Drogue

Voyage dans les pires recoins du dark web

L’auteure Eileen Ormsby a exploré le marché de la drogue et les sites de tueurs à gages du dark web et en a rencontré les acteurs clés.
Max Daly
London, GB
JM
traduit par Julien Michalak
Photo via PxHere.

Cet article a initialement été publié par VICE UK.

Le mois dernier, Matthew Falder, un diplômé de Cambridge de 29 ans, a été condamné à 32 ans de prison pour de nombreux délits sadiques, dont du chantage, du voyeurisme, de la fabrication d’images d’enfants indécentes et de l’incitation au viol d’un enfant. Bon nombre de ces crimes ont été commis par le biais du dark web, où Falder appartenait à une communauté virtuelle d’auteurs de sévices sexuels. Ses crimes sont devenus un sombre rappel que derrière l’anonymat du dark web et la liberté qu’il fournit pour l’achat de drogues, d’innommables horreurs se tapissent également.

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C’est dans cet endroit trouble, grouillant de rumeurs à propos de dossiers gouvernementaux secrets et de combats de gladiateurs à la mort, que la journaliste et blogueuse Eileen Ormsby s’est rendue. L’avocate d’entreprise australienne désillusionnée devenue écrivaine relate dans son nouveau livre The Darkest Web l’histoire de son périple dans les marchés de la drogue et les sites de tueurs à gages dans les recoins les plus miteux d’internet. Les passages les plus étonnants du livre sont toutefois ceux qui décrivent sa rencontre avec certains acteurs clés du milieu.

J’ai parlé à Eileen de son voyage au bout du dark web et de ce que cet endroit obscur révèle à propos de l’humanité.

VICE : Quelle valeur la communauté du dark web accorde-t-elle à l’anonymat?
Eileen : L’anonymat est un principe sacro-saint dans le dark web. La divulgation de données personnelles est considérée comme le pire crime possible. Le dark web fournit un espace où les membres peuvent se donner un nom et une identité qui leur devient propre. Ils sont sûrs qu’ils ne seront pas identifiés dans la vraie vie et que leur lieu de rencontre virtuel ne sera pas obligé de fermer. La communauté est tissée serrée. Grâce aux outils que fournit le dark web, des gens aux intérêts communs peuvent se réunir à des fins sordides en ayant confiance qu’ils ne pourront pas être retracés. Ça peut être une bonne chose, mais ça peut aussi être utilisé à mauvais escient.

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La communauté du dark web est-elle coupée du monde réel?
Nous passons tellement de temps en ligne de nos jours que le monde en ligne fait aussi partie du monde réel. Il n’y a plus de distinction entre les deux. Ce qui caractérise le dark web, c’est sa nature secrète et ce que cette dernière fait faire aux gens. De certaines manières, ça peut être une bonne chose. Ça peut permettre à certaines personnes de prendre la parole alors qu’elles ne pourraient pas le faire autrement. Les lanceurs d’alerte et les habitants de pays aux régimes oppressifs peuvent ainsi s’en servir pour communiquer.

Mais ça peut aussi inciter des gens à faire des choses qu’ils ne feraient jamais dans la vraie vie, ou qu’ils n’admettraient pas. Le nerd d’informatique qui n’a jamais frappé quelqu’un de sa vie peut soudainement devenir un caïd important. Les gens du dark web ne sont pas aussi épeurants et intimidants que les gens de la pègre, mais s’il devient possible de commander un assassinat par un simple clic, il semble que l’apparence ne compterait plus de toute façon.

Tu as enquêté sur « Lux », alias Matthew Graham , le jeune homme derrière les pires sites de pédophilie et de « hurtcore » qu’il gérait depuis sa chambre à coucher à Melbourne. Tu étais à l’audience de détermination de sa peine en 2016, où le juge l’a décrit comme un être purement diabolique. Quelle a été ton impression de lui?
Ce qui m’a frappé chez lui, c’est que c’était un petit garçon triste, pathétique et sans amis. Il était vraiment socialement inapte. Il avait beaucoup de problèmes, et c’était sa façon de se donner de l’importance et d’être quelqu’un. Mais c’était un loser pathétique. C’était presque triste, mais il était tellement odieux qu’il était impossible de ressentir de l’empathie pour lui. Ses parents n’avaient aucune idée. J’ai vu son père à ces audiences-là. C’était un homme brisé, qui écoutait ce que son fils avait fait en plein sous son nez. C’était accablant à voir.

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De quel genre de personnes la communauté « hurtcore » était-elle constituée?
C’est inimaginable comment les gens peuvent être méchants. Mais ce qui est vraiment épeurant, c’est de voir combien ils ont l’air normaux. On croirait qu’ils exhiberaient des signes ostentatoires, mais ils semblent rationnels, intelligents, et ne sont pas forcément des mésadaptés sociaux. C’est assez terrifiant.

Y a-t-il un point commun entre les gens qui fréquentent le dark web?
Il faut une certaine aisance avec la technologie pour se retrouver là. Ça semble être surtout des cols blancs, en grande majorité masculins, la plupart provenant de pays occidentaux anglophones – surtout des États-Unis, d’Europe et du Royaume-Uni. La plupart des sites sont en anglais, quoiqu’à présent, il y a aussi un nombre considérable de forums russes.

Tu as enquêté sur certains fameux sites de tueurs à gages du dark web. As-tu eu besoin de leur fournir une cible?
Pour tester l’un des sites, j’ai prétendu que je voulais les recruter pour tuer mon ancien mari. Il était déjà mort, alors il n’était pas dangereux d’envoyer sa photo et ses renseignements. Je voulais juste voir comment se déroulait le processus. Je n’étais pas convaincue de l’authenticité de la chose.

Tu as accédé au site Besa Mafia, le plus grand site de tueurs à gages du dark net, par une porte arrière. Comment cela s’est-il passé?
Beaucoup de gens croyaient que Besa Mafia était un site authentique. À l’aide de fichiers piratés que mon ami du Royaume-Uni Chris Monteiro a trouvés sur internet, on a réussi à accéder à la base de données et la boîte de réception du site. C’est devenu un peu inquiétant quand le propriétaire du site a commencé à me menacer de violence. Il semblait plutôt déséquilibré.

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La base de données comprenait une liste de personnes réelles qui étaient prêtes à payer pour faire assassiner des gens. Qu’avez-vous fait?
Environ deux douzaines de personnes avaient payé Besa Mafia des milliers de dollars en Bitcoin pour faire assassiner des gens. Il s’agissait surtout de maris et femmes, d’anciens amants, et ce, tant masculins que féminins et de partout dans le monde. Monteiro et moi avons communiqué avec la police et leur avons envoyé un lien vers la base de données.

La police a mis beaucoup de temps à réagir. La police nous disait continuellement : « À quoi bon? Ce n’est qu’une arnaque. » Mais le fait est que toutes ces personnes avaient payé d’énormes et très réelles sommes d’argent pour que de la violence et des meurtres soient commis. Le plus fou, c’est que le seul remerciement que Monteiro a reçu pour avoir aidé la police britannique, ç’a été de se faire défoncer sa porte par la National Crime Agency. Il a été détenu pendant 48 heures avant que les policiers ne réalisent leur erreur.

Dans ton livre, tu traites en profondeur de la saga de Silk Road. Comment as-tu réagi au fait que Ross Ulbricht avait tenté de faire assassiner des gens?
Pendant quelques années, je croyais à son projet. Je croyais à sa vision et à ce qu’il voulait faire avec Silk Road. Alors quand il a été arrêté et que la police a dit qu’il avait ordonné des meurtres, même si on savait que les meurtres n’avaient pas eu lieu, je n’y croyais pas. Je croyais que ça faisait simplement partie de la version de l’histoire que le gouvernement mettait de l’avant pour lui mettre les gens à dos étant donné qu’on lui vouait presque un culte. C’était désastreux d’apprendre que ça s’était réellement produit. J’aurais voulu croire qu’il avait été acculé au pied du mur, mais le fait est que malgré son discours de libertarien pacifique qui voulait fournir un environnement sans violence pour l’achat de drogues, il était prêt à employer la violence pour protéger son empire. J’ai été très déçue.

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Quels conseils donnerais-tu aux gens qui explorent le dark web pour la première fois?
En dehors des marchés établis, et parfois même à l’intérieur du marché, presque tous les sites qui vous demandent votre cryptomonnaie prendront votre argent et ne vous donneront rien en retour. Les utilisateurs du marché du dark web doivent être constamment à l’affût pour ne pas ouvrir de session sur l’un des nombreux sites d’hameçonnage qui rafleront leur compte de Bitcoin.

La chose la plus importante est de faire ses recherches. Lisez tout ce que vous pouvez avant de vous rendre là. Consultez les pages Reddit sur les marchés du dark web. Faites-vous une idée de ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas, et de ce à quoi ressemblent les arnaques. Si vous vous rendez sur le dark web et que vous cliquez sur le premier lien qui se présente à vous, ça sera un lien d’hameçonnage. Ne cliquez pas sur les liens dont vous ne connaissez pas la destination, car vous pourriez tomber sur des choses que vous ne voulez pas voir et que ne pourrez effacer de votre mémoire.

Quelle est la probabilité de se faire prendre en achetant de la drogue en ligne?
Si vous achetez des petites quantités pour usage personnel, les chances sont très, très minces. C’est d’autant plus vrai si vous achetez de quelqu’un qui se trouve dans votre pays. La drogue sera expédiée dans un colis ordinaire, indiscernable des milliards d’autres colis qui circulent dans le monde cette journée-là. Elle sera scellée dans un sac à l’abri de l’humidité afin que les chiens ne puissent pas la détecter. Il est plus probable que vous vous fassiez prendre si le colis vient d’un pays sous haute surveillance comme les Pays-Bas.

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Est-ce vrai que les marchés de la drogue du dark web sont devenus plus chaotiques dans les dernières années?
Je crois que l’âge d’or de Silk Road est peut-être terminé. Les marchés du dark web sont en déroute. Les marchés qui sont apparus après Silk Road étaient beaucoup plus vastes, mais ne se souciaient pas de ce qu’ils vendaient. La moitié des propriétaires ont plié bagage et sont partis dès qu’ils ont eu fait assez d’argent et que la police ait fermé de nombreux sites.

À présent, les marchés sont beaucoup plus petits et décentralisés. Plus personne ne fait confiance à qui que ce soit pour transférer des montants de Bitcoin. Le système qui fonctionnait à merveille pour Silk Road ne fonctionne plus. Ils n’ont pas l’intégrité ni la stabilité de Silk Road. Malgré tout ce que Ross Ulbricht a pu faire de mal, il avait tout de même essayé de faire fonctionner Silk Road de la manière la plus honnête possible. Il prenait soin de ses clients et de ses fournisseurs.

Évidemment, l’autre legs de Silk Road est la popularité du Bitcoin. Il valait moins d’un dollar quand Silk Road en était à ses débuts. Silk Road a vraiment démontré l’utilité qu’une cryptomonnaie stable et décentralisée pouvait avoir. La valeur du Bitcoin ne dépend plus des marchés du dark web. En fait, il perd de son prestige en tant que monnaie de choix pour le dark web, mais il n’aurait jamais pu se rendre là où il est aujourd’hui si ce n’était de Silk Road.

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Crois-tu que le marché de la drogue en ligne va devenir plus petit?
Si les gens se font arnaquer trop souvent ou qu’ils trouvent l’expérience difficile, ils vont retourner à leurs anciennes méthodes pour obtenir de la drogue. Le marché de la drogue en ligne pourrait donc s’amenuiser. Je crois qu’on verra un petit groupe de vendeurs, surtout des vendeurs de drogues plus douces comme le cannabis, la MDMA et le LSD, continuer à vendre et à s’enrichir.

Les tenants du dark web disent qu’il s’agit d’un espace vital pour la liberté et la protection de la vie privée en ligne. S’agit-il seulement d’une excuse?
Honnêtement, je crois qu’on n’est pas assez paranos. Chaque fois qu’on clique sur quelque chose, un algorithme se met en marche et leur fournit un peu plus de renseignements sur nous, qui sont ensuite vendus à d’autres. Je crois qu’on a abandonné, on a renoncé sans même s’en rendre compte, et à présent, on ne peut plus faire marche arrière. Les enfants grandissent sans connaître aucune forme de vie privée. Ils mettent tout en ligne, et c’est tout simplement normal pour eux. On ignore quels renseignements sont recueillis en coulisses et comment ces renseignements seront utilisés dans l’avenir.

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À quoi ressemble l’avenir du dark web?
Je crois que nous sommes passés à un monde sans vie privée sans même nous en être rendu compte. Beaucoup de gens sont heureux de renoncer à leur vie privée ne serait-ce que parce que ça leur simplifie la vie. Mais je crois qu’on assistera à un plus grand mouvement cherchant à reprendre le contrôle de ces informations, parce que certaines personnes ne veulent tout simplement pas donner leurs renseignements à des firmes de marketing. Les outils de protection de la vie privée comme ceux que fournit le dark web seront davantage intégrés dans la technologie courante afin que nous puissions décider jusqu’où nous sommes prêts à aller.

Quel est le meilleur site du dark web?
Je ne peux pas vous en donner le nom, mais je le surnomme le petit coin d’arcs-en-ciel et de joie du dark web. C’est un endroit où les psychonautes, ces gens qui aiment les drogues psychédéliques, se rassemblent. Il y a là plein de personnes sympathiques qui parlent de choses positives.

The Darkest Web d’Eileen Ormsby est paru le 14 mars chez Allen & Unwin.

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