La Centrafrique est le théâtre d’opération le plus traumatisant pour les soldats français

Un rapport d’information de deux députés sur la prise en charge des blessés montre qu’au moins 12 pour cent d’entre eux seraient atteints de stress post-traumatiques, contre 8 pour cent en moyenne pour les autres déploiements de troupes françaises.

|
févr. 5 2015, 2:10pm

Photo via État-major des armées / ECPAD

1er décembre 2014, 10h20, près du village de Bamingui, un soldat de la force Sangaris nettoie son armement (c) État-major des armées / ECPAD

Les soldats français engagés en Centrafrique dans le cadre de l'opération militaire française Sangaris sont plus nombreux à souffrir de stress post-traumatiques que les soldats partis sur d'autres terrains. C'est ce qu'indique un rapport d'information rendu par deux députés au mois de décembre dernier, rapport resté assez confidentiel jusqu'à une conférence de presse donnée par l'un de ses auteurs ce mercredi à l'Assemblée nationale. Le texte indique que la prise en charge des blessés dans le cadre de l'opération Sangaris montre qu'au moins 12 pour cent d'entre eux seraient atteints de stress post-traumatiques (SSPT), contre 8 pour cent en moyenne pour les autres théâtres d'opération français.

Les SSPT, documentés depuis la Première Guerre mondiale (on estime à 14 500 le nombre de blessés psychologiques à l'époque), n'ont été reconnus comme blessure de guerre qu'en 1992. Ces « blessures invisibles » sont définies dans le rapport des députés Emilienne Poumirol (PS, elle n'est plus députée depuis) et Olivier Audibert-Troin (UMP) comme « Une effraction de l'irreprésentable dans le psychisme, tel que la confrontation directe à un événement violent et à la mort. »

Emilienne Poumirol explique à Vice News : « Avant c'était occulté, même par l'armée, il n'y a qu'à voir les images de 1917 où les gens avaient un stress post-traumatique évident et on les traitait de traîtres, de peureux, » explique-t-elle. « Les militaires ont tendance à sous-estimer ce syndrome parce qu'ils ont l'image de l' homme costaud, du militaire qui ne doit pas craquer. »

Le contexte particulier de la Centrafrique.

Les militaires qui ont opéré en Centrafrique seraient au vu des chiffres plus sujets aux SSPT que leurs collègues déployés par exemple au Mali ou en Afghanistan.

La France est engagée en Centrafrique depuis décembre 2013 dans le cadre de l'opération Sangaris pour « Instaurer un minimum de sécurité et permettre l'acheminement de l'aide humanitaire, permettre à la mission africaine d'intervenir et mettre en place un processus démocratique » expliquait à l'époque le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian.

La Centrafrique est marquée depuis deux ans par des affrontements interreligieux de grande envergure. La Séleka, une alliance de milices à tendance musulmane, avait renversé François Bozizé et placé Michel Djotodia à la tête de la RCA début 2013. S'en est suivie une période de conflits ouverts avec un autre groupe dit des « anti-balaka » formé principalement de paysans chrétiens. La Séleka est en principe dissoute depuis janvier 2014, date à laquelle les anti-balaka chassent Michel Djotodia.

Michel Goya est un ancien colonel des Troupes de Marine, enseignant à Sciences Po. Il a notamment participé à des opérations militaires en Bosnie, au Rwanda, et en Centrafrique, dans le cadre de l'opération Cigogne en 1998. Il décrit à VICE News un ensemble de paramètres qui rendent les choses difficiles pour les soldats qui sont engagés sur ce terrain : « En Centrafrique, on n'est pas dans une opération de guerre, on est dans une opération de stabilisation, une opération de police internationale où on ne désigne pas d'ennemi, où le but c'est de sécuriser un endroit, ce qui est plus compliqué, plus délicat, surtout quand les moyens ne sont pas au rendez-vous. »

L'ancien colonel estime que l'envoi de 1 600 hommes pour une telle mission est loin d'être suffisant, prenant pour comparaison le Kosovo, où des dizaines de milliers d'hommes ont été déployés. « On a sous estimé l'ampleur de la mission, l'ampleur du chaos qui régnait sur place. [...] C'est très compliqué pour les soldats, obligés de courir d'un point à l'autre pour faire les pompiers, et qui ne sont pas assez fort pour s'imposer à tout le monde, » explique Michel Goya. « Un sentiment d'impuissance se développe, l'impression que toutes les parties sur place se retournent contre vous, notamment ceux que vous êtes censé aider, vous êtes accusés de soutenir les uns et les autres, vous êtes soumis à des visions horribles, dégueulasses, des massacres. »

Autant de facteurs qui expliquent le traumatisme de certains soldats, qui sont certes bien formés aux logiques de combats, moins à être en position de témoin de massacres de civils.

Un sas de décompression

Pour Michel Goya, ce phénomène est « largement pris en compte » par le commandement de l'armée, qui se rend compte « qu'on perd au moins autant de soldats après une opération que pendant. » Le rapport note en effet que seuls 25 % des blessés psychiques souhaitent poursuivre leur carrière dans l'armée, contre 75 % pour les blessés physiques.

Des « sas » de décompression ont été mis en place pour que les soldats de retour des zones d'action passent deux à trois jours dans un hôtel, où ils se reposent, bénéficient de différents soins, et surtout, d'une écoute s'ils le souhaitent. Un tel centre existe depuis plusieurs années à Chypre pour ceux qui rentrent d'Afghanistan. Les députés, qui se sont rendus dans ce sas estimaient que cela manquait pour les soldats de Sangaris — depuis, un sas a été installé à Dakar, au Sénégal, pour ceux qui reviennent de Centrafrique.

Emilienne Poumirol, qui a coécrit ce rapport a confirmé à VICE News l'utilité d'un tel endroit : « Ça permet de remettre le pied dans une vie normale, » explique l'ancienne députée. Pour elle, la parole des soldats, qui auparavant avaient honte de parler de ces « blessures invisibles », se libère de plus en plus — une autre explication du fait qu'on compte plus de soldats victimes du stress post-traumatique, c'est qu'on les diagnostique davantage aujourd'hui.

Le rapport d'information, remis en décembre, est consultable ci-dessous. Il recommande un comité de suivi pour les soldats, car le syndrome post-traumatique ne se manifeste pas toujours immédiatement. Les députés demandent aussi plus de statistiques, reconnaissant qu'ils ont eu du mal à obtenir ces chiffres. 

Rapport parlementaire sur le stress-post traumatique des militaires publié par elise.deleve

Suivez Mélodie Bouchaud sur Twitter @meloboucho

Photo via État-major des armées / ECPAD

Plus de VICE
Chaînes de VICE