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Crime

Kim Jong-un n’est plus maître de la Corée du Nord, d'après un ancien espion

Ajoutant plus de mystère à la maladie de Kim Jong-un, un ancien officiel du régime en charge de la propagande du pays déclare que les ordres ne viennent plus du dictateur.
12.10.14
Photo via KRT/AP

Un groupe d'élites exilées de Corée du Nord s'est rassemblé en septembre aux Pays-Bas pour parler de l'état du régime qu'elles ont autrefois servi. La conférence rassemblait de hauts diplomates, un ex-directeur du ministère de la sécurité et un officier militaire haut-gradé, mais le discours principal a été donné par Jang Jin-sung, ancien personnage clé de la machine de propagande de Kim Jong-il. Le discours de Jang Jin-sung comprenait une surprenante affirmation : la Corée du Nord serait au beau milieu d'une guerre civile.

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D'après Jang Jin-sung, ancien agent de contre-espionnage et lauréat de prix de poésie sous Kim Jong-il, les membres du Département de l'organisation et de la direction (OGD), un puissant groupe de fonctionnaires qui ne rendaient autrefois des comptes qu'à Kim Jong-il ont arrêté de suivre les ordres de son fils, Kim Jong-un. Jang Jin-sung affirme que l'OGD a pris le contrôle effectif du pays, et qu'un conflit couve entre les factions qui veulent garder un contrôle absolu sur l'économie et celles qui préfèrent s'enrichir grâce au commerce avec l'étranger et un marché plus ouvert.

« D'un coté, il y a des gens qui veulent garder le monopole du régime », a déclaré jeudi Jang Jin-sung à VICE News. « De l'autre, les gens ne se battent pas vraiment contre le régime, mais ils veulent gagner de l'influence politique. Ce n'est pas une guerre civile à proprement parler, mais ces deux forces incompatibles sont en jeu ».

Les déclarations de Jang Jin-sung arrivent alors que la curiosité vis-à-vis du « royaume ermite » est à son comble. Kim Jong-un - le costaud de 31 ans qui a pris le titre de commandant suprême après la mort de son père en 2011 - est alors absent de la vie publique depuis presque un mois. Il a été vu pour la dernière fois boitant beaucoup en juillet au cours d'une cérémonie commémorant la mort de son grand-père, Kim Il-sung (ndlr: depuis, le leader est réapparu avec une canne sur la télévision d'État). Il préside habituellement la suprême Assemblée des peuples, un parlement fantoche, mais a manqué la cession de début septembre, son intervention a été remplacée par une vidéo de propagande le montrant encore boiteux. « En dépit d'une gêne, notre Maréchal continue de sortir et de diriger le peuple », disait le narrateur de la vidéo.

Les rumeurs sur son absence abondent à ce moment là. L'une d'elle vient du journal sud-coréen Chosun Ilbo, qui affirme que le commandant suprême se serait fait opérer après s'être fracturé les deux chevilles « au cours d'une éreintante visite de bases militaires et d'usines chaussé de talons cubains ». L'agence de presse sud-coréenne Yonhap a cité des sources anonymes affirmant que Kim Jong-un, gros fumeur dont l'embonpoint ne fait que grossir depuis qu'il a pris le rôle de dictateur, « souffre de goutte, ainsi que d'hyperuricémie, d'hyperlipémie, d'obésité, de diabète et de surtension artérielle ».

Quelle qu'en soit la cause, l'absence de Kim Jong-un a provoqué une nouvelle vague de spéculations sur la stabilité du régime nord-coréen et de ce qui arrivera au pays si le jeune dictateur meurt ou est écarté. Des rumeurs de coup d'État se sont rapidement répandues sur Weibo (la version chinoise de Twitter) immédiatement suivies par un démenti austère de la Chine, le premier allié du régime. Une porte parole du Département d'état américain a déclaré aux journalistes lundi que les rumeurs de coup d'État n'avaient pas été confirmées.

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Jang Jin-sung, lui, croit que le putsch a déjà eu lieu, en 2013. Il dit que Kim Jong-un ne sert que de commandant-marionnette pour les responsables de l'OGD, qui tirent les ficelles. Après son exil, Jang Jin-sung est devenu chargé de recherche principal à l'Institut pour la stratégie de sécurité nationale de Séoul, et a écrit un mémoire, Dear Leader, à propos de ses années au service de Kim Jong-il. Jang Jin-sung est également le fondateur et rédacteur en chef de News Focus International, une publication indépendante d'information et d'analyse sur la Corée du Nord. En plus de sa connaissance du fonctionnement interne de la bureaucratie nord-coréenne, Jang Jin-sung affirme qu'il maintient un contact avec des sources à l'intérieur du régime qui le tiennent au courant de l'actualité du régime.

D'après Jang Jin-sung, le coup d'État a coïncidé avec l'exécution de Jang Sung-taek, l'oncle par alliance de Kim Jong-un. Rival politique de l'OGD de longue date, mais considéré comme intouchable en raison de ses liens familiaux avec Kim Jong-il, Jang Sung-taek a été accusé de « consolider son propre pouvoir par des manoeuvres de faction » et de vendre des ressources de l'État en dessous des cours du marché pour son profit personnel. Il a été éliminé en décembre dernier, et une rumeur populaire - mais fausse - l'a imaginé dévoré vivant par des chiens.

« Lorsque Jang Sung-taek a été exécuté, ça a tout bousculé », a confié Jang Jin-sung. « On ne peut simplement pas toucher à un membre de la famille Kim publiquement… C'est la revendication de légitimité de l'OGD. C'est eux qui disent que personne n'est plus légitime qu'eux. Jang mort, Kim Jong-un est maintenant encerclé par l'OGD.»

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Le News Focus International de Jang Jin-sung a annoncé le putsch en décembre et décodé les enjeux politiques à l'?"uvre. Selon les informations du News Focus International, l'OGD exerce un pouvoir quasi-total en Corée du Nord depuis sa fondation par Kim Jong-il au début des années 1990. D'autres membres du gouvernement et de l'armée sont devenus des « détenteurs honoraires de pouvoir et des mandataires », tandis que « les hommes qui exerçaient le pouvoir au nom de Kim Jong-il sont restés à l'arrière de la scène, derrière la structure parallèle de l'OGD, tout comme aujourd'hui ». L'article décrit Kim Jong-un comme « l'avatar du culte de la famille Kim », et comme « la figure de légitimation d'un état dirigé par l'OGD ».

Remco Breuker est professeur d'études coréennes à l'université Leiden des Pays-Bas, qui a accueilli la conférence des élites nord-coréennes en exil en septembre. Il souligne que Jang Jin-sung n'est pas le seul ancien responsable du régime à suggérer que l'OGD gouverne dans l'ombre, avec Kim Jong-un comme figure de proue.

« Le pouvoir réel est détenu par ce seul département, l'OGD, pensé par Kim Jong-il pour être la perfection bureaucratique ».

« Le pouvoir réel est détenu par ce seul organisme, l'OGD, pensé par Kim Jong-il pour être la perfection bureaucratique », a déclaré Remco Breucker à VICE News. « Lorsqu'il était en vie, il dirigeait le département de manière pratique. Ce n'est pas le cas de Kim Jong-un. Il [le département] le sert, mais il sert encore plus l'héritage de Kim Jong-il. Les deux ne coïncident pas toujours ».

Jang Jin-sung prédit que le régime nord-coréen s'effondrera dans les années à venir à cause des divisions existantes entre les vieilles élites et une jeune génération qui profite de la croissance de marchés privés en Corée du Nord. Alors qu'autrefois, le régime gardait un contrôle rigide sur l'économie nord-coréenne et sur les réserves de nourritures, les gens vendent aujourd'hui des biens et des services sur des marchés publics techniquement illégaux mais largement tolérés.

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Matthew Reichel, fondateur de Pyongyang Project, un groupe qui organise des voyages d'étude de la Corée du Nord pour les étrangers, a voyagé dans de nombreuses régions du pays et est récemment rentré d'un séjour d'un mois à Pyongyang, Chongjin, Hamhung, et dans d'autres villes du nord du pays. Il affirme que les marchés « prospèrent ».

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« Il n'y a rien de particulièrement nouveau, c'est simplement un phénomène qui prend de l'ampleur » a expliqué Matthew Reichel à VICE News. « Vous pouvez aller sur un marché à Pyongyang ou Chongjin ou n'importe quelle ville et obtenir tous ce que vous utiliseriez dans la vie de tout les jours, en fait tout ce que vous trouveriez dans la version nord-coréenne de Walmart ».

Matthew Reichel a indiqué qu'il avait observé des modes vestimentaires provenant de Corée du Sud ou de Chine, ce qui indique que les gens ont accès à des formes de médias étrangers qui étaient autrefois interdits. Des responsables du gouvernement ont perçu ces nouvelles libertés comme des menaces pour leur pouvoir, mais sévir est un mouvement risqué qui pourrait conduire à un effondrement de l'économie et faire se répéter la famine du milieu des années 90 qui a conduit à la mort de milliers de personnes.

« Ils ont autant perdu le contrôle de l'économie parce que le système de distribution public a complètement échoué » affirme Matthew Reichel. « Ne plus contrôler l'économie, c'est en soi ne plus contrôler le pays. C'est comme ça depuis la fin de la famine et ça ne va pas s'inverser ».

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D'autres pensent que la bourgeonnante économie de marché ne signifie pas nécessairement la fin du mur pour le régime nord-coréen. Chad O'Caroll, directeur de NK News, une source d'informations nord-coréennes basée à Séoul, rappelle que des arrangements similaires existent en Iran, au Zimbawe et dans d'autres dictatures autoritaires.

« Cela leur donne moins de contrôle que ce à quoi ils sont habitués, c'est certain », ajoute Chad O'Caroll. « Mais ce n'est pas parce que cela arrive que tout va s'effondrer. Je ne gobe pas forcément cet argument selon lequel cela va mener à un effondrement imminent ».

Jay Ulfelder, un consultant politique indépendant qui étudie la démocratisation, les coups d'état et les renversements de régimes, note que les conditions en Corée du Nord ne semblent pas rassemblées pour que se produise un soulèvement populaire qui force habituellement les régimes totalitaires à céder du pouvoir. La Chine a également un rôle clé dans la situation, ajoute Ulfelder, parce que la Corée du Nord est lourdement dépendante d'elle économiquement.

« J'ai l'impression que la Chine est assez impliquée dans ce rôle de soutien à un régime ami qui fait tampon contre la Corée du Sud et les États-Unis », a déclaré le consultant. « De son point de vue, la loyauté et la stabilité du pays sont bien plus précieux que n'importe quel progrès qui rendrait la Corée du Nord plus riche et plus libérale ».

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Jay Ulfelder note aussi qu'il est dans le propre intérêt des élites en exil de mettre en valeur la possibilité de l'effondrement du régime nord-coréen, et souligne que cela fait des années que des spécialistes affirment que le pays est au bord d'un bouleversement. Il reprend une analyse écrite en 2012 pour Foreign Policy, qui affirme « qu'attendre que la Corée du Nord n'explose est comme attendre que les Cubs [club de baseball de Chicago] ne gagnent les championnats du monde, peu importe combien on en a envie ».

Une intervention militaire étrangère dans un pays qui possède l'arme nucléaire mais n'a aucune considération pour la vie humaine est hautement improbable. Les Nations unies ont publié en février un rapport sur les nombreuses infractions des droits de l'homme dans les camps de prisonniers du pays, et le secrétaire d'état John Kerry a appelé à ce que ce « système du mal » soit arrêté. Remco Breuker a affirmé que beaucoup des élites dirigeantes de Corée du Nord sont effrayés par la perspective de devoir un jour répondre des camps de prisonniers devant la Cour internationale de justice.

Une peinture murale représentant Kim Il-sung et Kim Jong-il. (photo via Flickr)

D'autres experts disent que ce n'est plus qu'une question de temps avant que soit les querelles d'élites, soit les mécontentements populaires (voire une combinaison des deux) ne conduise à des changements spectaculaires dans le paysage politique nord-coréen. Victor Cha, ancien directeur aux affaires asiatiques au Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche et directeur du programme des études asiatiques de l'université de Georgetown, a comparé la situation politique du pays à « un château de cartes » qui ne tient que par la présence de Kim Jong-un.

« Si l'on regarde la situation de la Corée du Nord de manière objective, tous les indicateurs [d'effondrement] sont réunis, gouvernance incertaine, économie faible, tous ces indicateurs montrent que le régime a des problèmes. (…) La seule chose qui manque maintenant c'est un élément déclencheur » analysé Victor Cha.

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Jang Jin-sung croit pour sa part que la mainmise de l'OGD sur le pouvoir est si forte que Kim Jong-un pourrait être remplacé par l'un de ses deux frères aînés - Kim Jong-nam, 43 ans, et Kim Jong-chul, 33 ans - comme figure de proue, et les affaires continueraient comme d'habitude. Il suggère aussi que l'absence de Kim Jong-un à l'Assemblée suprême des peuples et son retrait de la vie publique a été orchestré par le ministère de la propagande du régime. Jang Jin-sung ajoute que les divisions entre les enfants des élites nord-coréennes et la vieille garde conservatrice sont la plus grande menace à la stabilité à long terme du régime.

« Tous les gamins de l'OGD, c'est à dire tous ceux qui ont un droit au commerce et aux affaires, sont tous les fils et les filles de cette puissante élite » affirme Jang Jin-sung. « À cause de cette situation, à cause de ce commerce économique, aucune loi ne peut être appliquée. Le business est par nature compétitif. Il y aura des désaccords politiques, des querelles commerciales, des chamailleries. Voilà pourquoi ce système unifié ne va pas durer ».

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Il est extrêmement difficile de juger de l'impact que ce changement aura sur le citoyen nord-coréen moyen, mais, en se basant sur ses récentes visites du pays, Matthew Reichel explique que beaucoup de gens ont peur qu'un changement trop important n'arrive trop vite.

« Il y a une grande peur que Pyongyang ne s'effondre et de ce que signifierait une déstabilisation. (…) Il y a une volonté de développer l'économie graduellement, parce que personne ne veut rien qui puisse être catastrophique ».

Pour ce qui est de la récente absence de Kim Jong-un, ce n'est pas la première fois que le commandant suprême disparaît. Il a été absent de la vie publique pendant plusieurs périodes séparées de trois semaines en mars et en juin 2012, et pendant dix-huit jours en janvier 2013.

Poussé à spéculer à propos de l'état de santé du dictateur et de ce qu'il pourrait signifier , Jang Jin-sung répond que les étrangers se concentrent trop sur les actions de Kim Jong-un, en ignorant les réels détenteurs du pouvoir qui contrôlent le gouvernement depuis le derrière de la scène.

« En fait, le monde extérieur s'est fait lavé le cerveau par la dictature de Kim Jong-il. Ils pensent tous en terme de ce qui leur a été donné à voir [par la propagande], mais ce n'est pas ce qui se passe réellement ».

Suivez Keegan Hamilton sur Twitter :@keegan_hamilton