Toutes les photos sont de l'auteur

À la beach party des rescapés de la scientologie

Où l'on croise aussi d'anciens mormons, d'ex témoins de Jéhovah et des chrétiens évangéliques qui ont perdu la foi.

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juil. 12 2018, 1:55pm

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Derek avait cinq ans quand ses parents sont devenus scientologues. La famille a fait ses valises et quitté sa petite ville texane, direction Los Angeles, pour se rapprocher de l'Église. Ses parents ont coupé les ponts avec le reste de sa famille, comme le veut la politique de « déconnexion » de l'Église, qui interdit à ses membres de parler à des personnes la remettant en cause. Et toute son enfance, Derek a suivi des cours de Scientologie et étudié les textes de son fondateur, L. Ron Hubbard.

À 15 ans, Derek signe un contrat, s'engageant pour une durée d'un milliard d'années envers la Sea Org, l’ordre religieux qui rassemble les principaux dirigeants de la Scientologie. Il abandonne le lycée et s'installe dans les dortoirs de l’organisation, où il est coupé de tout : pas de télévision, pas de radio, de téléphone portable, pas d'Internet et pas de livres traitant d'un autre sujet que celui de la Scientologie. Sa seule source de divertissement ? Battlefield Earth (2000), considéré comme l'un des pires films de tous les temps, mais basé sur un roman de Hubbard, avec John Travolta en tête d'affiche.

Quitter cet enfer a été un chemin de croix. À 18 ans, Derek est expulsé de la Sea Org pour avoir eu des relations homosexuelles - ce que la Scientologie dément : dans un communiqué envoyé à VICE, un porte-parole affirme que Derek a quitté la Sea Org de son plein gré, sans en préciser les raisons. Puis, à l'âge de 25 ans, c'est le coup de grâce : ses parents le renient pour avoir critiqué la Scientologie sur Internet.

Les cupcakes de l'ancienne mormone Sara Hart

Depuis, Derek se rend deux fois par an à la « beach party interconfessionnelle », qui a lieu dans le comté d'Orange, en Californie. Là Derek retrouve ses semblables : ceux qui, pour des raisons religieuses, ont grandi totalement coupé du reste du monde. On y croise d'anciens scientologues mais aussi des mormons, témoins de Jéhovah, juifs orthodoxes, musulmans intégristes et chrétiens évangéliques.

Morris Bird, le fondateur de l'événement, est un ancien mormon. Il a lancé ces rencontres en 2014 : « Quand vous perdez la foi, vous perdez aussi votre communauté », résume-t-il. « Vous n'avez plus personne vers qui vous tourner. » Cette beach party, à laquelle nous avons assisté, ressemblait en tous points à une beach party : on papote autour d’un feu de camp, il y a un buffet avec des petits fours, des nachos, des dips de carottes. Mais ici, les discussions tournent autour d’environnements abusifs, de croyances marginales et d’exclusion sociale.

Et ce qu'on entend colle froid dans le dos. Certains ont grandi en croyant qu'ils iraient en enfer s'ils buvaient du café. D'autres, qu'il est péché de célébrer son anniversaire. D’autres encore, que les Amérindiens sont les descendants d’Israélites maudits. Henny Kupferstein, une ancienne juive hassidique, devait par exemple respecter un rituel précis pour se couper les ongles. « On ne pouvait pas se couper les ongles des pieds et des mains le même jour », se souvient-elle, « et on ne pouvait pas les couper dans l'ordre, il fallait sauter un doigt puis revenir en arrière. » Tous ont vécu dans des communautés régies par des règles strictes, en marge de la société, subissant une pression quotidienne insupportable. Tous aussi, ont subi la douloureuse épreuve du départ.

« On a tous vécu la même chose. Quelle que soit la religion qu’ils ont quittée, c'est la même expérience », dit Bruce Christianson, un ancien mormon de 61 ans. « On a la même histoire. » Fait étonnant : eux-mêmes sont sidérés d’avoir cru à de telles absurdités. « Je croyais que les personnes handicapées méritaient de l'être… à cause du mal qu’elles avaient fait dans une vie antérieure », explique Derek. « Quand j’y repense, je ressens beaucoup de colère. »

Henny Kupferstein

Henny Kupferstein, participe à l’événement depuis plusieurs années. « Je suis née et j'ai grandi dans ce que j'appelle aujourd'hui une secte religieuse », dit-elle au sujet de son enfance dans la dynastie hassidique de Belz, à Brooklyn. « Il y avait une stricte séparation des sexes. Les filles n'avaient pas le droit à l’éducation et on n’avait pas le droit de parler à nos frères. Il y avait une salle de bains pour les garçons, une autre pour les filles. On n’avait pas le droit de lire. Pas de télévision ou de radio laïques, pas de musique classique, pas de culture populaire. Rien. C'était comme vivre dans un shtetl en Europe, mais en plein cœur de New York. »

Elle a coupé les ponts avec sa famille il y a huit ans. Son mari l’a quittée, elle a perdu la garde de ses enfants. « Je ne blâme pas Dieu », dit-elle. « Peu importe qui il est ou ce qu’il est, je ne le blâme pas pour les actes horribles qu'un petit groupe de personnes inflige à d'autres. » Son seul contact avec sa famille ? Quelques indices glanés sur internet : « J'ai appris que ma fille aînée a accepté un mariage arrangé, comme moi quand j'ai eu 18 ans. Maintenant, je suis grand-mère, que je le veuille ou non. »

Le rejet familial est un thème commun pour tous les participants. « On en discute beaucoup ensemble », déclare Christianson, ancien mormon. « Les rejets les plus systématiques viennent des scientologues et des témoins de Jéhovah. Chez les mormons, ça varie davantage. » Pour Derek, c’est cette peur du rejet qui le retenait dans la Scientologie. « C'est vraiment l’idée de ne plus jamais revoir ma famille qui m’a poussé à rester là-bas si longtemps. »

Bruce Christianson

Le rejet familial est dévastateur. Et il l’est deux fois plus pour quelqu'un qui a été coupé du reste de la société pendant longtemps. « Ils sont souvent à l’écart de leur famille, ils sont condamnés. Dans certains cas, ils sont complètement rejetés », explique Bird, tout en faisant cuire des côtelettes. « Et même quand ils ne sont pas rejetés, leur famille les traite différemment. Ils se sentent incompris. »

Jacqueline Hernandez, 24 ans, est une ancienne témoin de Jéhovah. Le rejet de sa famille n'est qu'un des nombreux obstacles qu’elle a rencontrés quand elle a perdu la foi, il y a cinq ans. « Ça a été très douloureux », explique-t-elle. « J’ai eu l’impression qu’on m'avait menti. Je n'avais pas le droit de me faire des amis au lycée. Ni d’aller à la fac ou de célébrer des anniversaires. Je n'ai jamais traîné avec quelqu'un de mon école. Je suis passée à côté de beaucoup de choses. Et je n'allais pas non plus vivre éternellement. J'ai dû accepter d'être mortelle. »

Cet événement est essentiel, il permet à ses participants de socialiser, ce qui relève pour eux de l'épreuve. Comme Derek, la plupart n’ont aucune référence à la pop culture. Kupferstein par exemple, n'a pas encore saisi la nuance entre Star Wars et Star Trek. Mais il existe des différences plus fondamentales. « J'ai été élevée en communauté, explique Kupferstein. Je devais contribuer à la vie du groupe, et j'étais incapable de savoir, par exemple, quelle était ma couleur préférée ! Mon estime de moi reposait sur ce que je pouvais apporter aux autres. Plus tard, j’ai compris que la plupart des gens sont très individualistes. Tout tourne autour d’eux. J’ai dû apprendre que ce n'est pas forcément de l’égoïsme. Mes amis les plus proches sont des mormons ou des anciens mormons, parce que nous partageons les mêmes valeurs. On met l'accent sur la famille, la politesse, l’éthique. Je continue d'admirer cela. »

Sara Hart

Sara Hart, une ancienne mormone de 38 ans, a perdu la foi il y a sept ans. Elle a préparé des cupcakes décorés avec des pilules de Prozac en référence à la consommation élevée d'antidépresseurs dans l'Utah, l'État qui compte le pourcentage le plus élevé de Mormons. « J'étais super déprimée quand mon mariage a commencé à battre de l’aile. Je me suis mariée trop jeune et pour de mauvaises raisons. Je ne compte pas me taire. J'ai même presque envie d'en rire. »

Sara a également apporté une bible, un recueil de cantiques mormons et quelques fiches de dîme. Enfin d'après-midi, elle les a jeté au feu.

Jamie Lee Curtis Taete est sur Instagram.

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