coupe du monde 2018

Pourquoi les français sont-ils nuls en chants de supporters ?

Marseillaises massacrées, hymnes complètement ratés : la France ne sait pas chanter, et le prouve de l'Ekaterinbourg Arena aux stades de Ligue 3. Mais pourquoi sommes-nous aussi mauvais ?
Photo: Remy Gabalda / AFP 

En Angleterre, et à un degré moindre en Amérique du Sud, le chant de supporter est comme Dieu : partout et en toutes choses. Il se réinvente constamment, prend le prétexte de la réussite de n’importe quel joueur pour chanter n’importe quoi, avec autodérision souvent, et talent toujours. L’hymne des fans d’Arsenal en l’honneur de Laurent Koscielny le démontre – sans parler de la chanson bêbête dédiée à Marouane Chamakh.

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En revanche, en France, on n'y est pas du tout. Les chants sont là pourtant. Prenons par exemple le RC Lens, club au supportariat encore plutôt inventif. Les dix dernières années ont vu Les Corons rejoindre La Lensoise dans les hymnes de Bollaert, et le clapping (pompé à Nice certes, qui l'avait pompé aux Turcs) venir célébrer chaque victoire (celles-ci devenant de plus en plus rares, vous l'aurez noté). Il y a deux ans, le kop avait même mis en place une chanson dédiée à Alphonse Areola, éphémère gardien lensois, aujourd’hui au PSG et actuellement en Russie avec les Bleus. Les paroles étaient sommaires, à base de « Areola, lalalalala », mais les fans avaient ajouté à cela une petite chorégraphie digne des majorettes de Hénin-Beaumont. Tout cela était bon enfant, et renforçait la proximité entre joueurs et supporters, l'identification au club, bref, les bases du supportérisme.

Pourquoi les supporters français n'ont-ils jamais importé cette tendance du chant personnalisé, de l'ode à ton buteur, de la reprise aléatoire de chanson pop où tu pourrais placer le nom de Maxime Gonalons ? Serait-ce le symptôme d'une baisse de la ferveur dans le supportariat français, ou tout simplement le triste constat d’une exception culturelle hexagonale dans le monde du foot ?

Auteur du Petit manuel musical du football, le journaliste de L'Equipe Pierre-Etienne Minonzio a vu passer pas mal de chansons émanant des tribunes anglaises. « Il y a des coups de génie parfois. Quand les supporters de Newcastle chantent "Sunday, monday, Habib Beye" sur l'air du générique de Happy Days, c'est une trouvaille exceptionnelle. Mais il ne faut pas non plus idéaliser les chants de supporters anglais. » Selon lui, le fait que la Grande-Bretagne soit une référence en matière de chants de supporters a pas mal à voir avec la culture populaire anglaise. « Là-bas, dans la culture ouvrière, le foot résonne avec la culture musicale. C'est beaucoup moins cloisonné qu'en France. Dans les années 1960, à Liverpool, ils chantaient spontanément les chansons des Beatles dans les travées d'Anfield, explique-t-il. C'est un délire particulier. »

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Si on se réfère au site anglais Fan Chants, qui possède une base de données plutôt conséquente en matière de chants de supporters, on se rend compte que quelques chants personnalisés existent pourtant dans les tribunes hexagonales. Bordeaux est plutôt bien placé en la matière, avec des chants trashant les joueurs adverses (l'ancien gardien auxerrois Olivier Sorin par exemple) ou même ses propres joueurs avec le fameux « Janot si t'es sympa, laisse marquer Ben Khalfallah ». On a aussi un « Il fait rêver les Bordelais Yoann Gourcuff » pas folichon. Heureusement, les supporters niçois sont là pour sauver l'honneur. Quand Hatem Ben Arfa était encore un joueur de foot, sur la Côte d’Azur donc, ils avaient repris le « Ya Mustapha » de Bob Azzam pour en faire un « Hatem, on t'aime, Hatem, on t'adore ». Paraît-il qu'à Caen, on chantait pour Nicolas Seube. Mais est-ce du même niveau que « Steve Gerrard, Gerrard » ? Rien n’est moins sûr. Dans le championnat français, on en reste à scander le nom du joueur et enchaîner avec un « lalalalala » ou un « clap clap clap ». Voire, au mieux, à un « C'est notre meilleur joueur », suivi du nom du dit joueur. Pas très sexy on vous l’accorde.

« En Angleterre, le foot résonne avec la culture musicale. C'est beaucoup moins cloisonné qu'en France » – Pierre-Etienne Minonzio, auteur du Petit manuel musical du football

Il y a bien eu une petite tendance à la chanson débile sur Youtube pour rendre hommage ou se foutre gentiment des joueurs : Julien Cazarre s'en était fait une spécialité sur RMC, et on se souvient du « Ja-vier Pa-store » de ce type en décapotable en 2011. On préférera quand même la chanson « Saint Bruno Grougi » par le groupe brestois La Lucha Libre. Mais ces chansons n'ont jamais été reprises tous les weekends dans les tribunes. Pourtant, les supporters français ne sont pas contre les chants longs et élaborés ou les hymnes un peu pétés. Ça peut se voir du « Oh, ville lumière » du Parc des princes au « Galette saucisse je t'aime » du Roazhon Park, voire à la reprise de « Comme un ouragan » à Louis II, en hommage à une chanteuse locale.

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Ces dernières années, d'autres chants ont fait leur chemin jusqu'aux virages français en grande partie grâce aux réseaux sociaux et à Youtube. « Il y a beaucoup de mélodies longues, soutenues et rythmées dans les stades français, que ce soit à Nantes, à Bordeaux ou Saint-Etienne par exemple », explique Franck Berteau, auteur du Dictionnaire des supporters (Editions Stock, 2013). De nouveaux chants arrivent tout le temps, assure-t-il, qu'ils soient inspirés de « Brasil decimé que se siente », le chant anti-brésilien entendu au Brésil lors de la Coupe du monde 2014, ou de « Dale Cavese », chanson de variété vénézuélienne reprise par les ultras du club de Cavese en Série C. Pour Franck Berteau, « il y a encore une grosse variété de chants en France ». Mais toujours pas de chants dédiés . « C'est parce que la France est plutôt sur un modèle de supportérisme d'ultras à l'italienne, plutôt que sur une culture fan à l'anglaise, qui va plus aller dans l'idolâtrie des joueurs. »

En Espagne, ce supportérisme existe aussi, mais il est plus rare. Pepe, fan de l'Atletico, raconte qu'on chante « souvent pour les joueurs qui ont été formés au club ». Torres a sa chanson évidemment. En Italie, on chante traditionnellement pour l'équipe, pour la ville, pour le maillot, comme l'explique Samuele, supporter de la Roma depuis des années. « Les chansons de la Roma sont particulières : on parle de la Roma comme d'une femme. » Totti est l'un des rares à avoir droit à un chant dédié : « Il n'y a qu'un seul capitaine », disent les paroles. Sinon, les Italiens piochent eux aussi allègrement dans le répertoire de la chanson populaire nationale. En France, on chante du Aznavour ou du Piaf au Parc des Princes rappelle Franck Berteau. Mais pas à destination des joueurs. Toujours de l'équipe.

Pierre, 30 ans, a connu les travées des stades des deux côtés de la Manche, à Paris et à Londres. À Fulham, adolescent, il découvre les chants dédiés aux joueurs français de l'époque : Steed Malbranque, Steve Marlet, Louis Saha. « Il y avait une proximité avec les joueurs qui était plus grande. On les attendait à leur arrivée au stade, tu pouvais leur parler. Malbranque nous racontait d'ailleurs qu'il croyait se faire huer à chaque match. » En réalité, les supporters criaient un long « Steeeeeed », comme les Mancuniens ont pu le faire pour « Ruuuuud » Van Nistelrooy ou pour Robert « Huuuuuuuth » dans tous les clubs moisis où il est passé après Chelsea. Selon Pierre, c'est la proximité des joueurs avec les supporters qui fait la différence. « T'as pas un chant pour n'importe qui non plus. Dans les années où j'étais en tribune Boulogne, on n'allait pas chanter pour Sessegnon ou Hoarau alors qu'on savait qu'ils n'allaient pas rester. »

Il semblerait pourtant qu'il ait existé un temps où on pouvait tout de même entendre des « Capitaine Raï » (sur l'air de « Capitaine Flam » évidemment) ou des « Magique Alain Roche » émerger de la tribune Auteuil. Ça s'appelait les années 90.