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Un Français a répertorié plus d’une centaine de messages de dealers pour en faire un bouquin

Le fanzine « Dis-leur » compile des SMS du type « Slt c Antoine géant vert je suis dispo. Avec marie daniel aussi. Biz bonne journé ».

« - Dispo ?
- Ouais. Adresse exacte ?
- [Adresse]
Combien de temps ?
- 30 min max
- Parfait
- J'suis là. »

Voilà à quoi ressemble la seule et unique conversation acceptable avec votre dealer. Un simple échange commercial duquel vous avez tous deux quelque chose à tirer. De la thune d'une part. De la dope de l'autre. Droit au but, sans fioritures. Mais parfois, il arrive que des vendeurs zélés tiennent à vanter la qualité d'un produit en leur possession, inondant ponctuellement votre téléphone de SMS plus ou moins gênants. Ce sont ces textos en particulier qu'a compilés Alexis Sequera dans son fanzine Dis-leur – le premier bouquin à paraître aux éditions Pressure, ce mercredi 18 janvier.

Ce comédien de 34 ans a rassemblé des centaines de messages envoyés par une trentaine de dealers hexagonaux. Comme il l'écrit lui-même dans le préambule à son fanzine, derrière l'attachant camelot se dissimule souvent un être humain qui défend une seule et unique cause : le travail bien fait.

Entre politesse, candeur, métaphores foireuses et langage codé indécodable, Dis-leur dresse un portrait tout en humour de ces Nino, Rayan, Croko et Amine qui, tous les week-ends, tiennent absolument à vous présenter leurs amies Coralie, Chantale ou Marie-Danielle. J'ai rencontré Alexis Sequera afin qu'il m'explique plus longuement pourquoi il a tenu à rassembler des dizaines de messages de mecs qui tentent à longueur de soirées de vous refiler de la came de qualité inégale.

Extrait de "Dis-leur", disponible aux éditions Pressure

VICE : Salut Alexis. Tu publies Dis-leur, un fanzine qui répertorie des messages que des dealers t'ont envoyés. Comment t'est venue l'idée ?
Alexis Sequera : C'est un projet que j'ai en tête depuis trois ans et demi. Celui-ci m'est venu en lisant un message qui était resté sans réponse. Je me suis rendu compte qu'il y avait une identité à part entière dans un message de dealer – que ce soit au niveau linguistique ou simplement dans l'approche. J'explique ça dans le préambule. En fait, l'idée était de rendre compte de l'aspect intéressant, marrant et parfois stupéfiant des messages de dealers.

Je ne suis ni pro-drogue, ni anti-drogue. Je voulais simplement évoquer une réalité. Comme dans tout travail de collecte, chacun peut en tirer ce qu'il veut. Notre génération et celle encore plus jeune ressentent une sorte de fascination pour le monde de l'illicite. Sortir ça en livre était logiquement intéressant. J'aurais pu en faire un blog mais je trouve que le livre est tellement plus noble…

Puis, derrière ça, il y a l'humain. Derrière chacun de ces messages, il y a un homme, une vie, un dévoilement. Ça peut paraître un peu prétentieux et intellectuel, mais je me réfère à Nietzsche et à son « Humain, trop humain ». Ce qui devient fascinant quand on collecte une grande quantité d'éléments, c'est de voir l'humanité qui se cache derrière. L'amabilité, la politesse, la courtoisie, les effets de style pour ne pas être grillé quand on écrit un message – toutes ces choses m'intéressent et en disent long sur ce qu'est l'humain.

Comment as-tu organisé tes recherches ? J'imagine que tu as chopé des numéros de dealers jusqu'à avoir assez de matière, non ?
J'ai commencé par faire ça. À chaque fois, j'ai demandé si je pouvais prendre son numéro. Du coup, j'ai été intégré à un, puis à plusieurs répertoires – une sorte de newsletter qui, tous les jeudis, vendredis et samedis, va éveiller ton intérêt. Pour moi, c'est une approche complètement capitaliste et commerciale. C'est aussi là tout l'intérêt : les messages de dealers sont un miroir flippant de notre société.

Je n'ai jamais relancé ces mecs. Je me suis toujours contenté de collecter les messages. Des amis m'en ont envoyés, aussi. Certains sont à Paris, d'autres à Lyon ou à Marseille. L'approche est donc nationale et lève le voile sur une réalité invisible, que je souhaitais dévoiler. Après, il s'agit d'un travail de restitution plus que d'une œuvre sociologique. Je n'ai pas cette prétention puisque je ne suis pas chercheur.

« Certains messages sont explicites et précis, mais si tu ne connais pas le contexte, tu pourrais croire qu'il s'agit du message d'une escort. »

Dis-leur est le tout premier bouquin qui sort aux éditions Pressure. Comment leur as-tu proposé le projet ?
Je connais Théo, fondateur des éditions Pressure, avec qui j'avais évoqué mes projets. Je lui ai parlé de Dis-leur en lui montrant un dossier et en lui disant : « Voilà, j'ai ça. » Comme tout bon éditeur, il m'en a demandé plus. C'est pour ça que la collecte a pris du temps – trois ans au total.

Parmi tous les messages que tu as reçus, certains restent-ils dans ta mémoire ?
C'est vachement dur de répondre à ça… Certains messages sont explicites et précis, mais si tu ne connais pas le contexte, tu pourrais croire qu'il s'agit du message d'une escort – du genre « Dispo 24/24, 7 sur 7 ». T'as l'impression qu'il y a un rapport presque sexuel. Il y a un échange d'informations basé uniquement sur ce que tu payes.

Sinon, j'adorais les mecs qui faisaient des grands textes, je trouvais ça dingue. La familiarité me touchait également – ces messages commençant par « salut les loulous » ou encore « bisous les cocos ». Mais il m'est difficile d'en citer un en particulier.

Ah ouais ?
Bon, si, en fait. J'avoue avoir bien rigolé avec le « Bheuatrice est de retour avec sa belle robe verte bien parfumé ».

Pas mal.
Ah, non, j'ai retrouvé mon préféré : « L'oiseau vert est arrivé. » On dirait un message de mafieux, un truc super élaboré et que seuls les initiés comprendront.

« Pendant un moment, je recevais plusieurs dizaines de messages tous les week-ends. »

Qu'as-tu découvert sur les dealers en réalisant ce livre ?
Comme je te l'ai dit, je n'ai aucune prétention sociologique. D'ailleurs, je ne tire aucune conclusion. Dans le cas contraire, j'aurais pris en compte l'heure à laquelle les messages ont été envoyés, le nombre de SMS par mec en me disant tiens, lui, il m'en envoie plus, il est sûrement en galère, etc. Mais non, je n'avais pas envie de penser à ça. J'ai juste voulu faire un truc marrant.

En fait, ce qui est intéressant et que, peut-être, quelqu'un d'autre devrait analyser, c'est l'absence de codification commerciale liée à la drogue. Chacun y va de sa formule. Du coup, tu reçois parfois des messages ultra-codifiés, pleins d'anglicismes et de majuscules, et dans d'autres cas des SMS d'un inconnu qui te dit cash qu'il a du jaune de qualité.

Après, certains messages sont tout bonnement incompréhensibles, du genre « Salut, c'est Francis, le livreur à Nelson, c'est pas moi là, c'est François ». C'est lié à l'évolution des pratiques des dealers, qui en viennent à se revendre des puces entre eux. Tout est possible et imaginable aujourd'hui.

Je comprends. Et sinon, tu reçois encore beaucoup de messages les vendredis soir ?
Je me suis désabonné de toutes leurs newsletters avec un « stop merci ». Aujourd'hui, le téléphone ne sonne plus. Pendant un moment, je recevais plusieurs dizaines de messages tous les week-ends.

Merci Alexis.

Les éditions Pressure vous invitent dans leurs locaux parisiens situés au 10 rue de la Paix ce mercredi 18 janvier entre 18 et 21 heures pour célébrer le lancement de leur projet. Des exemplaires de Dis-leur seront mis en vente pour l'occasion.

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