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Culture

Le libre arbitre n'existe pas

« Nous sommes de simples créatures biologiques sans capacité d'agir », selon le neurobiologiste Robert Sapolsky.

par Josiah Hesse
31 Mai 2017, 4:30am

Cet article a été initialement publié sur VICE US.

Il n'existe pas de concept plus américain que le « libre arbitre », cette idée selon laquelle nous sommes tous dotés du pouvoir de choisir notre propre voie, qu'elle soit faite de succès ou de destruction – et nous devons également assumer les conséquences de ces choix. C'est pour cette même raison que nous « punissons » les personnes qui enfreignent la loi. Cette idée est tellement ancrée dans nos mœurs que personne ne l'a vraiment remise en question, jusqu'à maintenant.

Robert Sapolsky, primatologue et neurobiologiste à l'université de Stanford, ne voit pas les choses de la même manière. Tout d'abord, il est fermement opposé au concept de libre arbitre. Il estime que notre comportement est un mélange complexe et chaotique de facteurs si différents les uns des autres qu'il est franchement stupide de penser qu'il n'y a qu'un seul « nous », singulier et autonome, qui mène la danse. Il explique tout cela dans son nouveau livre, Behave: The Biology of Humans at Our Best and Worst. Cet ouvrage parle notamment de neurologie, de philosophie, de politique, de la théorie de l'évolution, d'anthropologie, d'histoire et de génétique. On peut se perdre dans le nombre de variables que comprend le comportement humain, mais c'est là toute la théorie de Robert Sapolsky : les décisions que nous prenons dépendent de « notre environnement prénatal, de nos gènes, de nos hormones, du comportement autoritaire ou égalitaire de nos parents, du fait que nous ayons été témoins de violence lors de notre enfance ou non, du moment où nous avons pris notre petit-déjeuner… »

Le livre de Robert Sapolsky se concentre sur les mécanismes qui agissent en coulisses de notre conscience. J'ai pu m'entretenir avec lui pour parler de son ouvrage. Nous avons discuté de libre arbitre, de la nature de l'existence et des êtres humains – lesquels ont quand même mis pas mal de temps avant de se rendre compte que les épileptiques ne méritaient pas d'être brûlés vifs.

VICE : Parlez-moi de votre nouveau livre.
Dr Robert Sapolsky : Le thème principal du livre est que nous sommes des créatures biologiques – ce qui ne devrait pas être un scoop. Pour cette raison, tous nos comportements sont le produit de notre biologie, ce qui ne devrait pas être un scoop non plus – même si ça l'est pour certaines personnes.

Lorsqu'il s'agit de comprendre nos comportements (les meilleurs, les pires et tout ce qui se trouve entre les deux), on ne va pas aller bien loin si l'on pense que tout peut être expliqué grâce à un seul facteur – que ce soit une partie du cerveau, une expérience lors de la petite enfance, une hormone, un gène, ou autre chose. Un comportement est dû à divers facteurs : de tout ce qui touche à la neurobiologie une seconde avant notre action, à une pression relative à l'évolution qui remonte à des millions d'années.

Votre livre présente des idées plutôt novatrices quant au libre arbitre et au système judiciaire.
Je ne crois pas en l'existence du libre arbitre, mais il est très compliqué de s'imaginer vivre dans un monde où les gens ont accepté cette réalité, particulièrement lorsque cela touche au système judiciaire. En fin de compte, des mots comme « punition », « justice », « libre arbitre », « malfaisant » et « âme » sont complètement hors de propos et scientifiquement obsolètes lorsqu'il s'agit de comprendre notre comportement. C'est extrêmement compliqué de faire comprendre aux gens que nous sommes de simples créatures biologiques sans capacité d'agir.

Selon les personnes concernées, cela peut avoir plus d'importance, j'imagine ?
Si quelqu'un vous complimente sur votre coupe de cheveux et que vous vous en attribuez le mérite au lieu de faire un bref compte rendu des millions d'années d'évolution qui vous ont poussé à choisir cette coupe par rapport à une autre, ce n'est pas très grave. Mais dans les comportements où l'on est plus prompt à juger sévèrement, c'est là qu'il faut s'éloigner des idées absurdes et dépassées sur notre propre capacité d'agir pour se concentrer sur la biologie : lorsqu'on fait partie d'un jury, lorsqu'on évalue un étudiant en classe, lorsqu'on essaye de comprendre le comportement d'un être cher… C'est dans ces moments-là qu'il faudrait reconnaître qu'il ne s'agit que de biologie, du début à la fin.

Au début du livre, vous confessez que vous aimeriez voir Hitler être déféré en justice – même si cela contredit votre approche scientifique de la justice et du crime. Vous suggérez presque qu'il faudrait avoir de l'empathie pour ceux qui commettent les pires crimes, même si cela n'est pas dans notre nature.
Certaines personnes ont du mal à la comprendre, surtout lorsqu'on parle du système judiciaire, mais j'utilise toujours la même analogie – imaginez que votre voiture a un problème de freins. S'ils ne sont pas trop amochés, vous allez les réparer. S'ils ne sont pas réparables, vous laissez la voiture au garage le temps qu'il faudra, et votre seule responsabilité sera de vous assurer que cette voiture aux freins cassés ne peut pas faire de mal à quiconque. Mais personne ne va penser que vous punissez la voiture, et personne ne va accuser votre voiture d'avoir une faiblesse morale. Il faut qu'on arrive à avoir le même état d'esprit avec les criminels.

La plupart des gens auraient tendance à réagir avec hostilité à ce genre de propos, sachant que nous ne sommes pas habitués à voir les choses sous cet angle.
Ce changement de pensée semble impossible pour la plupart des gens, mais nous l'avons déjà fait par le passé. Il y a 500 ans, si vous étiez intelligent, attentionné, réfléchi, vous pensiez malgré toute personne saisie de convulsions était possédée par un démon et méritait le bûcher. Il nous a fallu 500 ans pour comprendre l'épilepsie, et pour se dire : « Oh, en fait ce n'est pas de la faute de cette personne. Elle n'a pas couché avec Satan, il y a juste un dérèglement dans l'activité électrique du cerveau. » Comme il a fallu 500 ans à la civilisation occidentale pour arriver à expliquer les convulsions, qui sait combien de temps il nous faudra pour comprendre les royaumes plus subtils des comportements anormaux que nous expliquons pour l'instant avec la théologie.

Si nous ne sommes pas responsables de notre mauvaise conduite, alors nous ne sommes pas non plus responsables de notre bonne conduite, n'est-ce pas ? Cela signifie-t-il que tout le succès qu'une personne connaît dans sa vie est dû à la chance ?
C'est l'inconnue de mon équation. Même s'il est compliqué pour nous d'accepter que nos pires comportements soient dus à la biologie, il est encore plus difficile pour les gens d'accepter que c'est également la biologie qui est à l'origine de notre bonne conduite. C'est un problème moins urgent que les incarcérations de masse. Mais oui, il faut que l'on reconnaisse à quel point le hasard de la biologie a doté certains d'entre nous de choses que les autres n'ont pas.

En abolissant la notion de libre arbitre, vous remettez en cause la théologie abrahamique de la relation entre Dieu et l'homme – ainsi que l'existence même de Dieu.
En tant qu'athée pur et dur, je ne vois pas d'objection à cela. C'est également une remise en cause d'un autre principe : l'idée selon laquelle nous sommes plus que nos cerveaux, car il existerait quelque chose à l'intérieur de nous, un être qui existerait dans notre cerveau mais qui n'est pas fait de notre cerveau, un « moi » qui est plus que biologique. Cette théorie est aussi plausible que l'alchimie ou l'astrologie. Certaines personnes transportent cette idée dans le cadre religieux, mais même en dehors de la religion, l'individu lambda pense qu'il existe quelque chose de plus que lui – quelque chose de plus que de la chimie ou de la biologie.

Donc votre théorie dépasse la notion de religion ou d'âme. Vous vous attaquez à notre conception fondamentale de l'existence humaine.
De temps à autre, je donne un cours sur les idées que j'expose dans ce livre. Il y a environ 500 ou 600 personnes qui y assistent, et, statistiquement, il est garanti que 5 ou 6 élèves vont faire une crise de foi, tandis que 3 ou 4 autres vont faire une crise existentielle. Ça peut être très perturbant d'entendre tout cela. Nous aimons notre individualité, nous aimons être mystérieux, nous croyons en l'inné, et ça peut être inquiétant de voir les rouages biologiques qui font marcher tout le système.

Cette compréhension biologique peut-elle nous aider à prévoir les comportements d'une personne ?
On ne peut pas observer scientifiquement un groupe de personnes ayant des dommages au cortex préfrontal et dire : « celui-ci va devenir un serial killer, ou celle-là va roter bruyamment lors d'un éloge funèbre et ne va pas comprendre pourquoi c'est socialement inacceptable. » Cependant, lorsqu'on regarde la vitesse à laquelle on apprend de nouvelles choses sur l'origine des comportements humains, avec le temps, cette notion selon laquelle un petit être est aux commandes de notre cerveau et prend des décisions pour nous va être de plus en plus minimisée – et va peut-être finir par disparaître.

Vous pensez qu'il existe malgré tout un facteur non-biologique qui influence notre comportement : la culture. Ou alors, la culture influence-t-elle la biologie de nos cerveaux elle également ?
Oui, énormément. Si vous avez été élevé dans la culture individualiste et dure à cuire des États-Unis, en comparaison à la culture collectiviste de l'Asie de l'Est, cela peut mener à une idée différente de la coopération et de l'interaction avec une foule. Prenez une personne qui a grandi dans un environnement urbain, entourée de 100 000 personnes, et une autre qui a été élevée dans un environnement rural. En moyenne, les personnes issues d'un environnement urbain ont une amygdale (partie du cerveau associée aux sentiments de peur et d'anxiété) plus développée. Donc, dans ces cas-là, on peut voir que la culture transforme physiquement le cerveau.

Et si vous venez du Sud rural des États-Unis ?
Il existe une étude célèbre où des étudiants volontaires pensaient qu'ils allaient être testés sur leurs connaissances mathématiques, mais l'expérience se passait en réalité dans un couloir. Un gars costaud qui marchait à la rencontre d'un étudiant allait le bousculer puis lui dire : « Regarde où tu marches, connard » avant de continuer sa route. Lorsque l'étudiant arrivait pour passer le test de maths, les chercheurs prenaient sa tension artérielle et vérifiaient le taux d'hormones. Si vous venez du Sud américain, votre tension artérielle sera plus élevée et vous serez plus stressé. Cela va avoir une influence sur votre jugement et votre manière de réagir à une situation donnée.

Cela est dû, selon les preuves, au fait que le Sud américain a été colonisé par des éleveurs et gardiens de troupeaux venus du nord de l'Angleterre et d'Écosse – des gens dont la culture était fondée sur l'honneur. Des siècles plus tard, il en reste des traces. Grâce à cela, on peut dire que la culture n'est pas un facteur si intangible dans le développement du cerveau et des comportements. Quelques minutes après votre naissance, cette formation commence déjà.

Si l'on comprend ces facteurs, peut-on se rapprocher du libre arbitre ?
Si vous avez grandi dans une culture qui attache de l'importance à la réflexion, l'introspection et l'esprit critique de vos propres opinions, une culture qui se demande si vous êtes rationnel ou rationalisant, alors vous entraînez votre cortex à être un peu plus maître de ce qu'il se passe dans votre système limbique (la région du cerveau qui influence le comportement mais n'est pas lié à la pensée consciente). Si l'on vous demande de réfléchir à la signification de vos intuitions avant d'agir, peut-être que vous pourrez vous rendre compte que vos intuitions sont destructrices ou ne font pas sens. En conséquence, vous déciderez donc de ne pas agir.

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