Je suis allé à un beach party d’anciens scientologues, mormons et juifs hassidiques
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Société

Je suis allé à un beach party d’anciens scientologues, mormons et juifs hassidiques

Il se trouve qu’ils ont beaucoup en commun.
10 juillet 2018, 2:49pm

Quand mon ami Derek Bloch avait cinq ans, ses parents sont devenus scientologues. Ensuite, il a grandi dans un univers parallèle.

La famille a fait ses bagages et a quitté sa maison d’une petite ville texane à destination de Dallas d'abord, puis à Los Angeles, afin de se rapprocher de l'église. Toute son enfance, Derek a suivi des cours de scientologie, étudié les travaux du fondateur de la scientologie, L. Ron Hubbard, et s’est diverti avec ce qu’approuvait la scientologie. Ses parents et lui ont rompu les liens avec la majorité de la parenté, car l'église exige de couper les ponts avec la famille et les amis en désaccord avec la religion et ses préceptes.

À 15 ans, Derek a juré fidélité et obéissance pendant un milliard d'années à Sea Org, un groupe extrêmement dévot au sein de l'Église de scientologie. Il a alors quitté l’école secondaire et ses parents, et emménagé dans des dortoirs de scientologie pour consacrer chaque heure de son temps à l'église. Il n'y avait pas de télévision, pas de radio, pas de téléphone portable, pas d’internet ni de livres sur autre chose que la scientologie. Le seul film qu'il a vu était Battlefield Earth, avec John Travolta, sorti en 2000, basé sur un roman de Hubbard et presque unanimement considéré comme l'un des pires films de tous les temps. « J’y suis allé seulement parce que quelqu'un a payé mon billet, et ils nous ont demandé de le voir, m'a-t-il raconté. Ils me l'ont fait voir trois ou quatre fois, et j'ai dormi pendant le film. »

Son départ du monde de la scientologie ne s’est pas fait du jour au lendemain. Le retour a débuté lorsqu’il a été expulsé de Sea Org, à 18 ans, parce qu’il entretenait une relation avec un homme, et a été achevé quand ses parents l’ont désavoué et mis à la porte de leur maison à 25 ans parce qu’il avait fait des commentaires contre la scientologie en ligne. (Ce que nie l'Église de scientologie. Dans une déclaration envoyée par courriel à VICE, un porte-parole a déclaré que Derek avait quitté la Scientologie et avait coupé le contact avec sa famille volontairement. L’Église n’a pas précisé pourquoi il avait été expulsé de Sea Org.)

Les cupcakes de l'ex-mormone Sara Hart

C’est par l’entremise de Derek que j’ai découvert le Southern Beach Interfaithless Beach Party. Un beach party qui a lieu deux fois par année dans le comté d'Orange, en Californie, auquel sont conviés les gens comme Derek : ceux qui ont grandi sur notre planète, mais, en raison de croyances religieuses, ont vécu hors du monde. Il attire d'anciens scientologues, mormons, témoins de Jéhovah, juifs orthodoxes, musulmans ou chrétiens évangéliques. Mais Morris Bird, son fondateur, dit que toute personne qui est passée par une des « religions plus exigeantes » est bienvenue.

Morris Bird, un ancien mormon, a lancé ces rencontres en 2014 après avoir noté des similitudes entre sa perte de foi et celle de personnes d'autres religions extrêmes. « Quand vous quittez ce genre de communauté qui a tendance à englober toute votre vie et exige beaucoup de vous, c'est comme si vous perdiez votre communauté, a-t-il résumé. Vous n'avez plus personne avec qui vous avez l’impression d’avoir quelque chose en commun. »

Le plus récent beach party, auquel j'ai participé par une froide et grise journée de la fin de mai, ressemblait beaucoup à n'importe quel autre beach party. Il y avait des tables pliantes avec des biscuits, des Doritos et des plateaux de mini-carottes. La différence, c’était qu'entre les bouchées de salade de patate, les gens avec qui je jasais me racontaient des histoires d'enfance dans un milieu abusif, de croyances marginales ou de rejet par leur famille et leurs amis.

Bien qu’une variété de croyances étaient représentées, il y avait des dénominateurs communs dans le passé de la plupart des participants. Quelques-uns ont grandi en croyant qu'ils iraient en enfer s'ils buvaient du café. D'autres qu'il était péché de célébrer les anniversaires. D’autres encore que les Amérindiens sont les descendants d’israélites maudits. Henny Kupferstein, une ancienne juive hassidique, m'a dit que, dans son enfance, les règles pour se couper les ongles étaient très strictes. « On ne pouvait pas se couper les ongles d’orteils et les ongles des doigts le même jour, dit-elle, et on ne pouvait pas les couper dans l'ordre : il fallait sauter un doigt puis revenir en arrière. »

Mais tous savaient ce que c'est que de vivre dans une communauté qui exerce une immense pression pour vous pousser à croire et vous conformer, où la vie quotidienne est régie par des règles strictes qui n'existent pas dans la société en général. Et ils avaient subi la douloureuse épreuve du départ.

« Quand je rencontre des gens ici, ils ont tous vécu la même chose que moi. Quelle que soit la religion qu’ils ont quittée, c'est la même expérience », m’a dit Bruce Christianson, un ancien mormon de 61 ans. « On a la même histoire. »

Les gens avec qui j'ai parlé semblaient sidérés par les choses qu'ils ont crues. « Une des choses ridicules [que je croyais], c'est que les personnes handicapées méritent de l'être... à cause du mal qu'elles ont fait dans une vie antérieure, m'a dit Derek. Ça me met parfois en colère. »

Henny Kupferstein

Henny Kupferstein, l’ex-juive hassidique, participe à ces beach partys depuis quelques années. « Je suis née et j'ai grandi dans ce que j'appelle aujourd'hui une secte », m'a-t-elle dit. Elle a passé son enfance dans la dynastie hassidique Belz de Brooklyn.

« Les filles n'avaient pas le droit à l’éducation, m’a-t-elle dit. On n'avait pas le droit de parler à nos frères, il y avait une séparation stricte entre les garçons et les filles. On n’avait deux salles de bains différentes. Il n'y avait pas d'éducation du tout, pas d'éducation laïque. On n'avait pas le droit de lire de l’anglais ou de parler en anglais. Pas de télévision ou de radio laïques, pas de musique classique, pas de culture populaire. Rien. C’était comme vivre dans un shtetl d’Europe, mais en plein cœur de New York. »

Elle m'a dit qu'elle avait quitté sa famille il y a huit ans, après s'être rebellée contre les règles strictes de sa religion. Son mariage a été un échec et elle a perdu la garde de ses enfants.

« Je ne blâme pas Dieu, dit-elle. Peu importe ce qu’est Dieu, je ne le blâme pas pour ce qu’un petit groupe de personnes vraiment horribles a fait à beaucoup d'autres personnes. »

Elle a eu très peu d’échanges avec sa famille au cours des huit dernières années, mais elle essayait de garder un lien avec eux par internet. « Le mariage de mon aînée a aussi été arrangé, comme moi quand j'ai eu 18 ans, m’a-t-elle dit. Et maintenant, je suis grand-mère, que je le veuille ou non. »

La séparation d’avec le reste de la famille a été un épisode de la vie de beaucoup des gens à qui j'ai parlé.

« On compare beaucoup nos rejets », a admis Christianson, l'ex-mormon. « Les rejets les plus systématiques et les plus complets, je dirais, sont chez les scientologues. Et les suivants, très complets aussi, sont chez les Témoins de Jéhovah. Chez les mormons, ça varie davantage. »

Derek m'a dit que la peur d'être rejeté le retenait dans la scientologie. « J'ai un ami qui a été en prison, et j’ai vécu presque la même chose que lui dans le Sea Org », m'a-t-il dit. Lui, c’est l’idée de ne plus jamais revoir sa famille qui l’a maintenu enfermé, plutôt qu’une vraie porte de cellule, a-t-il illustré.

Bruce Christianson

Le rejet du reste de sa famille est généralement dévastateur. Mais quand ça arrive à une personne qui a grandi coupée du reste de la société, comme beaucoup des gens que j’ai rencontrés, c’est doublement traumatisant.

« Ils sont souvent à l’écart de leur famille, ils sont condamnés, dans certains cas, ils sont complètement rejetés », m'a dit Bird, le fondateur du beach party, tout en cuisinant un lot de côtes levées. « Dans certains cas, s'ils ne sont pas rejetés, leur famille les traite différemment : ils ont l'impression qu’il n’y a nulle part où les gens les comprennent. »

Jacqueline Hernandez, 24 ans, ex-membre des Témoins de Jéhovah m’a quant à elle expliqué que le rejet de sa famille n'était que l'une des nombreuses douleurs causées par sa perte de foi il y a cinq ans, après de nombreuses recherches sur Google. « C'était juste comme si c'était complètement révolutionnaire et douloureux, a-t-elle dit. Je me sentais comme si on m'avait menti. Je n'avais pas été autorisé à me faire des amis à l'école secondaire ou à avoir une éducation normale ou à célébrer des anniversaires. Je ne suis jamais sorti avec quelqu'un de l'école. J'ai essayé de ne pas me faire d'amis. Je me suis rendu compte que c’était un gâchis. Et je n'allais pas non plus vivre éternellement. J'ai dû accepter la mortalité. »

Les personnes auxquelles j'ai parlé m'ont dit qu'ils aimaient le beach party parce qu’ailleurs, il leur est difficile d’approcher les autres. Comme Derek, beaucoup ont passé leur enfance à l'écart de la culture populaire, n’ont pas grand-chose en commun avec la plupart des Américains. Mais Henny Kupferstein a dit que, même si elle n'a pas encore compris la différence entre Star Wars et Star Trek, elle pense qu'il y a des différences plus fondamentales à comprendre.

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« J'ai été élevée pour la vie en communauté, a-t-elle dit. Je n'avais aucune idée de ma couleur de cheveux préférée ou de mon style de chaussure; je savais juste ce que je devais faire pour contribuer au groupe. Mon estime de moi reposait sur ce que je pouvais apporter à ma communauté. En en sortant, j’ai découvert que ce concept n’existe pas aux États-Unis. La plupart des gens sont individualistes, tout tourne autour d’eux. J'ai dû apprendre que ce n'est pas égoïste, que c'est ce que la vie ici exige.

« Je pense que certains de mes amis les plus proches sont des mormons ou des ex-mormons, parce qu’on a beaucoup en commun, les valeurs, le style de vie, l’importance de la famille, la politesse, l’éthique, être un bon citoyen, poursuit-elle. J’admire ça. »

Tous les participants avec qui j'ai parlé avaient un sens de l'humour par rapport à leurs anciennes croyances et faisaient des blagues au sujet de leur religion et de leur comportement quand ils étaient au plus profond d'eux.

Sara Hart

Sara Hart, une ancienne mormone de 38 ans qui a perdu la foi il y a sept ans, a apporté des cupcakes décorés avec le mot « Prozac » en référence à la forte utilisation d'antidépresseurs en Utah, l'État avec le pourcentage le plus élevé de mormons. « J'étais aussi très dépressive lorsque mon mariage tombait en morceaux parce que je me suis mariée trop jeune et pour de mauvaises raisons, a-t-elle expliqué. Et je ne vais pas me taire. Je vais en rire. »

Elle a également apporté avec une Bible, un recueil de cantiques mormons et quelques fiches de dîme qu'elle a jetées dans le feu un peu avant la fin de l'après-midi.

« J'aime rire des choses, m’a-t-elle dit. Parce que si tu peux en rire, ça n'a aucune emprise sur toi. »

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