La sombre histoire de l’eugénisme en Nouvelle-Zélande
Photos : Tess McClure
Culture

La sombre histoire de l’eugénisme en Nouvelle-Zélande

Ou comment un groupe d’éminents médecins a tenté d’éliminer les « déficients mentaux » pour améliorer la race blanche.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR

Cet article a été initialement publié sur VICE Nouvelle-Zélande.

Une épaisse rangée de pins sépare le centre Templeton de la route. Une grande partie du complexe a été rasée peu après la fermeture de l’institution dans les années 1990 et sera bientôt dédiée à un nouveau projet : la recherche agricole. De nouveaux bâtiments ont déjà été érigés pour Seed Industry NZ, une société qui teste de nouvelles variétés de graines. Mais un peu plus loin, deux des villas d'origine sont toujours en place, clôturées et gardées par un troupeau de vaches au regard fixe.

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Les murs sont couverts de lichens, les fenêtres sont brisées, les rideaux déchiquetés. Le silence règne. Sur le chemin, une marelle nous rappelle que les résidents de Templeton étaient le plus souvent des enfants.

Ce complexe abritait l’un des quatre « hôpitaux psychopédiques » développés par le système de santé mentale dans les années 1920. À leur apogée, ils renfermaient environ 10 000 personnes, soit 37 pour cent de tous les lits d'hôpitaux du pays. Initié par le mouvement eugénique hautement actif de la Nouvelle-Zélande, ils étaient conçus pour isoler les membres « défectueux » de la communauté, les empêcher de se reproduire et perfectionner la race néo-zélandaise. Une fois là-bas, les chances d'en sortir étaient maigres.

Aujourd’hui, alors que la Nouvelle-Zélande lance des commissions d'enquête sur l'abus des enfants dans l’assistance publique et le système de santé mentale, ça vaut le coup de creuser.

L'une des villas de Templeton, qui aurait autrefois abrité près de 40 personnes.

Norman Madden avait six ans quand il a rencontré le Dr Theodore Gray. Abandonné par sa mère à l’âge de deux mois, il vivait à la « Maison de la Miséricorde » d’Island Bay. En 1934, il était déjà un enfant relativement troublé. Le docteur Gray note dans le rapport qu'il ne connaissait pas son propre nom de famille, était incapable de calculer deux plus deux ou d’épeler le mot « chat ».

Norm Madden ne le savait pas encore à l'époque, mais le Dr Gray était une figure importante du système de santé néo-zélandais. Cet Écossais cruel a défendu un ensemble de mesures eugéniques relativement sévère, dont le référencement obligatoire des « déficients mentaux », le dépistage des maladies mentales, la proposition de « colonies » isolées pour les personnes ayant une déficience intellectuelle et la stérilisation dans certaines circonstances. En 1927, il est devenu chef des hôpitaux psychiatriques néo-zélandais et a commencé à mettre ses idées en application.

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Norm était « irresponsable et destructeur », selon Writes. « Nous sommes d'avis que cette personne est mentalement défectueuse et doit être enfermée en tant que telle. »

Il a été envoyé au centre Templeton. Dans une interview pour The Press en 1997, il racontait qu’on lui avait annoncé qu’il allait être envoyé dans une école spéciale, mais à son arrivée, il n'y avait pas d'école du tout – personne pour lui apprendre à lire et à écrire. Au lieu de quoi il a été mis au travail : il passait huit heures par jour dans les jardins de la ferme ou dans les blanchisseries, ou lavait les résidents les moins capables qui se salissaient. Il a été violé à maintes reprises par le personnel et d'autres résidents.

Un jour, lui et un autre garçon, George Smith, ont essayé de s’enfuir. Ils sont arrivés dans une ferme, où les habitants leur ont offert le repas, avant d’appeler la police pour qu’elle les ramène au centre. En guise de punition, les deux garçons ont passé un mois enfermés dans un chenil et n’étaient autorisés à sortir que le soir. « La vie là-bas était un enfer », a-t-il déclaré. Il n’en partira que quatorze ans plus tard.

Le cinéaste Gerard Smyth a été l'un des premiers et des plus dévoués à documenter Templeton et ses résidents. Photo : Tess McClure

Dans son studio de Christchurch, le cinéaste Gerard Smyth parcourt ses archives. Il allume sa télévision, avance au moment où les visages familiers de Norm Madden et George Smith apparaissent à l’écran.

Smyth a commencé à documenter Templeton il y a 20 ans, lorsqu'il a appris que l'institution allait fermer ses portes. Ce sont les parents des enfants enfermés là-bas qui le lui ont demandé. Beaucoup de familles s'inquiétaient de ce qui arriverait aux enfants ayant grandi au sein de l’institution. Smyth a sauté sur l'occasion – il a beaucoup entendu parler de ce qui se passait à Templeton, mais le centre et ses habitants étaient coupés du monde.

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« J'ai téléphoné au directeur et je lui ai demandé si je pouvais venir filmer. C’était une époque différente, il y avait peu de communication », déclare-t-il.

Smyth a passé huit mois à filmer, accumulant un stock considérable de séquences d’observation et d’interviews avec les résidents. « Pendant tout ce temps, j’ai quasiment vécu là-bas. Je rentrais chez moi tard le soir. J’ai appris à connaître les résidents », déclare-t-il. Il a ensuite présenté son film au parlement et estime avoir contribué à la décision des politiciens de fermer le centre.

Il passe aux interviews des hommes qu'il connaissait le mieux. George Smith lève les yeux : environ 70 ans, une silhouette légère, un chapeau trilby. C’est lui qui, enfant, s'est enfui du centre avec Norm Madden. Il se souvient d'avoir été enfermé dans ce chenil. Il n'a plus jamais essayé de s'enfuir après ça.

George avait huit ans lorsqu'il s'est fait prendre en train de voler des tartes dans une boulangerie locale. Il a été jugé déficient mental et envoyé à Templeton. Il y a passé 60 ans. Quand le centre a fermé ses portes à la fin des années 1990, il a vécu libre pendant six ans, avant de mourir en 2003.

Une condamnation à vie pour avoir volé quelques tartes. Nul doute qu'il a eu son lot d'épreuves.

Une chambre de l'une des villas de Templeton

Le mouvement eugénique de la Nouvelle-Zélande a largement disparu de la mémoire publique, mais pendant des décennies, ces idées ont été au cœur du système de santé mentale alors en développement.

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À l'étranger, les principes eugéniques ont été adoptés à des fins terribles. Les théories ont pris leur tournure la plus horrifiante sous l'Allemagne nazie, où jusqu'à 400 000 Allemands ont été stérilisés de force et 70 000 « dégénérés » ont été euthanasiés. Mais alors même que l'on découvrait toute l'étendue des programmes de purification raciale des nazis, l'idée de débarrasser la race des malades mentaux ou des esprits faibles faisait encore le tour de la Nouvelle-Zélande. Dans les premières pages du Evening Post de mai 1945 à Wellington, les gros titres détaillaient les derniers instants du régime allemand : « Rosenberg, haut dignitaire nazi, trouvé à l'hôpital ».

Mais plus bas sur la même page, un autre titre : « Malades mentaux : Bishop justifie les mesures extrêmes ». « Les mauvais groupes raciaux étaient une source croissante d'anxiété pour les hommes réfléchis dans tous les pays occidentaux », peut-on lire. « Nous ne connaissons pas suffisamment les lois de l'hérédité pour établir des règles permettant d'améliorer correctement les races, mais nous savons que les problèmes mentaux sont hérités. Le meilleur moyen d'améliorer les tendances actuelles serait de stériliser les faibles d'esprit. »

Et lui de poursuivre : « Je suis convaincu que l'euthanasie devrait être autorisée dans de tels cas… De même, du point de vue chrétien, il n'y a pas d'objection à la stérilisation sous contrôle médical. »

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En 1911, une loi sur les malades mentaux a été adoptée, permettant à l'État d'emprisonner toute personne classée comme telle pour une durée illimitée. Kai Tiaki, le journal des infirmières, a accueilli avec enthousiasme l'adoption du projet de loi : « le fait d’enfermer ces nombreuses personnes, qui autrement se marieraient et perpétueraient leurs semblables, permettra d’endiguer la détérioration de la race », conclut-il.

Alors que certaines personnes, dont le Dr Gray lui-même, avaient insisté pour que des mesures plus extrêmes comme la stérilisation soient incluses dans la loi, l'approche adoptée en Nouvelle-Zélande s’est finalement avérée légèrement plus complaisante.

La philosophie de l'ensemble du système de santé mentale et de ses fondements eugéniques a été résumée par le chef du service des hôpitaux psychiatriques en 1922 :

« Le bon sens veut que nous les placions [les gens ayant des problèmes de santé mentale et des handicaps] dans un environnement où, avec leur faible compréhension, ils ne ressentiront pas leur handicap ; où ils seront aussi heureux que possible ; où ils seront formés, selon leurs capacités, à des emplois simples ; où, enfants, ils ne porteront pas, par association, préjudice à leurs frères et soeurs normaux ; et où, en tant qu'adultes, ils n'auront pas l'occasion d'entrer en conflit avec la loi ou de se reproduire. »

Ainsi Templeton était né.

Au final, les personnes ayant de graves déficiences intellectuelles, les enfants ayant des difficultés d'apprentissage, les personnes souffrant de maladie mentale et les délinquants juvéniles ont tous été mis dans le même panier.

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Norman Madden dans Out of Sight, Out of Mind de Gerard Smyth

C'est comme ça que des gens comme Norm Madden ont fini là-bas. Quand il a été examiné par le médecin de Christchurch, Hans Snoek, dont il a été le patient pendant dix ans, ce dernier a trouvé qu'il était doté d'une intelligence normale, sans aucune preuve d'un quelconque diagnostic de déficience intellectuelle ou de maladie mentale.

Alors que le système des asiles de la Nouvelle-Zélande était destiné à devenir un refuge pour les malades et les vulnérables, beaucoup étaient en réalité des prisons, où les gens étaient enfermés et aussitôt oubliés.

Madden fait partie des chanceux. Quand il avait une vingtaine d'années, il a été envoyé en période d’essai dans une ferme de la côte ouest. Il a détesté et est parti – mais a été arrêté par la police pour être ramené à Templeton. Il a passé des tests au Seacliffe Lunatic Asylum, où il a été déclaré sain d'esprit et relâché.

Le second film de Smyth sur Templeton, Out of Sight, Out of Mind, suit Madden alors qu'il enquêtait sur son propre passé et demandait une indemnisation au gouvernement néo-zélandais.

C’est un sujet irrésistible : un homme incarcéré pour une bonne partie de sa vie sans aucune raison. Mais Smyth est catégorique : il était injuste que des enfants « sains » soient envoyés à Templeton – personne n'aurait dû y être envoyé. « Au bout d'un moment, j'ai regretté de m’être focalisé sur son histoire, parce que ce n'était pas le but : ce n'est pas parce qu'il était "normal" qu’il n’aurait pas dû être enfermé là-bas. Parce qu'en fait, personne n'aurait dû être enfermé là-bas. »

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« Avec un public informé, des ressources adéquates et des intentions humaines, nous pouvons développer des politiques et des services qui feront la différence sur le long terme. »

Warwick Brunton est analyste des politiques de santé mentale et professeur à l'université d’Otago. Selon lui, la pénurie permanente de personnel montrait bien que l'énorme système d'institutions était replié sur lui-même et peu porté sur la réadaptation.

Aujourd'hui, l'essentiel est de tirer les leçons du passé. « Nous devons nous pencher sur ce que nous pouvons faire de mieux et éviter de refaire les mêmes erreurs. Avec un public informé, des ressources adéquates et des intentions humaines, nous pouvons développer des politiques et des services qui feront la différence sur le long terme », poursuit Brunton.

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L'une des salles communes abandonnées du centre Templeton

Jan Tinnetti, député travailliste nouvellement élue, connaît bien les villas bleu pâle de Templeton. Elle a grandi sur le terrain et, à l’adolescence, se faisait de l’argent de poche en travaillant à l’hôpital. Son père en est devenu le surintendant en 1969, juste avant son premier anniversaire. Ils y ont vécu pendant vingt ans.

Ces 80 hectares constituaient leur propre univers fermé – un petit village de 654 résidents à son apogée. Toutes les villas étaient mal entretenues, mais les plus anciennes, en particulier, étaient horribles.

« Je détestais y aller. Elles puaient, déclare Tinnetti. Elles n'étaient pas propres à l’usage. » Les sols étaient couverts de vieux linos, il n’y avait pas de tapis. Les résidents étaient enfermés. Le matin, après le petit-déjeuner, ils s’agglutinaient dans les toilettes et les douches, où ils n'avaient aucune intimité. »

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Et même si la plupart du personnel était « super », les incidents étaient courants. « Les résidents étaient frappés par les membres du personnel. Il y avait beaucoup de comportements inappropriés, très sexualisés. »

Si certaines familles venaient rendre visite à leurs proches enfermés, beaucoup d'autres résidents n'ont jamais revu la leur. « Ils étaient tout bonnement oubliés. »

« Nous devons aussi nous demander si ce qui semble être la norme aujourd’hui l’est vraiment. »

Elle se souvient d'un homme en particulier, Bill Barron qui, au fil des années, est devenu proche de sa famille. Il passait Noël avec eux. Il est même venu à son mariage. Bill vivait à Templeton depuis l’enfance et était déjà un vieil homme au moment où elle l'a rencontré. Ce qui l'a le plus frappée, c'est qu'il n'y avait aucune raison valable pour qu’il soit enfermé. « Il n’aurait pas dû être là. Son intellect fonctionnait parfaitement, mais il était si institutionnalisé qu'il aurait été très difficile pour lui de partir. Il a vécu là-bas toute sa vie. »

Barron a passé 72 ans à Templeton. Une coupure de journal évoquant son départ et la fermeture du centre dit simplement qu'il avait 10 ans quand il y a emménagé « pour une raison aujourd’hui oubliée ». Le directeur du centre est cité : « Nous essayons de le découvrir, mais nous n'avons pour l’instant aucune idée de comment il est arrivé et pourquoi il est resté si longtemps. »

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« Il faut comprendre que c'était il n’y a pas si longtemps. Cet endroit se portait bien jusque dans les années 1990 », déclare-t-elle. « Je crois que nous devons tirer des leçons de ce passé. Tout d'abord, nous devons apprendre que ce que nous avons fait, ce n'est pas une option. Mais nous devons aussi nous demander si ce qui semble être la norme aujourd’hui l’est vraiment. »

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Bill McElhinney, un défenseur de longue date des résidents de Templeton, chez lui à Christchurch. Photo : Tess McClure

Au cours des 20 dernières années, Bill McElhinney a été le plus fervent défenseur des anciens résidents de Templeton. Son fils, Paul, vivait au centre au moment de sa fermeture – qui était à ce moment-là très différent de l'endroit qu’avait connu Norman Madden. Le système de santé mentale et le système de soins pour les personnes handicapées s'étaient séparés, et à Templeton, la majorité des résidents présentaient désormais une forme de déficience intellectuelle – bien que certains d’entre eux, comme Paul, fassent partie des deux catégories.

« Il a apprécié son temps là-bas, mais rien ne s'est jamais passé à Templeton. Il ne voudrait pas revenir en arrière. Ils n'ont pas entretenu les bâtiments et ils se sont progressivement détériorés. Ensuite, bien sûr, dans les années 1990, ils ont vraiment commencé à en parler sérieusement : la désinstitutionnalisation. »

« Les parents étaient en larmes – s’ils avaient su que leur enfant pouvait tout à fait vivre au sein de la société, ils ne l'auraient jamais abandonné à Templeton. »

Pour les parents, ça a été une expérience bouleversante. Plus tôt, on leur avait dit que leurs enfants représentaient un danger pour la communauté, qu'ils devaient être coupés du monde. Le fait d’apprendre qu'ils allaient pouvoir intégrer la société a entraîné une vague de culpabilité et de tristesse. « Les parents étaient en larmes – s’ils avaient su que leur enfant pouvait tout à fait vivre au sein de la société, ils ne l'auraient jamais abandonné à Templeton. »

Bill continue d’accompagner son fils à l’office de Templeton le dimanche, non loin des vieilles villas qui autrefois abritaient chacune quarante personnes, certaines jusqu'à quatre personnes par pièce.

Le seul bâtiment qui n’a pas encore été laissé à l’abandon est la chapelle et, ce matin, elle est pleine. La majorité des membres de la congrégation sont d’anciens résidents.

Quand l’endroit a fermé, les résidents étaient quelque peu réticents à l’idée d'assister à l’office de la chapelle. Certains avaient trop de mauvais souvenirs – d’autres craignaient que s’ils revenaient, on les enfermerait à nouveau. Mais avec le temps, ils ont vu que les gens allaient et venaient librement, et ils se sont faits plus nombreux. C’est devenu l’occasion de voir la vieille clique. « Il ne faut pas oublier que beaucoup d’entre eux ont vécu toute leur vie ensemble. »

Sur le mur gauche de la pièce se trouve une plaque commémorant les résidents ayant vécu ici et qui sont depuis décédés. Près de 600 noms en tout, de 1930 à 2009. Beaucoup ont vécu et sont morts sur les lieux. Le destin des autres est moins certain : Robert McClure, 1974, porté disparu, probablement mort. George Smith, décédé en 2003. Certains ont délibérément choisi de ne pas y figurer : le nom de Norman Madden, par exemple, n’apparaît pas, bien qu’il soit mort il y a quelques années.

La chapelle va rester en l’état. Elle renferme beaucoup de cendres – le lieu de repos ne devrait pas être troublé. Dans le jardin se trouve un cerisier. La plaque à la base du tronc est à moitié couverte de lichens. « En mémoire de Graeme G Moore. 1930-1997. 59 ans à Templeton. »