Relevé au scanner laser au Temple de Bêl, Palmyre. (©Art Graphique & Patrimoine)

Ces Français au chevet du patrimoine syrien en péril

Depuis la reprise de la majeure partie du territoire occupé par l’EI, une poignée de Français sillonne le pays, bien décidés à donner un précieux coup de main aux Syriens.

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25 janvier 2019, 10:20am

Relevé au scanner laser au Temple de Bêl, Palmyre. (©Art Graphique & Patrimoine)

Alors que l’été 2015 s’achève, un satellite passe paisiblement au-dessus de la région de Palmyre en Syrie, où l’organisation terroriste État islamique (EI) fait régner la terreur, des milliers de kilomètres plus bas. Dans leurs bureaux de Genève, des experts d’une agence onusienne (l’Unitar, l'Institut des Nations unies pour la formation et la recherche) se penchent quelques heures plus tard sur les images captées et zooment sur le sud de cette cité antique, ancien carrefour commercial entre l'Orient et l'Occident. En lieu et place du bâtiment central du temple de Bêl (joyau du Ier siècle classé au patrimoine mondial), les experts ne distinguent que de la poussière, ainsi que la porte de l’édifice, qui semble encore ternir debout. Selon toute vraisemblance, les djihadistes ont méticuleusement dynamité le temple – soucieux de faire disparaître toutes traces de civilisations antérieures à l’apparition de l’islam au début du VIIe siècle.

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Images satellite du temple de Bêl du 27 août 2015, puis 31 août 2015. Image Unitar.

Deux ans plus tard, au cœur d’un étouffant mois de juillet 2017, Aurélien Peyroux se dresse enfin devant la porte du plus grand temple de Palmyre, libérée depuis du joug de l’EI. L’imposant encadrement de calcaire doré penche et menace de s’effondrer au milieu des ruines. Flanqué d’un scanner laser et d’une palanquée de militaires syriens assurant sa sécurité, Peyroux regarde où il met les pieds – puisqu’il n’est pas rare que les djihadistes tapissent de mines leurs anciens bastions. L’ingénieur géomètre, employé d’une petite boite française – Art Graphique & Patrimoine (AGP) – multiplie alors les prises de mesures autour de la majestueuse porte. Avec un fond sonore composé d’explosions lointaines entrecoupées de bruits de mitrailleuses, Peyroux scanne la porte sous tous les angles pour comprendre comment la sauver d’un effondrement certain.

Outre le temple de Bêl, d’innombrables trésors du patrimoine architectural syrien – comme le souk d’Alep ou le Krak des Chevaliers – ont subi de plein fouet les affres de la guerre entre bombardements et dynamitages ciblés de l’EI. Mais depuis la reprise de la majeure partie du territoire glanée par l’organisation terroriste, une poignée de Français, comme Peyroux, sillonne le pays. Tailleurs de pierres, ingénieurs et architectes spécialisés se relaient, bien décidés à donner un précieux coup de main aux Syriens pour sauver ce qu’il reste de leur patrimoine.

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Aurélien Peyroux en juillet 2017 devant la porte du temple de Bêl à Palmyre, Syrie. (©Art Graphique et Patrimoine)

L’état du patrimoine architectural syrien est comparable à celui d’un vieil homme malade. Et comme pour tout patient, il convient de dresser un diagnostic avant d’envisager un quelconque traitement. C’est justement le job de Peyroux et d’AGP. « C’est comme faire un IRM, mais de bâtiments », éclaire Gaël Hamon, le boss d’AGP, tailleur de pierres de formation. « Pour la porte du temple de Bêl, on voit grâce aux données qu’elle penche et qu’elle n’est plus très stable pour diverses raisons », embraye Peyroux avant d’expliquer que ces données indispensables sont ensuite communiquées aux architectes syriens. Sans celles-ci, impossible de savoir comment stabiliser et consolider ce gros morceau d’histoire.

Si AGP et ses employés sont habitués à intervenir sur des terrains d’actions compliqués – Afghanistan, Somaliland ou encore Madagascar – faire des mesures sur une zone de guerre encore active réserve parfois quelques surprises. « Quand on était à la mosquée des Omeyyades à Alep pour effectuer des relevés, mon collègue s’est aperçu qu’une roquette – qui n’avait pas explosé – était encore encastrée dans un mur », rembobine Peyroux. « C’est vrai que ça change d’un chantier en France, d’autant plus qu’il faut faire gaffe à ce que l’on scanne vu que l’on prend des images ultra-précises dans une zone de guerre. Par exemple, si on se retrouve à scanner par erreur un char russe qui passe par là, et bien cela risque de causer des problèmes », sourit le jeune ingénieur.

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Prise de mesures au Krak des Chevaliers, Syrie. (©Art Graphique et Patrimoine)

Des histoires comme ça, François Braud, un tailleur de pierres français en charge de la formation de Syriens, en a lui aussi à la pelle. « Lors mon premier voyage en 2017 à Alep, les bombardements étaient réguliers, des trucs éclataient à quelques centaines de mètres de moi, quand ce n’étaient pas des types armés qui se couraient après dans la Vieille ville ». Celui qui forme des Alépins à la technique de la taille de pierre, afin de leur donner les clés de la restauration de leur patrimoine, admet d’avoir parfois eu peur mais s’est vite fait à ces conditions de travail un peu particulières. « Les Syriens ont vécu bien pire, notamment lors du siège de la ville. Puis c’est rassurant de les voir continuer à mener leur vie. »

En Syrie, et notamment à Alep, il est fréquent que les bâtiments historiques ne soient pas mis sous bulle comme s'il s’agissait d’un musée à ciel ouvert. Le souk d’Alep, un enchevêtrement de bâtiments de la Vieille ville, accueillait depuis le XIVe siècle marchands et commerçants – jusqu’à ce que la guerre vienne détruire nombre d’échoppes. AGP a alors été dépêché sur place en 2017 pour réaliser un scan d’une partie du souk, avant que François Braud ne prenne le relai pour former des novices et des professionnels à la taille de pierre, afin de redonner vie au souk tout en respectant le patrimoine architectural.

« La Vieille ville n’est pas un site historique vide », explique Ali Esmaiel, le représentant en Syrie de la la Fondation Aga Khan pour la Culture, qui a missionné AGP et Braud sur diverses missions de restauration. « Le souk occupe un rôle très important de l’activité économique d’Alep et sa réhabilitation fait partie d’un projet plus large de restauration de la Vieille ville, au coeur duquel se trouvent les Alépins. » Restaurer les monuments historiques, comme le souk d’Alep, ne consiste donc pas uniquement à reconstruire le passé, mais aussi préparer le futur – à condition que cela soit fait dans les règles de l’art.

« On peut comparer la situation actuelle d’Alep à celle de Beyrouth après la guerre », explique Braud. « À Beyrouth, la restauration a causé plus de dégâts que le conflit en lui-même sur les bâtiments historiques. À Alep, on est un peu en train de vivre la même chose. » L’État syrien menace en effet d’exproprier les propriétaires de boutiques qui ne sont pas revenus dans la ville. Ces derniers payent alors d’autres Syriens pour refaire les murs, mais la qualité des restaurations laisse parfois à désirer. « On essaye d’intervenir non pas en arrêtant le travail qui est fait, mais on prend des photos – pour garder une trace – et dire qu’il va falloir y retourner plus tard », décrypte Braud.

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Prise de mesure dans les ruines du temple de Bêl à Palmyre, Syrie. (©Art Graphique et Patrimoine)

L’objectif de ces diverses missions n’est aucunement de déposséder les Syriens de la restauration de leur patrimoine, mais bien de leur donner les meilleurs outils possibles pour qu’ils prennent la pleine charge. « Ce pays sera reconstruit par ses habitants », assure un architecte français installé en Syrie depuis les années 1980, et consultant pour la fondation Aga Khan sur les projets de restauration du patrimoine. C’est avec cet architecte (qui préfère rester anonyme), que Braud mène son projet de formation de taille de pierre – qui fait particulièrement sens à Alep, une ville construite à 80 pour cent en pierre de taille, et directement posé sur un socle calcaire. Outre le souk, Braud et l'architecte français placent aussi les jalons de la restauration de la citadelle d’Alep, où les travaux sont déjà menés par des élèves du tailleur français.

Reste que le manque de coordination entre les différents acteurs locaux ne facilite pas la restauration du patrimoine syrien, un enjeu éminemment politique. « C’est encore une zone de guerre avec de multiples parties-prenantes, qui veulent chacune tirer la couverture de leur côté », expose Braud. « C’est politiquement compliqué et tant qu’une solution politique n’a pas été trouvée en Syrie, cela va rester compliqué. » Une position partagée par la fondation Aga Khan, qui estime que la restauration n'est pas seulement un défi individuel ou national, mais bien international, puisque une bonne partie des monuments concernées sont classés au patrimoine mondial.

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La porte du temple de Bêl à Palmyre, Syrie. (©Art Graphique et Patrimoine)

Du côté de chez AGP, si on a évidemment conscience de la portée politique de ces projets, la mission reste limpide pour le fondateur Gaël Hamon. « Vous savez, les monuments, ils en ont vus des [régimes] politiques différents défiler. Nous, ce sont ces monuments et la culture qu'ils portent qui nous intéresse. On continuera de bosser pour ces monuments qui ont besoin de nous, peu importe ce qui se passera. » Si bien qu’une prochaine mission est déjà dans les cartons pour le printemps prochain.

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