des personnes grosses à New York dans les années 1960. Même la célèbre marque de repas diététiques WeightWatchers a entrepris de se créer une nouvelle image cherchant à « inspirer une alimentation saine pour mieux profiter de la vie ».

En 2019, se vanter de ses tentatives de manger « propre » - et, Dieu m’en préserve, d’Instagrammer smoothies au chou frisé et consort – revient à demander une paille en plastique pour boire sa canette de Coca Light. C’est ringard, voire carrément de mauvais goût.

Mais comme pour toutes les autres modes, quelque chose va bien finir par remplir le vide teinté de curcuma que celle-ci est en train de laisser derrière elle. En combinant notre rejection totale des baies de goji et notre nouvel amour pour #lovingourbodies, le mouvement anti-régime encourage une approche intuitive à l’alimentation, et a gagné en popularité chez les nutritionnistes et les influenceurs du body positive. L’année dernière, le Washington Post a élu « la nutrition anti-régime » comme étant la nouvelle mode en matière de santé, et le Anti Diet Riot Club a organisé un événement de lancement archi bondé à Londres. Becky Young, fondatrice de ce dernier, a décrit le groupe comme étant « un petit antidote contre la mode des régimes, au bureau et à la maison. »

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Des livres anti-régime.

Le mouvement anti-régime a également atterri dans nos librairies. Clairement inspiré par le succès d’Eat Up de Tandoh, ces auteurs militent pour une alimentation tranquille, et veulent aider les lecteurs à passer d’une culture du régime à une meilleure relation avec leurs corps. Ils figurent sur des visuels promotionnels, entourés de beignets, ou en train de manger des pâtes en souriant. Oui, ils veulent que nous mangions bien, mais surtout que nous mangions de tout. Dans l’introduction de The Fuck It Diet, Dooner écrit : « Ce livre est pour ceux qui font des régimes sans arrêt. Pour ceux qui ont tout testé, qui ont passé des heures à s’inquiéter et à surveiller les moindres calories ou toxines prises, et qui ne veulent plus s'en faire avec ça. »

Selon moi, ces livres anti-régimes ont un point commun, eux aussi. Tous, à leur manière, promettent de changer votre vie pour le meilleur. Tout ce que vous avez à faire, c’est d’écouter et de suivre tous leurs conseils nutritionnels.

Les livres anti-régimes ne sont pas une nouvelle mode. En 2016, Bee Wilson a publié This is Not A Diet Book : A User ‘s Guide to Eating Well. Des années avant cet ouvrage, il y a eu les écrits de Geneen Roth sur l’alimentation raisonnée, et avant cela encore, le texte pionnier de Susie Orbach, Fat is a feminist issue, paru en 1978. Le livre a été l’un des premiers à faire le lien entre besoins psychologiques et habitudes alimentaires, un concept dont se sont inspirés de nombreux livres anti-régimes actuels.

« On peut revenir en arrière et parler du fait que le concept de l’alimentation intuitive a été développé dans les années 1990 par les diététiciens », explique Thomas, la nutritionniste et auteure londonienne de Just Eat It. « C’est de là que vient cet ensemble d’outils spécifiques, mais si nous remontons davantage vers les années 60 et 70, on voit bien que l’approche anti-régime trouve ses racines dans le mouvement d’acceptation des personnes grosses qui a découlé du mouvement de féminisme radical de la baie de San Francisco, surtout parmi les femmes noires grosses, queer, et radicales. »

Les écrits sur l’anti-régime ont certes un long passé, mais c’est la première fois que des livres cherchant à démanteler la culture du régime sont devenus un genre en soi, à considérer à part du féminisme ou de l’histoire de la nourriture. Et grâce à la popularité du mouvement d’acceptation de son corps et le tollé anti-« bien-être » qui lui est associé, il semblerait que cela ait généré une occasion en or pour l’industrie de l’édition. Plusieurs de ces auteures anti-régimes auxquelles j’ai parlé avaient reçu des offres de la part d’éditeurs pour écrire leurs livres.

Susannah Otter, éditrice chez Quadrille, qui a publié le très tranchant Calories l’année dernière, explique : « Pour moi, il est clair que Ruby Tandoh est le sommet de la crête de cette vague. L’acte de publier va, de par sa nature, toujours aller dans le sens de la mode, donc tout ce qui est en vogue va forcément redescendre en popularité. Il y a eu un moment où il n’y avait aucun livre sur l’alimentation saine sur le marché, et puis, tout à coup, il en a été inondé. C’est un peu une vision cynique des choses, mais en fait, c’est comme un pendule qui va et vient. »

Eve Simmons, dont le livre Eat It Anyway a été publié en janvier, pour coïncider avec les bonnes résolutions de fin d’années, a aussi noté le peu de livres qui favorisent une alimentation non-restrictive. Elle a co-écrit son livre avec Laura Dennison pour « aider les gens à apprécier la nourriture à nouveau ». Elles se sont inspirées de leurs propres expériences de troubles de l’alimentation. « Nous déplorions le fait qu’il n’y ait aucun régime qui mêle bon sens et bonne alimentation », dit Simmons.

The No Need To Diet Book, de Pixie Turner, a été publié en mars, et couvre des thèmes propres à la culture des régimes, y compris l’alimentation compensatoire, l’orthopraxie et la « santé au-delà de la nutrition ». Turner est nutritionniste praticienne, mais considère que son livre est plus qu’une simple collection de conseils pour une alimentation saine : c’est aussi un acte radical.

« Pour moi, faire ça quand on est entouré par toute cette publicité pro-régimes, c’est un acte radical que d’aller à contre-courant et de faire quelque chose qui implique de recentrer sa propre expérience – ses indicateurs internes, pas externes – et de vraiment profiter de la nourriture. »

Mais alors, où est le problème ? Le problème vient du fait que la culture des régimes est mauvaise, pour tout le monde. Tous ces livres qui cherchent à démanteler leurs arguments-clés, en encourageant les femmes à apprécier leurs repas ne peut qu’être une bonne chose. Le problème, c’est quand le message anti-régime est coopté par celles qui ne privilégient pas les idéaux du féminisme radical qui ont lancé le mouvement.

La vague récente de livres qui défendent le droit de ne pas faire de régimes peut bien être une conséquence de ceci, mais elle est loin d’être la seule instance de la dilution du message (de l’idéologie) de l’anti-régime à cause de son entrée dans les mœurs. Si on cherche dans le hashtag #antidiet, on trouve de nombreuses citations motivantes (« Des émeutes, pas des régimes », « Il y a mieux à faire le matin que de se peser »), des images de sandwich et des mèmes qui se moquent de « Karen » et de son régime infini. Avant, poster son jus vert détox ou son bol de graines permettait de ramasser les likes, mais maintenant, il est plus facile d’avoir ce nombre d’audience en postant un cookie avec inscrit dessus une blague sur le débat des régimes.

« Je reste toujours un peu sceptique. C’est tout de même bien pratique que certaines personnes réussissent à publier un livre à ce sujet », dit Simmons, en référence à la popularité des influenceurs anti-régimes. Et d’ajouter en riant : « Enfin, on peut dire que j’ai fait pareil. »

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Laura Thomas sur une photo promotionnelle de Just Eat It. Avec l'aimable autorisation de Bluebird Books.

Simmons et Dennison ont lancé le blog Not Plant Based en plein cœur du mouvement pro bien-être de 2016. Elles ont publié des articles qui critiquaient les affirmations douteuses du mouvement concernant l’hygiène alimentaire. Depuis le déclin du « Clean Eating », que Simmons attribue au reportage de 2016 réalisé par la BBC 3 : Clean Eating’s Dirty Secrets, Simmons a également noté une hausse de publications de messages anti-régimes sur Instagram. En effet, Turner me dit qu’avant, elle « était l’une de ces influenceuses du bien-être alimentaire qui promouvaient beaucoup de conneries sur les réseaux » avant de comprendre l’« erreur » et de se refaire une nouvelle image en passant de « Plantbased Pixie » à « Pixie Nutrition », et de partager des points de démystification sur les produits alimentaires sur ses réseaux. D’autres influenceurs du bien-être alimentaire – dont fait partie Joshua Wolrich, l’Instagrammeur autrefois nommé @unfattening – ont eux aussi radicalement dévié de la culture pro-régime ; que ce soit pour des questions d’engagement de l’audience, ou parce qu’ils ont réellement changé d’avis.

« J’ai déjà vu de très nombreuses personnes sauter sur l’occasion du mouvement anti-régime, alors qu’elles ne comprennent pas le sujet. Elles n’ont aucune idée de ce qu’elles sont en train de faire, elles le voient juste comme un truc à la mode, alors elles en profitent » – Pixie Turner, nutritionniste

« Il y a aussi ces bloggeurs ou auteurs pro body positive, qui proposent quelque chose qui pourrait ressembler à un mode de vie, explique Simmons. Ce sont eux, les experts, et pourtant, on ne sait pas d’où ils sortent. Le côté personnel du truc, ça m’intéresse toujours. Pourquoi pensez-vous que ça, c’est important ? Pourquoi y tenez-vous tant ? Enfin, c’est surtout par rapport aux gens qui gagnent de l’argent grâce à ça. »

Quand on veut promouvoir des messages anti-régimes dans le but d’engranger plus d’abonnés sur son compte Instagram, ou pour obtenir la publication de son livre, peut-on vraiment déraciner un système aussi misogyne et enraciné que la culture des régimes ? Cette mode de l’anti-régime dans l’édition et sur nos réseaux sociaux constitue un moyen pratique de défense d’une cause féministe, sans pour autant faire le gros du travail nécessaire afin d'instaurer un véritable changement en faveur de l’égalité entre les sexes.

Même Turner, autrefois blogueuse pro-bien-être, s’inquiète de la cooptation du mouvement anti-régime par ceux qui ne se soucient pas de son vrai message. « J’ai déjà vu de très nombreuses personnes sauter sur l’occasion du mouvement anti-régime, alors qu’elles ne comprennent pas le sujet, dit- elle. Elles n’ont aucune idée de ce qu’elles sont en train de faire, elles le voient juste comme un truc à la mode, alors elles en profitent. »

Le débat anti-régime court aussi le risque d’être simplifié, ce qui peut avoir un impact négatif sur la santé des gens. Contrairement à ce que suggèrent les mèmes Instagram, le but de l’alimentation anti-régime n’est pas de manger tout ce qu’on veut. Il y a deux ans, Thomas a créé le Centre Londonien de L’Alimentation Intuitive, qui propose des formations et des traitements centrés sur l’alimentation intuitive. Dans son livre Just Eat It, elle décrit comment le fait d'entreprendre ce processus alimentaire, sans règles strictes ou influences extérieures, peut « vous aider à reprendre le dessus sur votre régime alimentaire pourri ». Et aussi à réduire votre boulimie ou l’alimentation compensatoire. Ce procédé implique une réflexion personnelle et, dans certains cas, des sessions personnalisées avec un expert en troubles mentaux et en troubles compulsifs. C’est un point qui, selon elle, est manqué par beaucoup d’influenceurs anti-régimes.

« En tant que clinicienne, j’ai passé beaucoup de temps à faire des recherches et à étudier ces approches. L’alimentation intuitive et le concept du non-régime courent le risque d’être bien méméifiés, parce que beaucoup de monde ne comprennent pas ce que cela implique », explique Thomas.

Eve Simmons a une vision encore plus sombre de la façon dont le message anti-régime peut être tordu sur les réseaux sociaux.

« En soi, les troubles de l’alimentation, et surtout le genre de troubles que j’ai, où mes organes sont en train de s’arrêter un par un, sont de vraies maladies qui nécessitent des soins spécialisés, dit-elle. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut simplement évoquer dans une citation Instagram ou avec un hashtag. »

Il n’est donc peut-être pas surprenant que l’approche anti-régime ait été adoptée avec la même ferveur que les nombreux autres régimes à la mode avant elle. Cet engouement pour l’alimentation sans-limites pourrait simplement être la même chose : une mode alimentaire comme le régime 5:2 ou le Paleo, ou le fait de se nourrir uniquement d’une potion infernale de poivre de Cayenne et de jus de citron (merci, Beyoncé). En janvier, un article publié dans le Evening Standard a annoncé que l’anti-régime était LA mode alimentaire de 2019.

Mais il suffit de feuilleter les derniers livres anti-régimes publiés pour trouver un schéma narratif tristement semblable à ceux des livres pro-régimes traditionnels. Ils adoptent le ton d’une personne coutumière des régimes – généralement une femme – et déprimée par son manque de progrès dans son combat pour perdre du poids. Les auteurs indiquent qu’ils ne sont pas des docteurs diplômés, mais justifient leurs propos en expliquant qu’eux aussi ont une relation compliquée à la nourriture. En somme, les auteurs proposent leur solution salvatrice : une nouvelle approche de l’alimentation qui les a aidés à comprendre qu’ils n’avaient plus besoin d’aucun régime.

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Eve Simmons et Laura Dennison. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Not Plant Based.

En gros, les livres pro-régimes traditionnels et anti-régimes promettent tous de révolutionner notre manière d’appréhender l’alimentation, que ce soit en nous aidant à manger des onion rings sans culpabiliser, ou en découvrant que des bouts de cacao sont des substituts « sains » aux Kit Kats. Sauf quelques exceptions, ils sont tous écrits par des femmes blanches et minces. Ces points communs – y compris la diabolisation des corps gros – ne sont pas passés inaperçus par les auteurs de livres anti-régimes à qui j’ai parlé.

« C’est un problème que les gens prennent bien plus facilement en compte si ce sont des personnes apparemment maigres qui leur en parlent, et non des personnes grosses, décrie Turner. Ça, c’est un gros, gros problème, et nous devons en parler, car ce n’est pas un message qui doit impliquer uniquement les personnes maigres, il doit impliquer tout le monde. »

Pour Simmons, il s'agit de donner des conseils alimentaires approuvés par des nutritionnistes, sans pour autant blesser des lecteurs atteints de troubles alimentaires, et sans exclure les personnes grosses :

« Je tente toujours de lutter contre les préjugés et de trouver une meilleure approche. Mais, selon moi, à part pour les quelques personnes qui pourraient avoir une expérience négative (avec le livre), il n'y a pas d'autres ouvrages qui mêlent à la fois perspicacité et expérience personnelle, qui comprennent en même temps toutes les nuances d'un trouble alimentaire, tout en se montrant compréhensifs. »

Pour être honnête, tous les auteurs auxquels j’ai parlé comprenaient l'ironie d’écrire un livre-tutoriel sur l'approche intuitive de l’alimentation. C’est quelque chose qui, par définition, doit nous venir naturellement. Dans Just Eat It, Thomas précise qu’elle « ne promet pas la Lune. Pour nombre de mes patients, l’alimentation intuitive et l’approche anti-régime ne sont pas des solutions miracles ».

Pour finir, Thomas me dit qu’elle connaît les dangers d’une idéologie alimentaire quasi-religieuse. « Encore une fois, j’ai essayé, dans mon livre, d’instiller l’idée qu’il n’y a pas d’alimentation parfaite, dit-elle. Le régime parfait, ça n’existe pas. La nutrition, ce n’est pas tout ou rien, ce n’est pas noir ou blanc. Vraiment, le but de l’alimentation intuitive, c’est de pouvoir être le plus flexible possible. »

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