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Avoir 20 ans à Mossoul et aider les journalistes dans leur travail

Stella et Barzan sont « fixeurs » : souvent oubliés de tous, ils aident les reporters au péril de leur vie.

par Helen Nianias
16 Août 2017, 5:00am

Barzan en plein travail 

S'il vous arrive, un jour, de crever d'envie de vous procurer un gilet pare-balles à minuit dans un pays inconnu, sachez que vous ne serez jamais mieux servi que par un « fixeur » – à savoir, un local qui passe ses journées à aider les journalistes étrangers à évoluer dans un environnement qu'ils ne maîtrisent pas, des laboratoires clandestins de méthamphétamine aux Philippines aux combats rapprochés moyen-orientaux. Un bon fixeur connaît les environs comme sa poche, et est susceptible de vous dire quand les conditions de sécurité ne sont pas réunies pour partir sur tel ou tel terrain. De plus, il arrive régulièrement que ce soit lui qui vous dégote des histoires que vous ne lirez nulle part ailleurs.

Malgré leur importance capitale, personne ne se préoccupe vraiment de leur situation, de leur statut et de leur sécurité une fois les journalistes rentrés dans leur patrie d'origine. À Mossoul, lors de la bataille entre Daech et les forces irakiennes, ils ont permis à de nombreux reporters de couvrir le conflit sans constamment risquer leur peau – malgré le danger évident que représentait cette zone de guerre. Bien souvent jeunes, ils ont pu gagner plusieurs centaines de dollars par jour pour un job évidemment extrêmement risqué. J'ai tenu à leur laisser la parole.

STELLA, 22 ANS

Certains journalistes ont parfois des exigences inconsidérées. À Mossoul, un reporter m'a demandé de le conduire sur la ligne de front alors que les combats faisaient rage. La zone était remplie de snipers, et l'armée irakienne tentait d'abattre un drone de Daech qui traînait dans les parages. C'était super dangereux, mais il ne comprenait pas.

Ça fait près d'un an que je bosse en tant que fixeur. Après l'université, j'ai signé un contrat avec une ONG, et je suis donc fixeur sur mon temps libre. Ma mère s'en inquiète donc je prends soin de ne pas lui dire où je me rends et ce que je vois sur le terrain.

Rien n'est jamais acquis, mais il faut savoir positiver – c'est comme ça, la vie en Irak. Si vous n'avez pas d'autorisation, il faut arriver à convaincre les policiers et les soldats de vous laisser passer. Ce qui m'inquiète le plus aujourd'hui, ce sont les faux checkpoints – les milices sont partout, et l'État islamique en met en place également.

Je ne peux pas me rendre à un checkpoint sans être accompagnée par un homme – ça serait trop dangereux. Ça me fait chier, vu que je dois toujours partager mon salaire avec un chauffeur ou un interprète, ce qui fait que je suis toujours moins payée que les hommes. Après, notre salaire reste très correct en comparaison de ce que touchent les Irakiens.

BARZAN, 23 ANS

J'ai récemment passé 10 jours à Mossoul au côté de la Division Dorée, une unité d'élite. Un jour, alors que nous entrions dans la ville, les militaires nous ont demandé de rebrousser chemin jusqu'à la base parce que c'était trop dangereux. Sur le chemin du retour, la roue de ma voiture a été endommagée. Le journaliste que j'accompagnais a été récupéré par un véhicule blindé, mais il m'était impossible de laisser ma voiture – ça a bien trop de valeur pour moi. En gros, j'étais seul, dans Mossoul, sans moyen de locomotion – la pire des situations. Ça a duré une heure, mais c'était interminable.

Aujourd'hui, alors que la bataille de Mossoul est plus ou moins terminée, j'ai décidé d'aller à Hawija, où les combats s'intensifient. Sur place, j'ai de nombreux contacts, ce qui me rassure. Si certaines tensions existent entre les fixeurs – après tout, nous sommes en concurrence – la plupart n'hésitent pas à partager leurs informations et astuces autour d'un verre, une fois la journée de travail terminée.

Sinon, en parallèle, je suis des études pour devenir ingénieur – ce qui représente pas mal de travail. Ça m'oblige à jongler avec mon boulot de fixeur, que je fais avec plaisir car je crois que cela permet aux journalistes d'évoquer avec bien plus de précision la situation sur place, et les crimes commis par l'État islamique.

BEENER, 26 ANS

La plus grande qualité d'un fixeur est l'honnêteté – il vous faut être honnête et expliquer directement aux journalistes quels sont les risques. De plus, il faut être un excellent communicant, et connaître à peu près tout le monde sur le terrain – tout en étant conscient des évolutions quotidiennes de la situation, du contexte politique. Il faut être capable de proposer des histoires inédites aux journalistes. Il faut être vif, très flexible, bosseur.

Ce que je conseille toujours aux journalistes étrangers, c'est de s'adapter à la culture locale. Il faut toujours modifier son comportement, c'est un prérequis. Il faut se plier aux coutumes religieuses – du genre, ne pas boire de l'eau devant des croyants pendant le Ramadan, ou ne pas dire « fuck » à tout bout de champ.

MAJD, 22 ANS

Je bosse comme fixeur depuis plus d'un an – depuis le début des combats à Mossoul, en gros. Au début, j'étais un simple chauffeur, tandis que ma copine était interprète. Je n'ai découvert le métier de fixeur qu'après une discussion avec un ami. Aujourd'hui, je le fais à plein temps, sept jours sur sept. Je conduis des journalistes sur la ligne de front, je gagne bien ma vie – c'est d'ailleurs pour cela que je fais ce que je fais.

Le métier est parfois très dangereux. Il y a un mois de ça, alors que j'accompagnais un groupe de journalistes dans la vieille ville, j'ai réalisé que nous étions allés trop loin et que nous nous trouvions sur le territoire de Daech. Le policier qui nous accompagnait s'était trompé.

La pression psychologique est énorme, et c'est la chose la plus dure à gérer. Je pense constamment à mon travail, et à la mort, ce qui me rend très sensible. Il m'arrive de m'énerver pour un rien, d'ailleurs.

Au-delà de l'argent, j'ai la satisfaction de me dire que j'ai contribué à sauver la vie de certaines personnes en leur prodiguant des soins d'urgence, alors que j'étais sur le terrain. C'est aussi ça qui me permet de tenir. Le fait de savoir que j'aide les autres.

Helen est sur Twitter.