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Santé

Prendre des acides n'a jamais été aussi rassurant

Pour 1000 dollars, les trip-sitters vous accompagnent pendant toute la durée de votre trip sous LSD, MDMA ou psilocybine

par Cole Kazdin; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
18 Octobre 2018, 7:17am

Photo : Elizabeth Renstrom

Cet article a été initialement publié sur VICE US.

Avant de monter dans un avion, il est bon de connaître les consignes de sécurité applicables au transport aérien : attacher sa ceinture de sécurité, repérer les portes de secours et, dans l’éventualité peu probable d’une urgence en vol, suivre les instructions de l’équipage. Prendre des drogues psychédéliques, c’est un peu comme prendre l’avion : les gens le font tout le temps et, en général, ça se passe bien, mais il arrive aussi que ça se passe très mal. C’est là que les « trip-sitters » entrent en jeu.

« Dans un avion, les hôtesses de l’air sont là en cas de problème », explique Grace, qui travaille comme trip-sitter. Un trip sous acide, c’est un peu la même chose. « Les gens ont besoin de savoir qu'ils sont en sécurité et qu'ils vont bien. »

Pour 1 000 dollars, Grace et son partenaire P.J. qui ont tous deux demandé que leur nom ne soit pas divulgué, viennent veiller sur vous pendant votre voyage psychédélique sous LSD, MDMA ou psilocybine. Ils n’achètent ni ne fournissent les drogues, ils sont juste là pour vous garantir une expérience en toute sécurité.

« En général, nous gardons un œil sur la personne, dit P.J. Nous surveillons sa respiration, son apparence, nous lui demandons si tout va bien. » Ils rencontrent leurs clients au préalable pour apprendre à les connaître et comprendre pourquoi ils ont décidé de prendre un psychotrope. Certains sont simplement curieux, d’autres espèrent surmonter un traumatisme ou apaiser leur anxiété. Le jour J, Grace et P.J. apportent des playlists ainsi que de la sauge ou du palo santo pour créer une atmosphère cérémonielle, puis s'installent confortablement près du client pour une durée de six à dix heures. L’objectif principal est de « maintenir un espace sûr », c’est-à-dire de ne pas guider ou façonner l’expérience de quelqu'un, mais d’être là, tout simplement. « Si la personne passe un mauvais moment, nous sommes là pour lui rappeler que ça ne va pas durer. »

Grace et P.J. ont tous deux de l'expérience dans la prise de drogues et sont formés aux protocoles d'utilisation universitaire pour les études de recherche sur les hallucinogènes, qui consistent à inviter le sujet à s’asseoir ou à s’allonger sur un canapé confortable avec une couverture, une lumière tamisée, un masque pour les yeux et des écouteurs, l’idée étant de mettre le sujet en sécurité et de favoriser une expérience de repli sur soi.

Les frais de 1 000 dollars comprennent la consultation initiale, le trip d'une journée et un débriefe post-trip dans les semaines qui suivent, si le client le souhaite. Ils travaillent sur une échelle mobile pour ceux qui ne peuvent pas s’offrir leurs services. « Nous ne voulons pas être exclusivement réservés aux personnes aisées, dit P.J. Nous restons souples. Si le client a de l'argent, tant mieux, mais s'il n’en a pas, nous travaillerons probablement avec lui quand même. »

Rester avec quelqu'un qui se drogue n'est pas illégal en soi, mais en raison de la nature quelque peu illicite du travail, ils préfèrent protéger leur identité. Jusqu'à présent, ils ont gagné la plupart de leurs clients grâce au bouche-à-oreille. « Il est partiellement important de rester dans la clandestinité, explique P.J. Si c'était le plus important, nous n'aurions pas de site Internet », rigole-t-il.

La plupart des nouveaux consommateurs de champignons ou de LSD en prennent sur un coup de tête, sans trop faire appel à des experts, mais dans la communauté psychédélique, il est généralement recommandé d’avoir un « sitter », en particulier pour les débutants. Le psychologue James Fadiman, dans son livre The Psychedelic Explorer’s Guide (2011), écrit que l’importance d’un guide ne peut être surestimée. « Votre guide connaît le terrain, peut sentir où vous vous trouvez et pourra vous conseiller ou vous mettre en garde, le cas échéant, écrit-il. Avec une session bien structurée, l'expérience psychédélique sera plus significative, saine et enrichissante. »

Fadiman recommande un processus de trois jours : un jour de repos et de préparation émotionnelle, un jour sous substance et un troisième jour pour réfléchir et rédiger des observations sur l'expérience. Cela correspond assez bien à la pratique de Grace et P.J.

Ce sont leurs propres expériences qui les ont poussés à démarrer leur entreprise. « Mon premier trip sous ayahuasca aurait été bien plus agréable si j'avais eu un ange gardien », regrette P.J. Il en a pris lors d'une cérémonie de groupe. « C'était difficile et j'avais trop peur de demander de l'aide, même si on m'avait conseillé de le faire. On ne peut pas toujours demander de l’aide ! » Cela a façonné sa manière de travailler avec les gens aujourd’hui.

Le projet Zendo de l’Association multidisciplinaire à but non lucratif pour les études psychédéliques (MAPS) étend le concept à une échelle exponentielle, offrant un soutien gratuit lors de festivals et d’événements. Ils forment des milliers de volontaires et s’installent dans des lieux tels que Burning Man et Lightning in a Bottle. « Les personnes qui traversent une sale période, que ce soit à cause de la drogue ou autre, ont souvent peur de demander de l’aide, alors que leurs angoisses auraient pu être apaisées grâce à la méthode du soutien par les pairs. »


Les bénévoles du projet Zendo assurent la sécurité physique de la personne, lui offrent des couvertures et de l’eau et, surtout, n’essaient pas de guider son expérience psychédélique, même si elle est mauvaise. « Explorez les problèmes pénibles à mesure qu'ils se présentent, conseille leur site internet. Mais faites-le avec quelqu’un qui vous soutient. »

Brittany est trip-sitter. Elle a accompagné les bénévoles du projet Zendo à deux éditions du Lightning in a Bottle, en Californie. Qui peut s'avérer chaotique. « Il y a beaucoup de nouveaux arrivants », dit-elle, contrairement à un festival comme Burning Man, où les gens reviennent chaque année. « Beaucoup de gens n’ont jamais assisté à un festival de musique, c’est la première fois qu’ils prennent des psychédéliques, et c’est extrêmement bouleversant. » Pour elle, l’expérience est gratifiante. « Pouvoir juste s'asseoir avec quelqu'un et lui permettre d'être vulnérable et effrayé. Lui dire, Je compatis ­ — je suis passé par là moi aussi. »

Un homme lui a demandé : « Est-ce que c’est vraiment en train d’arriver ? » Elle ne savait pas trop comment répondre. « Je l’ai juste regardé et je lui ai dit : "Est-ce que ça a l’air réel ?" »

Les gens hésitent souvent à lui dire quelle drogue ils ont prise. Elle leur assure qu’ils n’auront pas de problèmes et que, s’ils ont pris du Xanax, de la MDMA ou de l’Adderall, ils feraient mieux de se rendre à la tente médicale. De nombreux festivaliers trouvent seuls le chemin de la tente de Zendo, mais les bénévoles recherchent également parmi la foule ceux qui pourraient avoir besoin d’aide ou qui perturbent l’événement. « Il arrive que nous devions les pousser gentiment vers la tente et, parfois, cela prend beaucoup de temps », explique-t-elle.

Elle a croisé des gens qui ne parlent pas du tout, des gens qui pensent qu’ils sont sur le point de mourir. Une fois, un homme lui a demandé : « Est-ce que c’est vraiment en train d’arriver ? » Elle ne savait pas trop comment répondre. « Je l’ai juste regardé et je lui ai dit : "Est-ce que ça a l’air réel ?" Il est devenu très émotif et a dit qu'il ne savait pas. Et j’ai dit : "Je pense que si tu respires, c’est que c’est réel." Ça l’a tiré de ses pensées et il s’est senti mieux après ça. Nous voulons simplement nous assurer que nous sommes dans un espace clos afin de ne pas affecter l'expérience de qui que ce soit et de ne pas la rendre plus difficile pour eux, dit-elle. Ils veulent juste être sûrs qu'ils ne vont pas mourir. »

Même si une personne a une expérience positive avec un psychédélique, il vaut mieux qu’elle soit accompagnée par un trip-sitter, me dit Brittany. Elle pourrait avoir besoin d'aide pour aller aux toilettes lorsque sa perception est déformée, par exemple, ou d'eau pour éviter la déshydratation.

Elle recommande également de rester à l'intérieur, pourquoi pas dans votre chambre à coucher. « Si vous êtes dans la nature, cela peut être merveilleux, mais vous pouvez très vite devenir paranoïaque – si vous rencontrez les forces de l'ordre, par exemple. »

Tous les « sitters » à qui j'ai parlé ont insisté sur l'importance de prendre ces drogues au sérieux, de connaître les risques et de ne pas associer des psychédéliques à d'autres drogues. Pour Fadiman, la prise de psychédéliques n'est pas une « expérience récréative », mais plutôt une expérience spirituelle.

« Je pense que beaucoup de gens sont des fêtards médicinaux, c’est-à-dire qu’ils font la fête sous le couvert de la médecine », déclare P.J. D’autres ont peut-être feuilleté le récent best-seller du journaliste Michael Pollan, How to Change Your Mind, et ont pensé que les psychédéliques pouvaient résoudre leurs problèmes, soigner leur dépression, calmer leur anxiété. « Ce n'est pas une solution miracle, poursuit P.J. Dans les médias, on voit souvent des titres du genre : Je suis allé au Pérou, j’ai pris de la drogue et je suis revenu guéri ! Mais ça ne se passe pas comme ça la plupart du temps. »

Au lieu de ça, Grace et lui encouragent leurs clients à essayer d’autres pratiques telles que la méditation, le travail corporel somatique et le Reiki. « Les psychédéliques sont des "accélérateurs" lorsqu’ils sont utilisés de manière appropriée », conclut P.J. « Ce sont des outils, certes, explique Grace, mais vous n’allez pas devenir une personne spirituelle et holistique pour la simple raison que vous avez pris des champignons. »

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