FRANCE

Foie gras : deux vidéos en caméra cachée pour dénoncer les souffrances des animaux

Deux vidéos tournées par une association de défense des droits des animaux montrent les souffrances endurées par des canards destinés à produire du foie gras — et ce, avant même d’être gavés. Une professionnelle du secteur dénonce une « mise en scène...
22 décembre 2015, 4:55pm
Image via YouTube / L214

Une association de défense des animaux a publié ce lundi en fin de journée deux vidéos montrant les conditions de production du foie gras que mangeront beaucoup de Français à Noël. On y voit des poussins toujours vivants après avoir été broyés, et des cannes reproductrices agonisant après qu'on leur a tordu le cou.

« Nous voulons montrer aux consommateurs qu'on leur ment, qu'on leur fait croire qu'ils achètent des animaux qui ont été heureux, élevés en plein air », nous a dit ce mardi Brigitte Gothière, de l'association de défense des droits des animaux L214, à l'origine de la publication de ces vidéos. Certaines images peuvent choquer.

« Les gens ne sont pas des salauds, ils n'ont pas envie de voir des animaux maltraités », poursuit la porte-parole. « Il faut que les gens sachent ce qui se passe dans les élevages pour qu'ils puissent faire le lien entre la maltraitance et le morceau de viande qu'ils ont dans leur assiette. »

La France est le premier producteur mondial de foie gras : près de 75 pour cent du foie gras produit dans le monde l'est en France, soit 19 300 tonnes, sur un total de 26 600 en 2014, selon un bilan du ministère de l'Agriculture français. La France est également le principal consommateur, avec 18 600 tonnes consommées en 2014 selon la fédération européenne du foie gras.

Contactée par VICE News ce mardi en fin d'après-midi, Marie-Pierre Pé, déléguée au sein du Comité interprofessionnel du foie gras, a accueilli ces vidéos avec méfiance : « Il s'agit d'associations de protection animale, végétariennes. Tout est mis en scène pour faire de la sensation, pour effrayer tout le monde et décourager la consommation de viande. »

Les poussins femelles broyés à la sortie de l'oeuf

Dans l'une des vidéos, tournée en caméra cachée dans un couvoir des Pays-de-la-Loire un peu plus tôt ce mois-ci, l'association L214 explique que l'on peut voir le tri des poussins en fonction de leur sexe : à peine sortis des oeufs, les poussins femelles sont tués en étant passés entre deux rouleaux qui les broient. L214 n'a pas souhaité s'étendre sur les lieux et conditions de tournages de ces vidéos pour protéger l'identité de ceux qui ont filmé.

« Ils ne prennent pas les femelles. Ça, c'est des canards pour les foies gras », explique l'une des employées de cette couveuse, dont le visage est flouté dans la vidéo. « Le foie des femelles, en fin de compte, il est trop petit, quoi. Ce n'est pas avantageux pour eux. » Selon la définition réglementaire établie par la législation européenne, un foie gras de canard doit peser au moins 250 grammes.

Cette pratique de mise à mort des canetons femelles est légale. Ce qui ne l'est pas, c'est que l'animal ne meurt pas sur le coup. « Les canetons devraient être tués en utilisant un appareil mécanique […] conçu et actionné de façon à assurer une mort immédiate », établit une recommandation européenne de 1999. Or, sur la vidéo, publiée par l'association L214, on peut voir que plusieurs canetons bougent encore à la sortie de la broyeuse.

Attention des images peuvent choquer.

Pour Marie-Pierre Pé, cette vidéo n'est pas représentative des pratiques de la fillière du foie gras. Ce qui est filmé ici est, d'après elle, un cas particulier dû aux dommages collatéraux de l'épidémie de grippe aviaire qui touche actuellement le sud-ouest de la France depuis la fin novembre.

« Notre filière n'élimine plus les canetons femelles depuis dix ans, nous avons trouvé des filières d'export pour 90 pour cent d'entre eux », affirme-t-elle. Elle explique que les canetons femelles sont revendus pour leur viande, notamment aux pays du Maghreb.

« Mais avec la grippe aviaire, on a une fermeture des marchés à l'export, en particulier sur les animaux [âgés] d'un jour [NDLR, comme les canetons] », explique la professionnelle. « Les agriculteurs voient tout leur cheptel abattu, c'est une grande secousse du point de vue professionnel, donc là, c'est un peu "tirons sur l'ambulance". »

Quand nous évoquons les poussins encore vivants à la sortie de la broyeuse, la déléguée met en doute la bonne foi de l'association : « tout cela me paraît suspect », nous a-t-elle dit.

Mise à mort ratée

La deuxième vidéo publiée par L214 a été filmée en avril dernier dans un élevage de canes reproductrices du Sud-Ouest — l'une des régions phares de la production de foie gras. Des canes Pékin sont inséminées artificiellement avec la semence de canards de Barbarie. Ce croisement donne naissance à un canard Mulard stérile et particulièrement adapté à la production du foie gras.

Les canes qui ne sont plus capables de pondre sont mises à mort par dislocation du cou. Là encore, cette pratique est autorisée pour les volailles par la législation européenne, mais uniquement si elle n'entraîne aucune « souffrance évitable ». Or, dans la vidéo, la mise à mort ratée par l'employé entraîne l'agonie de l'animal, qui se traîne à terre le cou complètement tordu.

Attention des images peuvent choquer.

Outre ces deux infractions, l'association entend également dénoncer, comme elle l'avait déjà fait par le passé, le gavage lui-même. Après que les poussins mâles ont passé 40 jours dans une poussinière, puis 40 jours en extérieur, ils sont mis dans des cages et gavés.

« Pendant 10 à 12 jours, deux fois par jour, on injecte des quantités de nourriture qui augmentent progressivement, souvent du maïs réduit en bouillie, et qui peuvent aller jusqu'à 1 kilo par gavage », nous explique Brigitte Gothière. « Cela est fait à l'aide d'une pompe hydraulique ou pneumatique. L'idée, c'est de remplir le jabot du canard [NDLR, poche propre aux oiseaux, qui permet à la nourriture d'être stockée avant de passer dans l'estomac]. »

Durant cette période, les canards qui selon l'association pesaient environ quatre kilos au départ, en prennent deux supplémentaires. Ils sont ensuite étourdis puis saignés avant le prélèvement du foie.

« La commission n'a nullement l'intention d'interdire cette activité »

La production du foie gras est encadrée par la législation européenne. En 1998, une directive du Conseil européen concernant plus généralement la protection des animaux dans les élevages a établi qu'aucun animal ne doit être « alimenté ou abreuvé de telle sorte qu'il en résulte des souffrances ou des dommages inutiles ». Une formule déjà présente dans la Convention européenne sur la protection des animaux dans les élevages, ratifiée par la France dès 1978. Un comité permanent chargé de suivre ces questions avait alors été créé.

En 1999, ce même comité, dans une recommandation concernant plus particulièrement les canards domestiques, reconnaissait être « conscient des problèmes de bien-être liés à certaines pratiques dans la production de foie gras, qui ne répondent pas aux exigences de la Convention. » Toutefois, aucune interdiction n'a été prononcée.

« Jusqu'à l'obtention de nouveaux résultats scientifiques sur les méthodes alternatives et leurs aspects de bien-être, la production de foie gras ne devrait être pratiquée que là où elle existe actuellement », se contente de déclarer la recommandation.

En Europe, seuls cinq pays produisent encore du foie gras : la France, la Belgique, l'Espagne, la Hongrie et la Bulgarie. La Pologne a rendu le gavage illégal en 1999, et l'Italie l'a également arrêté en 2004.

Lors d'une réponse à une question des parlementaires européens sur le sujet, le commissaire européen à la santé et à la sécurité alimentaire Vytenis Andriukaitis a déclaré en mars dernier : « La Commission n'a nullement l'intention d'interdire cette activité. »

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Suivez Lucie Aubourg sur Twitter : @LucieAbrg

_Image via _YouTube / L214