FYI.

This story is over 5 years old.

Pourquoi les chauves-souris dorment la tête en bas ?

Spoiler : ce n'est pas pour avoir l'air plus cool, c'est une histoire d'évolution, de faiblesse et de débrouillardise.

Avec la série "Le Pourquoi du moment", Motherboard répond aux questions les plus posées sur Google en 2015. Aujourd'hui, nous nous lançons dans le documentaire animalier avec une question qui taraude les petits et les grands : pourquoi les chauves-souris dorment la tête en bas ?

À titre personnel, je passe la plupart de mes nuits dans un lit, une règle qui souffre une demi-douzaine d'exceptions annuelles généralement liées à une surconsommation d'alcool. En cela, je ne suis pas un original ; si les premiers hominidés dormaient dans les arbres, à la manière des primates aujourd'hui, les hommes ont rapidement évolué jusqu'à dormir sur le sol, près du feu, avant d'inventer le lit, lui-même situé à l'intérieur d'une maison, où nous nous sentons à l'aise et à l'abri des prédateurs. Sauf excentricité excessive, nous nous y plaçons en position horizontale, pour ne regagner notre position verticale qu'à la faveur d'un réveil qui sonne toujours trop tôt.

Publicité

Les chauves-souris n'ont pas cette coquetterie. Elles se soucient peu de choisir un matelas confortable, et pour cause : non contentes d'être les seuls mammifères volants, elles sont également les seuls vertébrés à se suspendre la tête en bas pour dormir, ce qui est d'autant plus remarquable qu'elles dorment beaucoup. Vraiment beaucoup : jusqu'à 20 heures d'affilée, imperturbables, suite à quoi, la nuit, elles s'ébrouent et se donnent quelques heures pour chasser quelques proies à l'aide de leur vue perçante et des ultrasons qu'elles émettent, semblant là encore se moquer de notre inadaptation.

Mais pourquoi ? Pourquoi vouloir absolument dormir la tête en bas, allant ainsi à l'encontre du choix effectué par la quasi-totalité des espèces animales connues ? Les chauves-souris seraient-elles les hypno-hipsters du règne animal ?

Non. Enfin, peut-être, il n'est pas impossible qu'il existe une tribu de chauves-souris cools au fin fond d'une forêt inexplorée. Mais ce n'est pas par souci de style qu'elles dorment la tête en bas. L'explication est plutôt à chercher, comme souvent, du côté de l'évolution : les chiroptères (le nom scientifique des chauves-souris) ont évolué au fil du temps pour développer au maximum leurs aptitudes aériennes. Pour cela, ils se sont non seulement dotés d'ailes d'un genre particulier (puisque ne possédant ni plumes, ni poils), mais ils ont surtout dû réduire leur poids. Leurs membres sont donc devenus extrêmement légers, à tel point que ceux-ci sont désormais trop faibles pour supporter leur poids en position debout – c'est notamment ce qui explique que les chauves-souris aient l'air si ridicules quand elles évoluent sur le sol, comme le savent tous ceux qui ont déjà recueilli une chauve-souris blessée s'étant méchamment écrasée contre une fenêtre. Par ailleurs, ces membres extrêmement faibles ne permettent pas aux chiroptères de courir et donc de prendre de l'élan pour s'envoler depuis le sol, ce que font généralement les oiseaux. D'où l'intérêt de se suspendre la tête en bas : il suffit alors à l'animal de se laisser tomber puis de déployer ses ailes, minimisant ainsi la dépense d'énergie liée à l'envol. Si l'on veut bien se souvenir qu'en plus de ça, elles dorment 20h par jour, on commence à voir que les chauves-souris sont des animaux particulièrement flemmards, et on les soupçonne de jouer du reggae en ultrasons. Les chauves-souris cools traînent peut-être autour de sound systems précaires installés dans des camions remplis de chiens et de substances étranges.

Publicité

Au sol, les chauves-souris se déplacent maladroitement et ont souvent l'air ridicules. Image : fABZ/Flickr.

Dormir ainsi dans les arbres la tête en bas présente également un autre avantage non négligeable pour un animal aussi frêle et malhabile : cette position lui permet en effet de repérer plus facilement les prédateurs et de s'échapper plus rapidement en cas de menace.

Se pose également une autre question : comment les chauves-souris font-elles pour rester ainsi accrochées pendant des heures, surtout en dormant ? Personnellement, si je m'accroche à un arbre et que par miracle je m'endors, mes muscles se relâchent automatiquement et je chois lamentablement. Sauf que je ne suis pas une chauve-souris, et que, contrairement à elles, mes pieds n'ont pas subi une rotation à 180° pour faciliter l'accroche (en gros, les pieds des chauves-souris « regardent » dans la direction opposée à leur tête). Surtout, rester accrochées ne leur demande aucun effort : le tendon de leur muscle long fléchisseur se tend automatiquement lorsqu'elles se trouvent dans cette position, maintenant ainsi les griffes en position d'accrochage sans nécessiter une contraction musculaire. Ce qui limite, au passage, les risques de décrochage impromptu au beau milieu de la nuit.

Très bien. Bravo, les chauves-souris. Je suis impressionné. Mais votre histoire ressemble quand même pas mal à de la torture ; à vrai dire, suspendre des gens la tête en bas est une forme de torture assez répandue, puisque cette position fait affluer tout le sang vers le cerveau, provoquant ainsi des douleurs insupportables voire l'évanouissement. Clairement, ce n'est pas le cas chez les chiroptères. L'explication tient, là encore, à leur anatomie originale, comme l'explique parfaitement le Professeur Jean-Marc Pons, maître de conférences au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris dans La Recherche : « Il ne semble pas que l'adoption de cette position inverse ait entraîné d'autres adaptations particulières, comme celle visant à éviter l'accumulation de sang dans le cerveau. L'explication tient sans doute à la très petite taille des chauves-souris. Les espèces les plus grandes, du genre Pteropus, ne dépassent pas 25 centimètres de long, et les plus petites, comme Craseonycteris thonglongyai, atteignent à peine 3 centimètres. À cette échelle, le coeur est situé à proximité de tous les organes, y compris du cerveau. La circulation sanguine est donc assurée sans mal et l'action de la pesanteur facilement compensée par le travail du muscle cardiaque. Même si aucune étude n'a traité cette question, il est en outre probable que les veines irriguant le cerveau des chauves-souris soient richement dotées en valvules, sortes de replis qui empêchent le reflux du sang. C'est d'ailleurs parce que les veines cérébrales de l'homme sont peu pourvues en valvules que le sang s'accumule dans le cerveau lorsqu'il met la tête en bas. »

Les chauves-souris sont donc de véritables petites merveilles d'évolution. Mais ces capacités étonnantes ont parfois un versant plus triste : il arrive en effet qu'une chauve-souris meure dans son sommeil, et qu'elle reste ainsi suspendue la tête en bas, pour l'éternité, à jamais soudée à la branche d'un arbre transformé en cercueil malgré lui (ou en tout cas, jusqu'à ce que ses petites pattes mignonnes et faibles ne se décomposent suffisamment pour qu'elle chute enfin vers son repos éternel, au sol cette fois, c'est-à-dire comme nous, modestes mammifères mortels).