Escroc, flambeur et séducteur : voici le Rocancourt du 93

La sentence vient de tomber : trois ans de prison ferme pour avoir convaincu six jeunes femmes d’investir, pour ses beaux yeux, dans des business fumeux. Retour sur le destin d’un roi de la tchatche.

|
23 Mars 2018, 1:30pm

Photo : Flickr

Lorsque Sara évoque sa relation avec Farid, les sanglots ne sont jamais loin. « Ce salaud m’a tout pris », nous répète-t-elle, en essuyant ses larmes. Et avant d’ajouter : « depuis trois ans, je vis un enfer ». Son calvaire a commencé en juin 2014. Quand cette célibataire de 32 ans, à l’époque cadre commerciale, a rencontré dans une brasserie parisienne son nouveau date, un certain Farid avec qui elle bavardait depuis plusieurs jours sur le site de rencontre communautaire mektoube.fr. Beau gosse aux muscles saillants, il a débarqué en Mercedes flambant neuve et lui a sorti le grand jeu : ambitieux, entreprenant, blagueur, il a promis à Sara une vie rêvée – des voyages, des restaurants de luxe, des cadeaux – et elle est tombée sous le charme car, dit-elle aujourd’hui, le trentenaire avait « le type de profil qui inspire confiance ».

Très vite, il lui a proposé de monter une entreprise. Mais à condition que Sara investisse elle-même de l’argent. Beaucoup d’argent. Il a même prétendu connaître une combine imparable pour en trouver rapidement : acheter des montres de luxe pour les revendre plus cher à l’étranger. Alors qu’elle ne le connaissait que depuis trois mois, convaincue de suivre les bons conseils d’un roi des affaires, la jeune femme a claqué l’intégralité de son PEL pour faire l’acquisition d’une Rolex à 26 000 euros, d’une Hublot à 25 000 et d’une Audemars-Piquet à 42 000. Qu’elle aurait remis directement dans les mains de son compagnon. « J’étais vraiment persuadée de pouvoir récupérer mon argent… », peste-t-elle aujourd’hui. Mais Farid est allé plus loin, la persuadant de contracter un crédit pour financer l’achat d’une Audi A3 d’une valeur de 42 000 euros. Une promesse de mariage a accompagné ses dépenses : « Il me répétait "tu seras ma femme ; ma mère a hâte de te rencontrer". Dans le même temps, tout le temps de notre histoire, il n’a cessé de m’isoler de mes amis et de famille, faisant en sorte que je ne côtoie personne d’autre que lui ».

« Sur Facebook, je le voyais se taper des hôtels de luxe… avec mon argent ! » - Sara, escroquée par Farid.

En janvier 2015, neuf mois après leur rencontre, Farid s’est évanoui, dans la nature. « Du jour au lendemain, plus de nouvelles… », raconte Sara qui s’est retrouvée sans un euro en poche – et une agence de recouvrement sur le dos, lui réclamant remboursement. Aujourd’hui, Sara a tout perdu. Après être tombée dans une grave dépression, elle a redémarré sa vie à zéro, squattant chez une copine et travaillant, quelques heures le week-end, dans une boulangerie. « J’ai honte, surtout. Je n’ai jamais raconté cette histoire à personne. Comment ai-je pu être aussi conne ? Il était tellement sûr de lui… Je l’aurais suivi jusqu’au bout du monde », nous a-t-elle confié. « J’étais sans doute trop naïve, mais je n’imaginais pas que l’on puisse s’inventer une vie à ce point. Et puis, c’est vrai qu’il est arrivé à un moment de ma vie où j’étais vulnérable, où j’avais besoin de rencontrer quelqu’un… ». Sa colère, et sa honte, ont augmenté d’un cran quand elle s’est aperçue que Farid continuait à mener grand train : « sur Facebook, je le voyais se taper des hôtels de luxe… avec mon argent ! Ça me rendait malade ».

Farid n’est en effet pas le dernier à exhiber son train de vie sur les réseaux sociaux - à base de montres rutilantes, de grosses motos, de piscines privées et de virées dans Paname au volant de sa merco… En quelques clics, on a ainsi appris qu’il avait ses habitudes dans les brasseries chicos de la Porte Maillot et sur les terrasses des Champs-Élysées. Ses vidéos chroniquant un quotidien passé à soulever de la fonte en salle, ou à envoyer des uppercuts à un punching-ball, sur du Booba à plein volume. Pour les vacances, Farid mettait ses montres au soleil, le temps d’un week-end dans les palaces cannois ou les terrasses de Cassis. Ambiance short hawaïen et bouteilles de Grey Goose dans des seaux à glaçons.

Pour en savoir un peu plus sur lui, on est allé faire un tour dans son quartier, au nord de Paris. Le flambeur a longtemps habité un nid d’aigle au dernier étage d’un immeuble modeste. L’entrée de son vaste appartement était protégée par son pitbull, un molosse qui semble gonflé aux stéroïdes, lui aussi très présent sur ses stories Facebook. Dans ce quartier où il a grandi, on a rencontré son ami d’enfance, Abdel, un grand bonhomme en doudoune qui grignotait des graines de tournesol devant un hall d’immeuble. À ses yeux, Farid est une légende de l’escroquerie. « C’est la star ! On l’appelle Farid-le-mytho », nous a-t-il expliqué. « Rocancourt, c’est de la rigolade à côté. Les meufs, Farid les met à genoux ». Et quand on lui demande combien de meufs a-t-il mises « à genoux », comme il dit, Abdel lance, bravache : « franchement ? Des milliers. Pas des centaines, hein ? Des milliers ».

« J’ai un défaut : je suis un homme à femmes » - Farid, comparaissant devant le tribunal pour escroquerie, abus de confiance et abus de faiblesse.

Mais la justice a finalement rattrapé le Rocancourt du 93. En février dernier, Farid a comparu au tribunal de Bobigny pour escroquerie, abus de confiance et abus de faiblesse. À la barre, elles étaient six victimes. Sara, donc, mais aussi Christelle, animatrice pour enfants, qui lui a versé 35 000 euros pour financer, une fois encore, la création d’une entreprise. Ou Sabrina, commerciale, qui a dépensé 42 000 euros en Macbooks dernier cri pour équiper une société fictive et en meubles Roche-Bobois pour leur appartement commun qui n’a jamais existé. Lui a nié. En Bloc. « C’étaient des cadeaux volontaires. Je ne les ai pas forcées à me les faire ». Sans complexe, il a déroulé un argumentaire sidérant : « c’est vrai, j’ai un défaut : je suis un homme à femmes. Et je n’ai pas peur de quémander. Je demande, on m’offre. J’ai déjà demandé un appareil photo parce que j’adore la photo. Si je te demande de m’acheter un appareil et que tu me l’offres, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? ». Une défense qui n’a pas convaincu les magistrats : ce vendredi 23 mars, il a été condamné à trois ans de prison ferme.

Selon une source proche du dossier, Farid aurait escroqué entre 50 et 100 femmes depuis plus de 10 ans. Le Rocancourt du 93 n’a donc fini de faire parler de lui.