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Au comptoir d'un authentique « caberdouche » d'Anvers

Dans son établissement 'In de Stad Aalst', Dylan parle de bastons de café, de junkies, de racisme et de petites gens. De la vie, quoi.

par Frederik Van den Bril; photos ​Koen Van den Bril
27 Mars 2019, 5:53pm

On est jeudi, 15h. Il y a déjà beaucoup de monde dans le Café In de stad Aalst, situé dans la Carnotstraat dans le quartier de la gare d'Anvers. Du jukebox, on entend résonner Chérie d’Eddy Wally. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans un coin, un homme plus âgé se lève et chante à haute voix : « Chérie, chérie, blijf bij mij de hele nacht » (Chérie, chérie, reste avec moi toute la nuit, pour ceux qui ne sont pas fortiches en langues).

C’est ici que j’ai rendez-vous avec Dylan Moorthamer, 24 ans, propriétaire de ce bar populaire. On commande un café. « Jan Decleir était ici récemment. Il a dit qu’on avait les tasses à café les plus laides du monde. On les a quand même gardées », plaisante-t-il. Avec Dylan, on a discuté de bastons de cafés, de voleurs qui se cachent dans les toilettes et de l'entrée pour les chevaux. Pour les chevaux, oui.

« Un cheval dans un café, ce n'était pas un super spectacle. Ça doit aussi faire ses besoins et ça peut vite vous couper la soif. »

VICE : Salut Dylan, pourquoi est-ce qu’un café anversois s’appelle littéralement « Dans la ville d'Alost » ?
Dylan :
Jusqu'au début du XXe siècle, les diligences postales d'Alost arrivaient ici. Les Alostois qui travaillaient à Anvers venaient y chercher leur courrier. D’ailleurs, l'intérieur actuel en bois remonte toujours à cette époque. Regarde, on peut ouvrir complètement la fenêtre avant du bas vers le haut. Ils faisaient entrer le cheval par ici pour le nourrir. Mais un cheval dans un café, ce n'était pas un super spectacle. Ça doit aussi faire ses besoins et ça peut vite vous couper la soif. Il y avait donc un volet roulant pour séparer le cheval du reste du café. Ce volet en bois est toujours là.

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En tant que jeune, comment en es-tu arrivé à reprendre un si vieux café ?
C'est une entreprise familiale. Ma grand-mère a repris l'affaire il y a vingt ans. Après elle, c’est ma tante qui a tenu le café pendant environ cinq ans. J'ai commencé à travailler ici à l'âge de dix-neuf ans.

C’était attendu, que je reprenne le café. Il y avait un autre candidat, un ami de la famille, mais il voulait faire quelque chose de complètement différent. J'ai dit que si ça se produisait, je ne mettrais plus les pieds ici. Premièrement, parce que ça me faisait de la peine, deuxièmement, je trouvais l’idée vraiment stupide. Il y a bien assez de cafés modernes. Un authentique caberdouche, ça ne peut pas sortir du sol en un clin d’œil. Quand ils m'ont demandé si je voulais prendre la relève, je ne pouvais plus dire non.

« Mon premier souvenir, c’est une grande baston entre les gens du côté gauche de la salle et ceux du côté droit. Ils se lançaient des verres à la tête et tout le toutim. »

As-tu hésité longtemps ?
Pas du tout, j'ai tout de suite dit oui. Ici, je me sens chez moi. La clientèle habituelle me connaît depuis que je suis tout petit, en tant que « kleinen Dylan ». Au début, j'ai commis beaucoup d'erreurs. Ils m'ont pardonné tout ça. J'ai aussi vécu ici pendant un moment. C’est ici que j’ai grandi et maintenant, cet endroit est le mien depuis juin de l’année dernière.

Quel est ton premier souvenir de café ?
Mon premier souvenir de café provient en réalité d'un autre business tenu par ma grand-mère : De Koetsier dans la Statiestraat. Tu connais ? C’était un petit café populaire. Beaucoup de ceux qui viennent ici allaient à l’époque au Koetsier. Beaucoup de vagabonds, beaucoup de violence, beaucoup de drogues et beaucoup de gens bizarres. Mon premier souvenir, c’est une grande baston entre les gens du côté gauche de la salle et ceux du côté droit. Ils se lançaient des verres à la tête et tout le toutim. J'étais caché derrière le comptoir. Je ne devais pas avoir plus de six ans.

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Y a-t-il des choses que tu aimerais changer ?
Presque rien. À long terme, j'aimerais voir ces machines à sous disparaître. C'est vraiment antisocial. Mais c’est pas facile de les éliminer. D'abord parce que nous y gagnons beaucoup. On peut quasiment payer le loyer rien qu’avec ça. Ensuite, beaucoup d’habitués ne viendraient plus. J'espère seulement que la législation deviendra de plus en plus stricte en ce qui concerne les jeux et les cafés.

La clientèle est relativement âgée et populaire. Qu'est-ce que ça fait d'être un jeune parmi eux ?
Moi aussi tu sais, je suis une vieille âme. Et tous ces gens ont des histoires fantastiques. J'ai beaucoup d'amour pour ce café typique. Tout le monde vient ici. Ceux qui sont au CPAS, des junkies, d’anciens prisonniers, etc. J'aime les gens qui sortent un peu de l'ordinaire.

« Je sais pourquoi certaines personnes aiment venir ici. Ils aiment le peuple, les marginaux, sans en être eux-mêmes. Ça ne me dérange pas. Tant qu’ils sont respectueux. »

Tu aimerais amener une clientèle plus jeune ?
Oui, certainement. Il faut également penser à l'avenir. Chaque année, on voit mourir une certaine partie de notre clientèle. Parfois de mort naturelle, parfois non.

Qu'entends-tu par mort non naturelle ?
Misère, c'est une histoire pas drôle. Un duo venait ici. L'un s'appelait Gaston et l'autre, bien sûr Léo [comme les deux comiques anversois Gaston Berghmans et Leo Martin, ndlr.]. Bons camarades, toujours ensemble. Le Gaston meurt d'une mort naturelle dans son appartement. Moins d'une semaine plus tard, le Leo meurt aussi. Ce qu’il s’est passé ? Ce Leo était homosexuel et un peu simplet, dans le genre légèrement handicapé mental. Il était allé au Rainbow, ce café gay de la Van Schoonhovenstraat [rue de Vaseline dans le langage anversois populaire, ndlr.]. Il est entré en contact avec deux jeunes types mal intentionnés. Ils l’ont étranglé et tué dans son appartement. Léo a longtemps bataillé. Je me suis senti très mal pendant des jours. C'était une si bonne personne.

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Que penses-tu des personnes qui viennent dans ce café comme ils iraient au zoo ?
Je sais pourquoi certaines personnes aiment venir ici. Ils aiment le peuple, les marginaux, sans en être eux-mêmes. Ça ne me dérange pas. Ils peuvent venir ici. Tant qu’ils sont respectueux. Mais j’ai parfois constaté que certains venaient ici uniquement pour se moquer des gens. Sans attendre, je leur indique la sortie. Mais les gens qui viennent ici pour faire un peu de « tourisme social », je n’ai pas de problème avec ça. Je suis moi-même aussi un très mauvais figurant. Cela dit je m'habille moins bien maintenant qu'il y a quelques années.

Comment gères-tu les propos racistes au bar ?
Ah, je suis content que tu me demandes ça. Maintenant, les clients réguliers savent qu'ils ne doivent pas me lancer sur ce sujet. Je viens d'une génération différente. Je me fiche de savoir si vous êtes brun, jaune ou violet. Tant que vous restez amical l'un envers l'autre.

Cela dit, ça peut parfois me poser pas mal de problèmes. Je suis un PVDA [Parti travailliste belge, d'orientation sociale-démocrate] et il y a beaucoup d’adeptes du Vlaams Belangs ici [« Intérêt flamand », parti d’extrême droite]. Il y a parfois des accros. Mais encore une fois, il y a beaucoup de gens qui votent pour le VB mais avec lesquels je suis personnellement en bons termes.

Est-ce qu’il y a parfois des clients autres que des blancs qui entrent ici ?
Oui, on a des clients réguliers d’origine immigrée qui viennent ici tous les jours. Ils se sentent les bienvenus. Quand ils ouvrent la bouche, ils parlent souvent le dialecte anversois comme la plupart des clients. Bon, je n'ai pas le teint hâlé, donc je ne sais pas vraiment comment c'est. Je sais que certaines personnes leur jettent parfois des regards mauvais ou font une remarque déplacée. Ce n’est vraiment pas cool donc si j’en suis témoin, je les rappelle à l’ordre.

Un homme noir entre dans le café. Il essaie de vendre des montres à la clientèle. Dylan le salue chaleureusement et discute avec lui.

C'est Kabila, un client en or. Oui, il vend des merdes. Briquets, animaux empaillés, boules à facettes, équipements de massage, etc. Kabila me connaît depuis que je suis tout petit. Tout le monde l’appelait Mobutu, un surnom méchant. À l’époque, je lui ai dit : « Je sais pourquoi ils t'appellent tous Mobutu, mais d’après moi ce n’est pas ton vrai prénom. Comment t’appelles-tu ? » Bon, il s’avère qu’il s’appelle Kabila. Ici, il y avait aussi une bonne femme qui l'appelait toujours Gust, comme le gorille du zoo d'Anvers. Heureusement, elle ne vient plus.

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Quelle est la chose la plus bizarre que tu as vécue ici ?
Pendant un moment, il y avait souvent un groupe d’Européens de l’Est. Ils buvaient beaucoup, mangeaient beaucoup etc. Un jour, on était en train de fermer et de baisser les volets. J'essaie de tirer la chasse dans les toilettes, mais ça ne marche pas. Au-dessus des toilettes, il y a une trappe avec un placard avec une partie de l’évier. Ma tante et moi, on l’ouvre pour voir ce qui coince. Il y avait un type à l’intérieur.

C'est vraiment un petit espace, tu sais ? Il s’était planqué là pour voler de l'argent quand le café serait fermé. Il avait un sac avec un pied-de-biche et des couteaux. Heureusement, on a pu récupérer ce sac tout de suite. On a gardé le gars jusqu'à l'arrivée des flics. Ma tante voulait tabasser cette ordure avec une chaise, mais je l’ai arrêtée à temps. Mais ce gars se moquait carrément de nous ! Lorsque la police est arrivée, il a sorti son pénis de son pantalon. C’était vraiment bizarre.

Qu'est-ce que ce métier t'a appris ?
Trois choses. Un : boire avec modération. Je vois beaucoup d'alcooliques ici, ceux qui arrivent avec les mains qui tremblent. C’est triste. Mais je leur donne quand même quelque chose à boire, autrement ils iront ailleurs, non ? Deux : Avoir beaucoup de patience. C’est vraiment nécessaire. Et trois : ne pas juger un livre par sa couverture. C'est la chose la plus importante.


Ce papier a été préalablement publié sur Vice Belgique

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