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Tchernobyl est le nouveau paradis des enterrements de vie de célibataire

Trente ans après la catastrophe qui poussa 100 000 personnes à fuir, le «no man's land» autour de la centrale est devenu une destination idéale pour célébrer son futur mariage entre potes.
9.6.17

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Pour la majorité des gens, un enterrement de vie de jeune fille ou de garçon est un itinéraire tout tracé qui s'achève par le plaisir simple du soulagement sur la voie publique. Et s'il pouvait en être autrement ? Et si, pour votre dernière soirée de liberté, vous pouviez partir en voyage, plutôt que de baigner dans votre vomi ?

Que diriez-vous d'un séjour au fin fond de la zone d'exclusion de Tchernobyl – l'endroit même où, en 1986, suite à la pire catastrophe nucléaire de l'Histoire, plus de 100 000 personnes furent évacuées alors que 31 autres décédèrent (sachant que le nombre de morts avoisine plutôt les 4 000 aujourd'hui) ?

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« ENFERMEZ VOS FILLES MUTANTES », écrit @snake_moore sur Twitter, en route pour assister à un enterrement de vie de garçon dans la ville ukrainienne. « Stag stag stag #Chernobyl » poste l'utilisateur epsherrington sur Instagram, message accompagné d'une photo de ses 12 amis et lui devant l'entrée de la centrale nucléaire abandonnée. Une autre photo de ce même mec, prise à l'intérieur d'un bâtiment en ruines, lui permet d'établir un parallèle entre la catastrophe nucléaire et sa gueule de bois : « Une juste représentation du lendemain matin #stagstagstag #chernobyl. »

« Il s'agit d'une sorte de curiosité malsaine – vous savez, les gens aiment se faire peur, ils sautent en parachute, recherchent le danger. Ici, c'est pareil, mais avec la radioactivité », me précise Louisa Naks, une jeune femme de 24 ans qui a parcouru le site de Tchernobyl il y a quelques mois dans le cadre de l'enterrement de vie de jeune fille de sa grande soeur, Emma.

« Notre famille vient de Pologne, nous avons donc une certaine fascination pour les anciens pays communistes », explique Louisa, qui prouve que rien – pas même un modeste enterrement de vie de jeune fille – n'est à l'abri de l'esthétique post-soviétique. « Ma sœur est la première de nos amies à se marier, alors nous voulions faire quelque chose de complètement fou ! Marquer le coup, en quelque sorte. »

La zone d'exclusion de Tchernobyl a ouvert ses portes aux touristes avides de selfies en 2010, et depuis, des milliers de personnes visitent l'endroit chaque année. Les curieux doivent pour cela demander un pass journée ou séjour auprès du gouvernement ukrainien (ou un pass jour et nuit, pour ceux désireux de profiter du nouvel hôtel sur place). En entrant et en sortant, ils sont soumis à des contrôles afin de vérifier que leurs vêtements et leurs biens sont à l'abri des particules radioactives.

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Louisa Naks et ses amies. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Louisa Naks.

Je demande ensuite à Louisa Naks s'il y a des règles à respecter à l'intérieur de la zone d'exclusion. « Ce n'est pas le genre d'endroit où l'on peut faire n'importe quoi, déclare-t-elle. Je veux dire, c'est un peu dingue, certes, mais en même temps, il ne faut pas oublier où l'on est. On ne peut pas boire à l'intérieur. Ils ne vous laissent pas entrer, sinon. »

Bien sûr, rien n'empêche de picoler la veille. Le britannique Christopher Doggett, 37 ans, a bien failli ne jamais fouler le sol abandonné de Pripyat à cause du futur marié, trop bourré pour prendre le bus. « Nous avons dû sortir [du bus] pour qu'il puisse prendre un peu l'air sur le trottoir, se souvient-il. C'était un peu gênant, comme vous pouvez l'imaginer. »

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Heureusement, la projection d'un documentaire retraçant l'histoire tragique de Tchernobyl a permis au groupe de rattraper le sommeil dont il avait besoin durant le trajet.

Une fois là-bas, les dix hommes ont erré dans les rues de la zone d'exclusion. « Le guide nous a laissé un peu de liberté, ce qui nous a permis d'aller dans des endroits où nous n'avions pas vraiment le droit d'aller. Mais une école maternelle nous a ramenés à la réalité, lâche-t-il tristement. Il y avait des jouets et des affaires d'enfants dispersés un peu partout. »

Christopher serait-il prêt à participer à un enterrement de vie de garçon, disons, à Auschwitz, ou sur le site d'une catastrophe naturelle ? « Ça serait totalement différent, non ?, me répond-il. OK, à Tchernobyl, il y a eu un accident tragique mais… je n'ai pas vraiment vu les choses sous cet angle. »

Je pose la même question à Louisa Naks. « À Auschwitz, l'accent est mis sur le nombre de personnes tuées, alors qu'à Tchernobyl et dans ses environs, il y a eu bien moins de décès, déclare-t-elle. On insiste moins sur la mort, ce qui rend de tels évènements plus acceptables. »

Le tour-opérateur Maximise, qui a géré les visites à Tchernobyl de Louisa et Christopher, inclut la zone d'exclusion dans son forfait « week-end à Kiev ». « Depuis la révolution orange de 2004, l'Ukraine vit dans un contexte de liberté individuelle et de transparence gouvernementale. Cela signifie que les habitants de Kiev sont partants pour n'importe quoi ! », fanfaronne l'agence sur son site (cette page a depuis été supprimée).

Une fois la visite des rues fantômes de Tchernobyl terminée, les vacanciers peuvent jouir d'une multitude d'activités, telles que des trajets en limousine en compagnie de strip-teaseurs, de la nage avec des dauphins ou encore de la plongée sous-marine.

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Si Maximise n'a pas souhaité répondre à nos questions, d'autres agences l'ont fait. « Si vous venez au printemps, la visite sera si agréable que vous n'aurez même pas l'impression qu'il y a eu une catastrophe jusqu'à ce que vous entriez dans les maisons et les écoles vides », déclare Richard Mistik de StagForYou, organisateur d'enterrements de vie de célibataire. « Pour les touristes en voyage à Kiev, la visite de Tchernobyl est vraiment le moment le plus marquant car c'est un lieu unique et célèbre, même s'il reste quelque peu étrange. »

Je demande alors à Richard Mistik si les enterrements de vie de célibataire dans la zone d'exclusion de Tchernobyl posent une question morale. « Ça se discute. Mais je ne considère pas cela comme un problème très important. Ce n'est qu'une visite touristique, après tout. »

Tout le monde ne partage pas cet avis. « Il n'y a rien à tirer d'une visite dans la zone, mis à part un sentiment d'excitation et une portion supplémentaire de radioactivité », déclare le Dr Melanie Arndt, historienne au Leibniz Institute for East and Southeast European Studies. Selon elle, le tourisme de catastrophes est représentatif de « cette envie farfelue d'explorer le mauvais côté de notre postmodernité et du désir croissant d'authenticité ».

Mais l'authenticité n'est pas à chercher dans la zone d'exclusion. « La visite de la zone ne fournit aucune explication, à moins d'être un spécialiste de la biologie, affirme-t-elle. Ces visites sont mises en scène. Les gens prennent tous les mêmes photos – la poupée avec un masque de gaz dans une maternelle abandonnée, les affiches soviétiques, la grande roue. »

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Né et élevé à Kiev, Sergei Ivanchuk, 48 ans, a nettoyé les déchets radioactifs dans le cimetière étant adolescent. Il est désormais guide touristique à Tchernobyl. « Honnêtement, on ne compte plus le nombre de personnes venues fêter la fin de leur célibat ici, déclare-t-il. L'année dernière, il y a eu 30 000 visiteurs au total, et cette année, nous en avons déjà eu 25 000. »

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Bret Dayton, futur marié, pendant son enterrement de vie de garçon. Photo publiée avec l'autorisation de Chris Doggett

Beaucoup de ces visiteurs ont la vingtaine ou la trentaine, m'informe Sergei. Il se réjouit de cet afflux d'enterrements de vie de garçon, bien qu'il trouve l'idée quelque peu grossière et maladroite. « Au départ, ces gens pensent qu'il s'agit d'une expérience macabre dont ils pourront se vanter par la suite. Puis ils visitent et comprennent que l'endroit valait la peine d'être vu. »

« On ne peut pas leur interdire l'entrée, ça serait immoral, poursuit-il. Il faut venir pour comprendre l'importance de l'endroit – tout est question d'énergie nucléaire. Les gens sont partis, mais la nature a survécu. »

Melanie Arndt n'est pas vraiment convaincue. « Il est important que les gens s'intéressent à Tchernobyl, écrit-elle. Mais les enterrements de vie de célibataire sont souvent révélateurs de l'ignorance des individus. Tchernobyl n'est pas une sorte de Disney artificiel ou de jeu vidéo en réalité virtuelle. C'est le site d'une catastrophe nucléaire qui a touché des millions de personnes. »

Pendant ce temps, Sergei se concentre sur sa future activité : organiser des visites en Corée du Nord. Mais là-bas, pas de place pour les mauvais comportements, à moins de vouloir finir comme cet étudiant condamné à 15 ans de travaux forcés après qu'une blague alcoolisée a mal tourné. « La Corée du Nord n'est définitivement pas adaptée aux enterrements de vie de célibataire », confirme Sergei.

Enfin, je lui demande ce qu'il pense du fameux tweet « enfermez vos filles mutantes ». Il réfléchit. « Ça m'irrite énormément, bien sûr. J'espère que la visite lui fera changer d'avis et qu'il aura honte de son tweet. » À défaut, il ne manquera pas de donner à cet imbécile la leçon qu'il mérite. « Avec un peu de chance, il va se perdre quelque part dans Pripyat. Il est très facile de faire peur à quelqu'un ici. »