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« Cross » de Justice, dix ans après

Retour sur un des disques les plus médiatisés de 2007 qui, contre toute attente, s'est bonifié avec le temps.

par Etienne Menu
08 Juin 2017, 11:28am

En 2007, je sortais d'un couloir de plusieurs années passées à écouter – et à être impliqué dans – la nouvelle musique électronique parisienne. Dans l'idée, celle-ci visait l'activation instantanée des dancefloors tout en rejetant consciemment ou non les codes et la sensibilité de la house et de la techno de la décennie précédente, que j'avais vénérée à l'époque avant de la trouver pontifiante et crispée aux alentours du bug de l'an 2000 et de l'arrivée de l'euro. Le style à la fois frontal-compressé et perturbé-glitché de la French touch 2.0 m'avait enchanté pas mal de temps mais il avait fatalement fini un jour par me saouler. Les saturations systématiques et les constructions hyperactives ne m'évoquaient plus qu'un type sous coke et vokda-redbull qui vous tient la jambe à base de monologues multidigressifs dans le fumoir du Social, tout en vérifiant d'un œil que son objectif meuf de la soirée n'est pas en train de se barrer et qu'elle va bien venir avec lui comme prévu aux toilettes pour se faire une trace.

Le soir de Noël 2006, j'étais rentré chez moi pas assez « pompette » pour m'endormir tout de suite et j'avais cherché des trucs bien à écouter toute la nuit sans grand succès, jusqu'à ce que je tente totalement au pif un edit de Gladys Knight par Walter Gibbons qui traînait dans mes dossiers. Mes capteurs dilatés par la weed, j'avais réalisé que ces espaces artificiels, cette manipulation intense mais bienveillante des éléments édités, cet élan narratif plein de doute me parlaient davantage que tout ce que j'avais pu entendre durant les douze mois qui venaient de s'écouler. Quelques jours plus tard, je tombais par hasard sur « Who's Afraid of Detroit » de Claude VonStroke et comprenais, contre toute attente, que la soi-disant « minimale » me faisait beaucoup plus d'effet qu'avant. Et du coup, en juin 2007, quand Justice a sorti Cross après un battage relativement intense – beaucoup plus intense, dans mon souvenir, que celui associé à Human After All des Daft Punk deux ans plus tôt et pas non plus ridiculement petit comparé à celui du blockbuster Random Access Memory en 2013 –, le truc avançait vers moi comme un vaisseau ennemi inévitable, auquel je ne pouvais pas juste expliquer que j'étais passé à autre chose et que je ne voulais plus le fréquenter.

Autant « D.A.N.C.E », ce produit d'appel trompeur, avait un truc disco-funk pour gamins qui m'avait bien plu, au moins jusqu'à la soixantième écoute, autant le reste du disque me râpait les tympans, me creusait les nerfs telle une charrue son sillon dans une terre trop sèche. Et puis je me sentais dégoûté, presque trahi par le rockisme du disque, ou plutôt par son néo-rockisme plein de références au metal et au rock californien – deux genres que je n'ai jamais vraiment réussi à accueillir dans mon cœur – et par son projet explicite et limite révisionniste de faire du rock viril avec de l'électronique, qui dans ma tête explorait un monde post-genré ou en tout cas post-masculiniste. Forcément, sur le moment je n'ai pas eu envie de donner sa chance à l'album mais j'ai pu l'entendre beaucoup trop souvent au cours des mois voire des années qui ont suivi. Je pense notamment à un collègue d'open-space, un charismatique graphiste (François Chaperon pour ne pas le nommer), que Cross, écouté à fond sur la sono véner qu'il avait installée au bureau, semblait mettre dans des transes pas possibles pendant qu'il détourait à la chaîne des visages de people.

En discutant du disque avec lui j'avais d'ailleurs pris conscience d'un truc simple mais que je n'avais jamais eu la perspicacité de percevoir plus tôt dans la musique de Justice : Gaspard et Xavier étaient eux mêmes graphistes et leur musique ne pouvait qu'être excessivement visuelle, imagée, agencée, composée au sens où l'on parle de compositing en animation, il y avait presque une dimension marionnettiste dans leur façon d'envisager leur boulot. Et ce qui me gênait, au delà des références rock, c'était surtout ça : leur musique se contemplait ou se subissait, plus qu'elle ne s'éprouvait ou ne s'offrait. Je comprenais mal les espèces d'émeutes que déclenchait le groupe lors de ses concerts car pour moi leur performance se résumait à une séance SM conduite par un automate jamais réellement impliqué dans le process. Ça me rappelait presque la scène de la « machine à apprendre » dans Les Sous-doués. Je ne comprenais pas ce dont les « kids » se nourrissaient dans cette interaction, je trouvais qu'on ne leur donnait pas grand-chose à brûler ou à vivre.

Quand Woman, le troisième album de Justice est sorti à la fin de l'an dernier, Mehdi Maizi m'a invité à en débattre dans son podcast NoFun et j'ai donc réécouté Cross. Ma réaction va vous étonner ! En effet, j'ai été complètement matrixé par l'énergie savamment dosée du disque, par son architecture maniaque. Je me souvenais avoir lu quelque part qu'en studio le duo refusait toute forme de spontanéité et qu'il polissait chaque reflet de son et chaque détail de structure pendant des jours et des semaines, comme le faisaient Fagen et Becker de Steely Dan à l'époque d'Aja et Gaucho. Leur musique était par définition un truc de poseur, autant au sens de « prenons la pose » que de « posons des objets sonores que nous fétichisons les uns à côté des autres, et associons-les de la façon la plus grisante possible ». Gaspard et Xavier passaient un temps fou à préparer et à rationaliser leurs effets de sauvagerie et à installer leur aura de défouloir sonore ; ce qui leur demandait beaucoup de patience et de réflexion avant d'arriver à ce résultat, consommé lui sans aucune patience par leurs fans.

Et après dix ans, c'était comme si ce perfectionnisme calculateur prenait pour moi tout son sens, surtout une fois dégagée la cohue médiatique de 2007 : les événements défilaient devant moi sans heurts comme dans un merveilleux carrousel animé, les contrastes et les tensions correspondaient pile à la pulsion auditive et énergétique que je sentais poindre au fond de moi, et la partie lumineuse et enfantine du disque, qui m'avait échappé en 2007 à cause de l'ambiance pseudo cuir/coke/moto/macho majoritaire, me paraissait beaucoup plus évidente. Je pense par exemple aux claviers tendres à la fin de « Let There Be Light », à la vibe romantico-Supertramp de « Valentine », aux vocaux découpés de « Newjack », et à la fibre de joie hystéro à la MMM (via Oizo) qui s'entend dans une grande partie de l'album. Plus largement, je trouve aujourd'hui le disque très « serviciel » au sens plus ou moins noble du terme : il ne comporte presque aucun temps mort, malgré son projet pourtant très morbide et Frankenstein-esque de redonner artificiellement vie à un rock seventies fantasmé. Finalement, comme Aja et Gaucho réussissaient à ne prendre que ce qui les intéressait dans le jazz et les crooners pour imposer leur Californie stérilisée par le mauvais esprit de la côte est, Cross construisait de façon obsessionnelle sa version d'un rock américain graisseux et un peu branlant entièrement réformé par la technologie, optimisé pour être palpitant à chaque instant.

Une décennie plus tard, je réalise donc que Cross a fait comprendre très simplement à des tas de gens (on rappelle qu'il s'est vendu à deux millions d'exemplaires) qu'un bon morceau était entre autres choses une suite de micro-événements qui, soigneusement disposés, ont la capacité de générer une jouissance débordante, exponentielle. Il a officialisé la fin de la forme couplet-refrain dans le mainstream et, comme ça a déjà été dit, la grammaire de l'EDM/brostep (un mouvement qui a marqué au passage la victoire définitive de la virilité sur mon idéal d'une musique électronique plus ou moins genderfluid) et de la chart-pop actuelle doit énormément aux édifices de Justice : il faut qu'il se passe un truc toutes les sept secondes sinon les auditeurs décrochent. Mais pour un disque de poseur, l'album a pris avec le temps un tour particulièrement ouvert et généreux : il a donné à des milliers d'individus l'envie de faire une musique où le goût du détail et le téléscopage des références était crucial et excitant, à la fois frimeur et animé par une pratique chelou du don créatif, de la fabrication orientée vers autrui, presque tendue par un désir de partage.

Entre temps, la house et la techno que j'aimais tant adolescent et que j'avais recommencé à écouter à fond vers 2007 sont revenues en force en France au début des années 2010, notamment en réaction à la French touch 2.0, à ses clubs, à ses acteurs, etc. Cette vague aurait peut-être dû m'enthousiasmer mais hélas pour moi – quoique sans trop de surprise, en fait – elle n'a pas du tout réactivé mon expérience passée, pour des raisons que je ne veux pas énumérer ici mais qui finalement sont plutôt positives voire rassurantes : heureusement que je ne suis pas complètement resté bloqué sur mes coups de foudre lycéens pour Robert Hood, Moodymann et Romanthony. Et en tout cas je me dis que comparé aux nouveaux jeunes loups de la deep house lyonnaise, les mecs de Justice avaient au moins eu la décence de dessiner librement par dessus leurs modèles – même si sur le coup, je les ai détestés pour ça.

Etienne Menu est co-rédacteur-en-chef de la revue Audimat. Il est sur Twitter.