Crime

Mon agresseur sexuel a retourné ma thérapie contre moi

J’ai été agressée sexuellement dans mon enfance. Lorsque j'ai poursuivi mon agresseur en justice, ses avocats ont utilisé les déclarations faites à ma psy pour essayer de me discréditer.
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par Chloe
Sirin Kale
propos rapportés par Sirin Kale
29 juillet 2019, 7:12am
Vice
Illustration : Mike Hughes

En août 2015, Chloé, une assistante administrative de 45 ans a signalé à la police les abus sexuels qu’elle a subis pendant son enfance. Sa plainte s’inscrivait dans le cadre d'un procès plus large contre un seul et même agresseur aux côtés d'autres accusations d'abus de la part de différentes plaignantes.

Son agresseur a été déclaré non coupable des accusations portées contre lui par Chloé, mais le jury était en désaccord sur les autres chefs d'accusation. L'affaire a été remise sur la liste des affaires à juger et Chloé a été appelée à témoigner une nouvelle fois contre son agresseur. Ses notes de thérapie ont été utilisées contre elle au tribunal lors des deux procès.


Quand j'avais 35 ans, j'ai décroché un nouvel emploi à Londres. Je travaillais juste à côté de l'appartement où vivait cet homme, qui était un ami de mon père. Quand nous étions petites ma sœur et moi, il venait chez nous pour dîner et faire la fête. Parfois il venait dans notre chambre pour « nous lire une histoire ». Chaque jour, je passais devant son appartement en me disant que j’allais le croiser. Je regardais tout le temps par-dessus mon épaule.

Je me suis rendu compte que j’avais besoin d’une thérapie pour digérer ces émotions. Je souffrais d’anxiété et, surtout, j’allais devenir maman.

Au cours de cette thérapie, j’ai réalisé que j’avais été sexuellement abusée par cet homme pendant mon enfance. Je m’en suis souvenue très clairement. Il s’asseyait sur notre lit et se masturbait. J’ai eu l’impression que mes souvenirs étaient projetés sur le mur en face de moi. Je les ai regardés avec ma compréhension adulte du monde et j’ai pu mettre des mots dessus pour la première fois.

Ma sœur a été la plus touchée par ces abus. Elle est allée voir la police pour leur dire ce qu'elle savait. Un procès a été fixé. Notre agresseur avait fait d'autres victimes. Il a fallu un certain temps aux autorités pour monter un dossier, et nous nous sommes finalement présentées devant les tribunaux en juillet 2018.

Avant le procès, les policiers m'ont demandé s'ils pouvaient avoir accès à mon dossier médical, y compris mes notes de thérapie. Si j’avais refusé, cela aurait pu donner l'impression que je cherchais à cacher des renseignements au tribunal. Il fallait donc qu'ils aient accès à tout, pour qu'ils puissent voir que j'étais complètement transparente.

J'avais toujours su que ma sœur avait été maltraitée dans son enfance, mais dans ma tête, c'était arrivé à ma sœur, pas à moi. C'était mon mécanisme d'adaptation. Je me suis dit que la victime, c’était ma sœur, pas moi, et que quoi qu'il ait pu m’arriver, ce qui lui était arrivé était pire. C’est grâce à la thérapie que j'ai compris que j'étais aussi une victime. Mais la défense a utilisé ça contre moi pendant le procès. Les avocats ont sorti mes notes de thérapie et m'ont dit : « C'est votre thérapeute qui vous a fait croire que vous étiez une victime, donc maintenant, vous pensez en être une. »

L’argument principal de la défense était que, étant donné que je n’avais jamais mentionné de quelconques abus avant ma thérapie, il s’agissait là d’un faux souvenir initié par ma sœur qui, elle, avait été victime d’abus. Ils ont traité mon expérience comme de la pure invention.

L’avocat de la défense a fait valoir que, parce que ces souvenirs avaient ressurgi en thérapie, ils étaient faux – alors même que le syndrome de faux souvenirs [un état de santé controversé et non reconnu] a été discrédité. Ils n’ont même pas jugé utile d’appeler ma thérapeute pour qu’elle témoigne en ma faveur, au motif qu’ils manquaient de temps. Quand j’ai raconté ça à ma thérapeute, elle était furieuse et triste pour moi.

Il a été acquitté des accusations que j’ai portées contre lui au tribunal. J’étais dévastée. Le jury était en désaccord face aux accusations des autres victimes, dont celles de ma sœur, si bien qu’un nouveau procès a été ordonné un an plus tard. Un nouveau procès pour lequel j’ai été appelée à témoigner pour appuyer les accusations de ma sœur. Et, comme au premier procès, ils ont utilisé ma thérapie contre moi.

Ma sœur – non pas celle qui avait été agressée, mais ma sœur aînée – avait joué un rôle déterminant en me persuadant d'aller en thérapie. Dans mes notes de thérapie, j'expliquais que ma sœur m'avait soutenue et encouragée à suivre des séances, mais que j'avais l'impression qu'elle m'avait abandonnée dès le début parce qu’il était douloureux pour elle d'écouter ce qui m’était arrivé.

La défense s'en est servie pour dire que mon autre sœur – celle qui avait été agressée – m'avait forcée à consulter un thérapeute et m'avait fait croire que j'étais une victime. Heureusement, leur tactique n'a pas fonctionné cette fois-ci, et il a été reconnu coupable d'attentat à la pudeur, d’outrage à la pudeur avec ou à l’égard d’un enfant, de viol, de relations sexuelles avec un enfant et de pornographie infantile.

Que ma thérapie soit retournée contre moi a vraiment été un choc. Je me suis sentie vraiment très vulnérable. Surtout, j’étais furieuse. Quand vous suivez une thérapie, vous vous ouvrez à quelqu'un, et le fait que quelqu'un passe en revue vos déclarations et les prenne hors contexte est une expérience traumatisante.

*Le prénom a été modifié.

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