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Music by VICE

DJ Hell, le contrat de confiance

À l'occasion de la sortie de son cinquième album, « Zukunftsmusik », nous sommes allés passer un moment avec le mythique producteur munichois pour discuter de Kraftwerk, de DAF, de Tom Of Finland et des 20 ans de son label, International Deejay Gigolo.

par Patrick Thévenin
06 Juin 2017, 6:38am

À 54 ans, avec 40 années de sets de DJ derrière lui, un label - Gigolo - responsable du raz-de-marée electroclash du début des années 2000, une poignée de classiques gravés sur le dancefloor et cinq albums studio qu'on écoutera toujours dans 20 ans, le dandy-producteur originaire de Munich, toujours tiré à quatre étoiles, s'est imposé comme une figure à part de la nation house, comme le poil à gratter d'une scène prompte à tomber dans le confort, comme celui qui n'aime rien tant que mettre un coup de pied au cul des chapelles musicales. Avec son nouvel album, Zukunftsmusik, mélange entre musique ambient et électro frigide qui convoque aussi bien Bowie et Kraftwerk, le grand-père de la techno allemande n'a perdu ni sa fougue, ni son talent.


Noisey : Vous ne travaillez jamais seul, mais toujours avec l'aide d'un producteur, en l'occurrence Peter Kruder (de Kruder & Dorfmeister) sur ce nouvel album. Les machines et vous, ça fait deux ?

DJ Hell : Je ne sais pas chanter, je ne sais pas jouer du saxophone, je n'ai jamais appris à diriger un orchestre, mais par contre je sais composer. Je suis un producteur avec des goûts de luxe, j'ai besoin des meilleurs studios d'enregistrement, chanteurs, musiciens, ingés son. Disons que je suis partisan de collaborer avec la personne la plus douée pour chaque situation quitte à lui expliquer exactement ce que je recherche. J'ai regardé récemment un documentaire sur Bowie, ma manière de bosser se rapproche de son travail avec Brian Eno ou Robert Fripp. J'aime cette manière d'apporter des petites choses de ci de là jusqu'à la cohésion finale. Par contre, la grande nouveauté avec ce disque, c'est que pour la première fois j'ai écrit des paroles. Jusqu'à présent j'avais laissé l'exercice à des gens plus doués que moi comme P. Diddy ou Bryan Ferry, certainement le meilleur songwriter de tous les temps.

Il est toujours possible d'être créatif musicalement aujourd'hui ?
Je pense le prouver avec ce disque que personne n'attendait. Certains seront agréablement surpris, d'autres vont détester et tant mieux. Il y a très peu de morceaux clubs, ce n'est pas un bête truc de rythmiques 4/4, mais un disque expérimental, de l'electronic avant-garde avec des chansons pop dessus comme « Anything Anytime ». J'ai tout donné avec cet album, du plus personnel au professionnel, je me livre énormément, je dévoile mon côté romantique.

Vos albums sont toujours construits autour d'un concept fort. Pour celui-ci, quel est-il ?
C'est un work in progress, je ne sors pas un disque tous les ans comme certains, ça me demande facilement cinq à sept années pour en enregistrer un. Ça passe d'abord par une longue collecte d'idées issues de lectures, de films, de disques… Ce n'est pas un seul concept, mais 1000 au final. Ça fait plus de 35 ans que je suis DJ désormais, j'ai acquis une connaissance élaborée du deejaying et de la musique électronique. Je n'ai pas envie de ressembler à quelque chose d'existant, « Car Car Car » par exemple est directement inspiré du « Autobahn » de Kraftwerk, mais ce n'est pas la même chose. D'abord parce qu'ils n'ont jamais vraiment abordé la thématique de l'automobile même s'ils ont chanté les autoroutes, le train, le vélo… J'ai essayé de retrouver la force de leurs paroles, à la fois d'une simplicité enfantine et d'une force redoutable. J'espère juste que dans 20 ans je n'aurais pas à en rougir.

Vous les connaissez ?
Il y a longtemps, alors que je jouais à Düsseldorf, Ralf m'a appelé pour que je le mette sur la guest-list, tout en me demandant de rester discret, il avait envie d'être tranquille sans des dizaines de fans autour de lui. Il est arrivé le soir-même avec sa femme et le reste du groupe. Puis j'ai ouvert pas mal de leurs concerts comme au Soñar ou au Pukkelpop. Donc on se connaît bien, on s'appelle de temps en temps, on a toujours de longues discussions passionnantes. Il y a trois ans j'avais le projet de les faire jouer à Ibiza, au Space, Ralf adorait l'idée. Mais après vérifications techniques, la scène du club s'est avérée trop petite, donc on s'est dit qu'on allait les installer en plein air sur le parking. On devait y aller en repérage, mais la saison estivale était déjà entamée, et tout est tombé à l'eau. Dommage, ça aurait été une date mythique.

Vous croyez à un nouvel album de Kraftwerk un jour ?
Je pense surtout que la question ne se pose plus, ils ne sont plus à une étape de leur carrière où ils ont besoin de composer, ils sont désormais à la porte des musées, transformés en œuvre d'art totale. Ils n'ont plus besoin de prouver qu'ils peuvent produire quelque chose de neuf, ils ont juste besoin de mettre régulièrement à jour le logiciel Kraftwerk. En plus, il est certain que s'ils sortaient un nouveau disque, l'attente serait tellement forte que tout le monde leur tomberait dessus. Pourtant je suis sûr qu'ils ont une quantité incroyable de morceaux qui ne sont jamais sortis et soigneusement rangés.

Vous citez beaucoup la new-wave et le krautrock dans vos influences, mais rarement l'euro-disco dont Munich est le berceau avec des producteurs comme Giorgio Moroder.
Mais Giorgio est toujours là à côté de moi, même en moi, rassurez-vous ! Déjà c'est lui qui a donné le coup d'envoi pour la house et la techno avec le morceau « I Feel Love » en utilisant des sequencers et des boites à rythmes, c'était inouï pour l'époque et le remix qu'en a fait Patrick Cowley est pour moi le véritable premier disque de house music. La manière dont Moroder a imaginé la musique est révolutionnaire, on n'avait jamais entendu un son pareil avant, il a projeté les expérimentations des années 70 dans le futur tout en définissant ce qui allait devenir le son de Munich avec des morceaux comme « The Chase » pour le film Midnight Express, c'est une inspiration majeure dans sa manière d'utiliser les synthétiseurs, donc il est bien sûr dans l'ombre de ce disque. Encore aujourd'hui, Derrick May joue « I Feel Love » dans chacun de ses sets encore aujourd'hui.

C'est un classique des sets de Laurent Garnier aussi !
Oui, mais j'ai bien peur que ce soit Laurent qui lui ait piqué l'idée, je vois mal Derrick copier qui que ce soit.

Votre label Gigolo va fêter ses vingt ans, il en reste quoi aujourd'hui ?
Je pense, du moins pour les dix premières années, qu'on a été la source d'inspiration de labels comme Ed Banger, Kitsuné ou Turbo et je suis ravi de voir que Justice est devenu aussi énorme. Il y a toujours eu une forte sensibilité française chez Gigolo avec des artistes comme David Carretta, Miss Kittin & The Hacker, Play Paul ou Vitalic. L'idée de Gigolo c'était de repousser les limites, de ne pas se cantonner à un genre précis et surtout de proposer une imagerie très puissante pour accompagner ces projets.

Que soit en utilisant la créature Amanda Lepore, les cow-boys bite à l'air de Malcom McLaren comme logo pour Gigolo ou en remixant Klaus Nomi ou Grace Jones vous avez toujours manifesté un tropisme très fort pour la culture gay.
Ce goût pout les créatures, les personnages hors-norme et la culture queer on le retrouvait aussi dans les signatures du label avec des artistes très provocateurs comme Chris Korda, Adrian Canzian ou Fischerspooner . Aujourd'hui le queer est partout, c'est un effet de mode, mais à l'époque où on le faisait, c'était encore une prise de risque.

Et là vous en remettez une couche avec cette collaboration avec Tom of Finland pour le titre « I Want U » qui sent la testostérone à plein nez.
J'ai découvert ses dessins dans les années 70 quand j'étais ado, même pour un garçon hétéro son travail était fascinant et me parlait instantanément. C'est du pop art, un hommage à la virilité. Vous savez quoi, je ne suis pas gay, mais j'aime les hommes. J'ai toujours été fasciné par cette dimension de la virilité, celle des mecs costauds, des musclors, des gentlemen bien habillés, j'aime les hommes qui font attention à eux. Je n'aurais jamais imaginé obtenir les droits de toutes les photos qui me plaisaient, mais la fondation qui gère le legs Tom Of Finland a été très coopérative, ils ont vite compris que j'étais un fan absolu. Au final, c'est bien plus un court-métrage qu'un clip vidéo, d'ailleurs il a obtenu un prix au festival Kurzfilmtage.

Et ça continue avec cette reprise du « Mit Dir » de Robert Görl de DAF, un groupe qui a beaucoup joué avec l'homo-érotisme.
Au départ, Robert avait accepté de chanter sur la reprise et au dernier moment il s'est rétracté, et j'ai alors demandé à Stereo Mc's d'assurer les vocaux et j'ai bien fait au final. Concernant DAF, je vais vous avouer un secret, nous sommes devenus très amis et je pense en savoir désormais trop sur eux. Et quand vous en savez trop, la magie disparaît, c'est une loi de la nature. Le problème avec DAF c'est qu'ils ne se sont jamais aimés, et ça n'a ne s'est pas arrangé avec les années, ils se détestent mutuellement. J'ai essayé de travailler avec eux, mais ça n'a pas marché. Bien sûr Gabi Delgado avait un talent fou, il a réussi à transporter la langue allemande dans une autre dimension avec des paroles aussi provocatrices que « Und tanz' den Adolf Hitler / Und tanz' den Mussolini » qui vont au-delà de l'esprit punk et ne seraient tout simplement plus possibles aujourd'hui. Quant à Robert, c'est un des batteurs les plus incroyables de sa génération, sa manière de programmer ses boites à rythmes relève du grand art. Mais disons que j'ai beaucoup plus d'admiration pour leur producteur, Conny Plank, il y a d'ailleurs un film sur lui qui va sortir prochainement, c'est un projet initié par son fils. Conny c'est le génie derrière tout un tas de projets fantastiques, il a travaillé avec Kraftwerk à leurs tous débuts.

Il y a beaucoup de morceaux ambient sur ce disque, qui est quasi cinématographique, vous avez déjà songé à la musique de film ?
J'aime les silences de l'ambient, les émotions qui s'en dégagent, la sensation de transport, mais surtout le fait que cette musique demande un effort de concentration. En tant que DJ, j'ai usé et abusé du rythme, de tous ces morceaux dont le but est de te faire danser. Mais il existe une facette moins connue de ma personnalité. Je suis quelqu'un de très calme, qui aime les lieux isolés et la campagne déserte. Pour quelqu'un qui, comme moi, passe sa vie dans les avions, les clubs, les hôtels et les festivals, l'isolement est le luxe ultime. Pour en revenir à la question, une grande partie de l'album va servir de musique d'illustration pour un film incroyable, Jung, qui m'a mis une claque phénoménale. C'est sur toutes ces filles très jeunes qui habitent encore chez leurs parents à Berlin et dont le quotidien consiste à sortir en club tous les soirs, à se droguer jusqu'au point de non retour et à se prostituer pour assurer leur mode de vie. Ce sont un peu les club kids d'aujourd'hui. Le film risque d'être un vrai choc !


Zukunftsmusik vient de sortir sur International Deejay Gigolo Records.