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Drogue

Qui suis-je sans la drogue ?

« Mon identité était devenue indissociable de l'héroïne. Parfois, dans de rares moments de clarté, je me rendais compte que ce n’était pas normal. »

par Hannah Brooks; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
29 Octobre 2018, 8:44am

Photo : Nikky G

Cet article a été initialement publié sur VICE Australie.

2561. J’ai passé deux mois à Hope Rehab, le centre de désintoxication qui m'accueille, avant de m'en rendre compte. Diamond, une chauffeuse de tuk-tuk, me l'explique un soir alors que nous roulons sur Sukhumvit Road. La Thaïlande suit le calendrier bouddhiste et non le calendrier grégorien. J'aime que ce ne soit pas 2018, car 2018 a été une année difficile.

Je suis dans le futur, mais je pense au passé.

Pour ma huitième semaine à Hope, je décide de raconter mon histoire. Je suis mal à l'aise à l’idée de le faire, mais en désintox, tout est destiné à vous mettre mal à l’aise. Je parle de mon enfance. Je parle de mon adolescence. Je décris l’évolution de ma consommation de drogue. Je retrace les moments essentiels de ma vie. Vers la fin, lorsque j’évoque ma rechute de trois ans et mes 19 tentatives de sevrage, ma voix devient monotone. On me dit que j’ai l’air de lire une liste de courses.

Je n'aime plus le récit. Dans mon iPhone, je trouve une note datant de 2015, soit peu de temps après ma première rechute, après quelques années d'abstinence. Ça dit :

Dans les toilettes d’une piscine publique à Ashfield, je me suis fait un fix pour la première fois en six semaines, au son des enfants qui éclaboussaient et applaudissaient, et des enseignants qui essayaient, avec leurs mégaphones, de garder le contrôle malgré les 38°.

J'étais hospitalisée dans une clinique psychiatrique privée à Sydney, essayant de rester clean. Mon médecin m'avait prescrit une dose d'entretien de Suboxone pendant cinq semaines, pour me sevrer en douceur. Lorsque le besoin s’est fait ressentir, j'ai appelé un ami de Melbourne pour lui demander le numéro d'un dealeur à Sydney. Il s’avère que je le connaissais. Il était à la clinique avec moi. Quand tu veux, m'a-t-il dit.

J’ai pris ce fix dans les toilettes de la piscine d’Ashfield, par une journée à 38 degrés, parce que je venais de sortir de la clinique. Je suis allée dans un hôtel et je me suis shootée. La drogue était puissante. J’ai repris l'habitude et un schéma s’est mis en place : clinique, hôtel, clinique, hôtel. Je me réveillais après un fix avec l’aiguille plantée dans le bras, ne sachant pas combien d'heures s'étaient écoulées, ni si ça comptait comme une overdose. Je me nourrissais essentiellement de glace. J'ai documenté ces périodes à travers des notes, des enregistrements et des photos que j’ai beaucoup de mal à regarder aujourd’hui. Je suis pâle. Je ne pèse rien. Je me suis défoncée et j’ai décoloré mes cheveux dans un évier d'hôtel. Le résultat était « borange ». Je n’arrivais plus à garder les yeux ouverts. Sur certaines photos, ils sont complètement retournés dans leurs orbites. Je vomissais partout, tout le temps. Je vomissais sur mes bottines et je continuais ma route.

Je vivais dans un jeu vidéo. L’objectif était la drogue. Il y avait des obstacles : argent, infirmières, psychiatres, flics, aiguilles. Je suis devenue « folle » et je me suis enfuie d'une clinique parce que je n'avais pas de « permission de sortie » et que mon dealer m'attendait dehors. Une infirmière a appelé la police. À mon retour, quatre agents m'ont placée en internement dans un hôpital psychiatrique public.

J’avais deux pochons d'héroïne dans ma culotte. Ils ne les ont pas trouvés. La policière m'a tâtée, mais ne m'a pas déshabillée. En deux heures, j'ai épuisé le médecin qui m’évaluait. Je n'étais ni folle ni suicidaire, c'était une erreur. L'infirmière me détestait. Je suis une écrivaine professionnelle et j’ai eu une crise de panique. Je vais bien, j’ai appris ma leçon et, s’il vous plaît, laissez-moi partir, car j’ai deux pochons d’héroïne et l’envie d’en prendre. Je sors en trombe. Je demande au chauffeur Uber de s'arrêter à la station-service la plus proche.

La plupart du temps, quand je n'étais pas dans une clinique, je me piquais avec mon ami Tom et son ami Saxon. Saxon avait toujours un nouveau tatouage fait main et Tom était un ancien moine bouddhiste. Nous volions beaucoup. Un jour, j'ai été autorisée à quitter la clinique au milieu de ma cure pour « acheter des cigarettes ». Je crachais de la bile, je frissonnais et je cherchais désespérément à taper. J'avais une heure. Tom est allé chercher la drogue et je suis restée avec Saxon, qui avait déjà pris une grosse dose. Il ne pouvait pas marcher sans tomber. Les gens nous regardaient. Nous sommes allés dans un parc.

Tom diluait la poudre pendant que je surveillais Saxon. Je devais le secouer chaque minute et vérifier son pouls, car il ne bougeait pas et je ne savais pas s’il respirait. Quand je suis retournée à la clinique quelques heures plus tard, mes affaires étaient prêtes. J'ai roulé ma valise jusqu’à une autre chambre d'hôtel austère.

Quand nous nous sommes retrouvés le lendemain, Tom était seul.

« Où est Saxon ? » ai-je demandé.

« Il est mort. »

***

Ces histoires n’ont rien de glorieux. Elles puent la mort, le malheur et le désespoir. Je les raconte parce que, contrairement à d’autres, je suis toujours debout.

La plupart des patients de Hope ont déjà été en cure de désintoxication avant. Laura est âgée de la cinquantaine. Elle vient de Beverly Hills et est alcoolique. Cela fait dix ans qu'elle essaie de devenir clean. Avant Hope, son record d’abstinence était de 19 jours. En 12 ans, Arthur n'a jamais été clean plus de trois mois. Il a séjourné dans sept centres de désintoxication. Lee : 11. Rado : 17. Jester : 3. Akiko : 6. Dewey : 6. Alan : 3. Les chiffres nous rendent moroses.

Lors de ma deuxième semaine à Hope, nous avons participé à un atelier sur la rechute. Ils nous ont présenté des statistiques. Les chiffres n'étaient pas corrects. Ils étaient trop positifs. Ils étaient trompeurs.

« D’où sortez-vous ces statistiques ? » ai-je crié depuis mon tapis de sol.

« D’Internet », ont-ils répondu.

« Eh bien, ce sont des conneries. Sur 30 personnes, 25 vont rechuter et trois vont rester clean. Et deux vont mourir, sans doute au cours de l’année qui suit. »

Tout le monde est resté silencieux. J’étais gênée. C’était probablement trop de négativité de la part de quelqu'un qui peut à peine se relever, mais c’était la vérité.

Des statistiques récentes rapportent que : « Plus des deux tiers des personnes en phase de rétablissement rechutent quelques semaines à quelques mois après le début du traitement contre la toxicomanie ».

« Plus de 85 % des individus rechutent et reprennent leur consommation de drogue dans l'année qui suit le traitement. »


***

Pendant longtemps, j'ai pensé que si je ressentais un besoin impérieux de prendre de la drogue, je devais agir en conséquence. La question ne se posait pas.

L'année dernière, j’avais un petit ami qui trouvait que je m’apitoyais sur mon sort. Selon lui, je créais moi-même mes problèmes.

« Va regarder BBC Africa », me disait-il.

Ce ne sont que des envies.

« Tu vaux mieux que ça. »

Je voyais où il voulait en venir, mais je n'étais pas d'accord. Mes envies finiraient par m’étouffer, m’avaler.

Il a rompu avec moi après que j'ai de nouveau été arrêtée pour possession d'héroïne. Cela ne me dérangeait pas. Je me fichais pas mal d’avoir un petit ami. J'avais transcendé les désirs humains normaux. J'étais devenue inhumaine.

***

La désintox ne vous « répare » pas. C’est un début, mais ce n’est pas un remède. Beaucoup de gens vont en cure et en ressortent comme ils sont entrés. C’est à vous de faire le travail. J’ai suivi la même cure deux fois et les résultats ont été complètement différents. La première fois, j’y suis restée pendant sept mois, et je suis restée clean pendant longtemps après ça.

La deuxième fois, c’était cinq and plus tard. J’y suis restée deux mois, avant de sortir pour prendre de la drogue avec un autre patient, Aaron. Il ressemblait à Humphrey Bogart. Nous venions tout juste d’arrêter le Suboxone et notre besoin était revenu. Et puis, un patient avec qui nous vivions, qui était devenu un ami, est décédé.

Gus avait décidé de se saouler, même s'il était accro à l'héroïne. N’importe quoi ferait l’affaire. Il a traversé les champs de canne à sucre jusqu’à la ville la plus proche pour que personne ne le croise sur la route principale. Il a volé un seau et l'a rempli avec 50 bouteilles d'essence de vanille. Quand il est rentré au centre, il était ivre et couvert de boue. Il m’a couru après en me demandant le numéro de mon dealer. J'ai refusé.

Il a été renvoyé. Le personnel l'a déposé devant une auberge à Byron Bay, mais il n’y est jamais allé. Il est mort cette nuit-là, près de la voie ferrée qui ne transportait plus de train. Il avait ingéré de grandes quantités de Seroquel, un antipsychotique couramment prescrit pendant les cures.

J'étais furieuse. Il n’avait même pas pris d’héroïne et il était mort. J'étais en colère contre le centre pour l'avoir simplement abandonner en ville. J'ai fait ma valise et, moins d'une heure après, j’étais en train de vomir dans le jardin de mon dealer.

***

J'ai des sentiments forts mais mitigés à propos d'Aaron, l'homme avec qui j'ai quitté la cure de désintoxication et qui ressemble à Humphrey Bogart. Au cours des dernières années, nous avons vécu beaucoup de choses ensemble. Nous étions amis et amants. Nous prenions de la drogue ensemble et essayions de rester clean ensemble. Nous partagions une profonde affection, mais nous faisions ressortir le pire l'un de l'autre. Il m'a presque battue à mort, à deux reprises. J'avais une ordonnance restrictive contre lui, alors techniquement, il n'avait pas le droit de se trouver à moins de 30 mètres de moi, mais avec le temps, nous avons oublié et recommencé à taper ensemble. Parce qu'il était amoureux de moi et qu'il se sentait coupable de m’avoir fait du mal, je pouvais faire de lui ce que je voulais. Chaque fois que j’intégrais une cure, je le suppliais de m'apporter de la drogue. J'étais consciente qu’être en désintox et se faire livrer de la drogue était contre-productif, mais rien de tout cela ne me paraissait logique. C'est arrivé plusieurs fois. La seule fois où il n’a pas tenu ses promesses, c’est lorsque la région a été inondée et que toutes les routes ont été fermées. Quand elles ont rouvert, j’ai sauté dans un Uber pour acheter de l’héroïne à Byron Bay. C'était une escapade de trois heures, mais personne ne s'en est aperçu.

J'envie les gens qui entament leur première cure. J'envie leur naïveté et leur enthousiasme.

« Je gère la situation », disent-ils. « Je ne prendrais plus jamais de drogue. »

On y croit au moment où on le dit.

Je fais la connaissance de Saffron. Elle n'arrête pas de sniffer de la cocaïne. Elle a 24 ans et vient du Canada. C’est sa première fois en cure de désintoxication. Elle est jolie, avec des cheveux courts blond platine. Son père est mort d'une overdose de cocaïne et d'héroïne quand elle avait huit ans. Elle a dû mal avec toute cette histoire d’abstinence totale. Au bout d’une semaine, elle abandonne. « Je suis une putain de toxicomane », annonce-t-elle. « Je ne peux pas ne pas en prendre ! » Elle veut partir. Ses amis lui manquent et elle grossit. Quand vous êtes clean, vous avez faim. Le personnel dit à Saffron d'écouter l'histoire de ma vie – un récit édifiant.

***

Je me teins les cheveux parce que, pour le moment, je n’ai pas l’impression d’être la Hannah que j’ai été. Les choses sont différentes. Cette fois, je vais rester clean.

Je change de conseiller. Je veux parler à une femme. Sharon est britannique et a presque 60 ans, mais elle en fait dix ans de moins. Je lui fais confiance.

Sharon pense que je suis une toxicomane « chronique ». Apparemment, je ne suis pas la seule. « Toi, Stefanos, Akiko, Saffron : tous chroniques. Et regardez-vous, vous êtes tous amis. Vous allez tous mourir. »

Sharon a toujours un chewing gum dans la bouche. Nous ne la contredisons jamais. Nous savons que si nous nous droguons à nouveau, nous ne vivrons pas longtemps. Et elle est l’une des nôtres, alors nous l’écoutons.

***

Qui suis-je sans la drogue ?

Je vois mon reflet dans une cuillère ; il est concave.

Mon identité était devenue indissociable de l'héroïne. Parfois, dans de rares moments de clarté, je me rendais compte que ce n’était pas normal. J’étais tellement habituée à cette mécanique qu’elle ne me choquait plus : la volonté de faire n'importe quoi pour la drogue, le saignement constant à force d'essayer de trouver une veine. Il n'y a pas si longtemps, j’ai pris le petit-déjeuner avec ma sœur, son petit ami et ma mère. Je suis arrivée en retard parce que je devais me faire un fix pour ne pas être malade. J'ai grimpé dans ma voiture, jeté mon matos sous le siège et suis entrée dans le café. Je me suis assise, j'ai commandé un café au lait et ma sœur a commencé à pleurer. Je ne le savais pas, mais mon bras droit était encore couvert de sang. Je l'ai essuyé avec une serviette. Ma sœur est partie.

***

Je me rends compte que je n’écris pas seulement sur mes tentatives infructueuses. J'écris sur l'identité.

J'ai grandi avec les livres et la musique. La plupart de mes idoles sont des toxicomanes : Edie, Lou, Nico, Marianne, Anita, Courtney, Kurt, Iggy, Bowie, Burroughs, Stevie. J'ai toujours été attirée par les « outsiders ». Musiciens, artistes, cinglés, homosexuels, sorciers et poètes. À l'école, j'aimais Jésus parce qu'il fréquentait des gens pauvres et des prostituées. En seconde, j’ai joué une scène du Festin Nu de Cronenberg dans le cadre de ma présentation en anglais – celle où ils s’injectent de la poudre anti insecte. J’étais en pyjama et mon professeur a prédit que je deviendrais une anarchiste.

Je n'ai jamais voulu ce que la plupart des gens veulent.

Un jour, Akiko demande : « Quel genre de personne normale trouve ça cool de fumer une pipe à crack et de finir sur le trottoir à se faire voler et pisser dessus ? »

Moi.

Je suis un cliché, une junkie dans un groupe de rock. Je suis sale et en colère, je me bats dans la rue avec mon petit ami. Je porte une robe courte et je suis menottée sur le bord de la route. Je veux un enfant. J’écris. Je suis toxicomane.

***

Saffron et moi buvons un café dans une station-service. Nous sommes toxicomanes, mais qui sommes-nous ? Tu vaux mieux que ça, m’aurait-il dit.

Saffron demande : « Ce n’est pas parce que nous sommes clean que nous devons devenir ennuyeuses, non ? »

Je la regarde. Elle porte une chemise de boy-scout et un chapeau de paille. Je souris. Le soleil brille sur nos cheveux blonds décolorés.

Hannah est sur Instagram. Lors de la rédaction de cet article, elle séjournait au centre Hope Rehab, en Thaïlande.

Vous pouvez lire les quatre premiers épisodes de la série ici.

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