Crise des migrants : Rejoindre l'Angleterre à tout prix

VICE News a rencontré des migrants à Calais et dans ses environs. Ils nous ont expliqué comment opéraient les passeurs lors de la dernière étape vers Angleterre.

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07 août 2015, 3:00pm

Photo de Frederick Paxton pour VICE News

VICE News regroupe ses articles sur la crise migratoire mondiale sur son blog «Migrants »

La ville française de Calais fait la une de la presse européenne depuis des mois — si ce n'est des années. Des réfugiés désespérés et des migrants essayent chaque jour de passer de l'autre côté de la Manche, pour s'installer au Royaume-Uni. Ce mardi, un ressortissant soudanais a été repéré et arrêté par la police, alors qu'il marchait dans le tunnel sous la Manche. Les forces de l'ordre l'ont interpellé alors qu'il arrivait quasiment au bout du tunnel de 50 kilomètres de long.

Près de 3 000 réfugiés et migrants vivent actuellement dans la « Jungle » — le nom donné au camp de réfugiés installé dans les environs de Calais. La majorité des personnes établies ici ont fui les conflits et les persécutions, et viennent de pays comme la Syrie, l'Irak, l'Érythrée et le Soudan. La plupart ont des femmes, des maris, des enfants ou des parents qui sont déjà installés en Angleterre. Une grande majorité d'entre eux parlent anglais, mais pas vraiment français.

En revanche, si le camp attire l'attention des médias, ce n'est pas le seul point de chute des migrants qui patientent dans le nord de la France avant d'essayer de rejoindre la Grande-Bretagne.

À lire : Calais : Les migrants tentent désespérément de passer par le tunnel sous la Manche

Ce mercredi, VICE News s'est rendu à Téteghem, près de Dunkerque, suite aux révélations de la chaine de télévision britannique, Sky News. Celle-ci expliquait qu'un camp de migrants établi dans la petite ville serait contrôlé par des passeurs. Téteghem est seulement à 45 minutes de voiture de Calais.

Nous n'avons pas pu rester longtemps dans le camp. À notre arrivée, nous avons été immédiatement approchés par un homme qui avait un accent anglais, avec ce qui ressemblait à une Rolex en or au poignet. Il a expliqué à VICE News qu'il était un « criminel reconnu du sud londonien » avant d'arriver ici et de s'installer dans le camp de Téteghem.

Après un petit débat sur les terribles conditions de vie dans le camp, il a menacé de nous pendre à un arbre et de casser nos caméras si on ne déguerpissait pas rapidement du camp. Alors qu'on rejoignait notre voiture, il a commencé à appeler des renforts.

Un groupe de migrants dans un petit camp de la ville Téteghem près de Dunkerque, dans le nord de la France. (Photo par Frederick Paxton pour VICE News)

On a aussi croisé des Vietnamiens dans le camp qui nous ont gentiment fait un signe de la main alors qu'ils allaient chercher de l'eau. Nous sommes aussi tombés sur une famille syrienne qui vivait dans ce qui semblait être un grand contenaire. Un petit garçon syrien faisait du vélo autour du camp et discutait dans la bonne humeur avec l'homme à la Rolex qui nous avait menacés.

Des volontaires de Médecins du Monde, qui apportaient des provisions dans le camp, ont expliqué à VICE News qu'environ 80 ou 100 personnes vivaient ici, et qu'un autre camp se trouvait pas loin.

Un groupe de migrants originaires d'Iran courent derrière un bus de la ville de Téteghem, près de Dunkerque dans le nord de la France. (Photo par Frederick Paxton pour VICE News)

À quelques kilomètres du camp, un groupe d'Iraniens était assis sur l'herbe près du supermarché Lidl. Ils attendaient le bus. Un des Iraniens — un homme sympathique qui avait fait le voyage avec son fils adolescent, laissant derrière lui trois autres enfants — a expliqué à VICE News qu'ils avaient payé près de 10 000 euros chacun pour faire le voyage. « 7 000 euros pour rejoindre la France depuis l'Iran, et 3 000 euros pour rallier l'Angleterre depuis Paris. » Le duo précisait qu'ils avaient fait le voyage dans une grosse voiture tout du long et qu'ils étaient rentrés en Europe par la Turquie.

Un autre groupe de migrants récoltait des fruits rouges sur le bord de la route à Téteghem.

Des migrants marchent le long de la route, où ils ramassaient des baies — dans la ville de Téteghem près de Dunkerque, dans le nord de la France. (Photo de Frederick Paxton pour VICE News)

De retour à Calais, un jeune homme de 24 ans, que l'on appellera Salem, se tenait au beau milieu d'un champ bordant l'autoroute. Il attendait que la police parte pour essayer de refaire une futile tentative de s'infiltrer dans une gare et monter à bord d'un train.

Salem a quitté la Syrie avec son frère après que le patron de son père, un ex-officiel du gouvernement syrien, a été qualifié de traître. La famille de Salem a alors été la cible d'attaques et son frère a été brièvement emprisonné.

Il tremblait dans sa veste matelassée trop grande pour lui, qu'une ONG lui avait donné plus tôt dans la journée. Il nous a décrits ses 4 jours à Calais, et ses tentatives de s'attacher les services d'un passeur pour réaliser la dernière étape de son long périple.

Salem nous a dit que c'était très simple de trouver des passeurs dans Calais. « Là, si je vais dans la Jungle, des gens vont venir me voir et me dire "Tu vas où ?" — chaque groupe a un passeur. Certains en ont parfois 2 ou 3. »

À lire : Crise des migrants à Calais : Eurotunnel demande 9,7 millions d'euros à la France et à la Grande-Bretagne

Salem est parti de Syrie avec de l'argent que sa famille lui a confié. Son voyage l'a amené en Turquie, en Grèce, Macédoine, Serbie, Hongrie, Allemagne et Hollande. Les passeurs et membres de la mafia étaient une constante de toutes ses étapes. Il a été menacé, emprisonné et extorqué un peu de partout en Europe.

« Je n'ai pas de passeur. Ils n'acceptent pas mon argent. Je n'ai pas d'argent, » lâchait-il. « Ils demandent beaucoup. Je lui suis allé voir un passeur égyptien — qui m'a demandé 3 500 euros. Je lui ai dit que j'avais seulement 1 000 euros. »

Salem explique qu'il y a aujourd'hui trois moyens de rejoindre le Royaume-Uni. Vous pouvez soit y aller en train, soit attendre un embouteillage et monter dans un camion pendant que quelqu'un d'autre ferme les portes, ou sinon vous pouvez trouver quelqu'un qui est d'accord de vous prendre en voiture. « Ça, c'est la méthode des passeurs, » explique Salem.

« Vous confiez l'argent à une tierce personne — généralement quelqu'un qui habite en Angleterre, » continue Salem. Un ami du migrant et un ami du passeur en Grande-Bretagne restent ensemble pendant que que le migrant tente de passer. Une fois que le migrant a passé la frontière, il envoie immédiatementun texto à son ami. « Une fois que je lui dis que je suis bien arrivé, il peut donner l'argent à l'ami du passeur. »

Des migrants se rassemblent près de l'entrée de l'Eurotunnel à Calais, qui relie la France à l'Angleterre. (Photo par Frederick Paxton / VICE News)

Découragé et désespéré, Salem a essayé de suivre un passeur ce lundi soir. L'homme a sorti une arme, qu'il a braquée sur lui. « De ce que j'ai vu, il y a un passeur et deux types qui veillent, » explique Salem.

D'autres migrants qui sont établis dans le camp, ont confié à VICE News que 10 000 euros est le tarif en vigueur pour qu'un conducteur de camion accepte de cacher un migrant dans sa remorque pour traverser la Manche.

Pourtant, d'autres nous ont dit être certains qu'aucun passeur n'opérait à Calais.

Suivez Sally Hayden sur Twitter : @sallyhayd

Suivez Frederick Paxton sur Twitter : @freddiepaxton

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