Les liens diffus entre religion et addiction au porno

Des individus pieux ont le sentiment qu’ils sont « accros » au porno après en avoir regardé une fois seulement.
04 janvier 2016, 1:45pm

Image: teofilo/Flickr

Le vocabulaire de l'addiction est désormais galvaudé au point de perdre parfois toute signification : « Je suis accro à cette chanson, » « je crois que je suis accro à Natasha, » « je n'arrive pas à me tirer de cette addiction à Candy Crush. » Heureusement, nous sommes bien conscients que ces termes sont employés de manière abusive. Il y a un saut conceptuel énorme entre le fait d'aimer très fort quelque chose, et le fait d'y être accro. Dans la plupart des cas, nous ne sautons jamais la barrière de l'addiction.

Imaginez cependant que vous soyez convaincus de souffrir d'une addiction qui ne correspond à aucun tableau clinique. Les scientifiques diront donc que, d'une certaine manière, cette maladie n'existe pas. Un peu comme si vous aviez tous les symptômes d'une grippe, que vous étiez persuadé d'avoir la grippe, mais que votre médecin vous affirmait que ça n'avait aucun sens.

L'année dernière, une étude menée par le psychologue Joshua Grubbs, de l'université Case Western Reserve en Ohio, a montré que les personnes pour qui la religion tenait un rôle essentiel avaient de meilleures chances de s'identifier comme « accros au porno » que le reste de la population. Même si, dans certains cas, elles n'avaient vu qu'une ou deux vidéos X.

Grubbs a évolué au sein d'une université conservatrice et a commencé à s'intéresser aux relations entre convictions morales et perception de l'addiction à la pornographie en observant l'état de détresse dans lequel ses camarades se trouvaient après avoir regardé du porno. Ils étaient persuadés que quelque chose ne tournait pas rond chez eux.

L'attention de Grubbs a également été retenue par le fait que la moitié des 1200 ouvrages consacrés à l'addiction à la pornographie sur Amazon étaient listés dans les catégories religion/spiritualité. Une grande partie de ces livres étaient en fait des témoignages personnels d'individus luttant contre une prétendue addiction à la pornographie. Dans un précédent article, Motherboard s'était entretenu avec un accro au porno autoproclamé, qui avait expliqué que la documentation qu'il s'était procurée en ligne était essentiellement « chrétienne », ainsi que son programme filtrage de contenu, NetNanny.

Les recherches de Grubbs, publiées sous le titre « Transgression as Addiction: Religiosity and Moral Disapproval as Predictors of Perceived Addiction to Pornography » (La transgression à travers l'addiction : la contribution de la religiosité et de la réprobation morale pour prédire la perception de l'addiction à la pornographie) consistaient en une suite de trois études faisant intervenir des sujets triés en fonction de leur foi, de leurs pratiques religieuses, et du type de contenu qu'ils regardaient sur Internet. La pornographie en ligne a quant à elle été définie comme « le visionnage d'images ou de vidéos sexuellement explicites. » On a demandé aux participants de remplir un questionnaire destiné à mesurer la perception de leur addiction à la pornographie. Grubbs a été surpris de découvrir que « la perception de l'addiction était d'autant plus grande que les convictions morales des sujets étaient fortes. En revanche, il n'y avait aucune corrélation entre le temps passé à regarder du porno et la propension à s'identifier comme accro à ce genre de contenu. »

La publication des résultats de Grubbs a coincidé avec celle d'une review de David Ley, psychologue clinicien à la tête d'un programme de recherche sur la santé et les sciences comportementales. L'article, publié dans le journal Current Sexual Health Reports, aborde la question « du modèle de l'addiction à la pornographie. »

Ley prétend qu'aucune étude scientifique solide ne suggère l'existence d'une véritable addiction à la pornographie. Il appuie son propos sur une revue systématique de la littérature sur le sujet : moins de deux articles sur cinq portant sur les comportements sexuels de fréquence élevée emploient le terme « addiction. » Seuls 13 articles sur un total de 49 traitant explicitement du problème de l'addiction à la pornographie s'appuient sur des données, et parmi eux, un seul présente les résultats d'une étude psychopathologique. Ley critique la qualité médiocre des protocoles expérimentaux exploités et les biais méthodologiques qui infestent les études en question. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que « l'addiction à la pornographie » ne soit pas incluse dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), l'ouvrage de référence en psychiatrie.

Cela ne suggère en aucun cas que les personnes qui se disent souffrir d'une « addiction au porno » simulent ladite souffrance. C'est seulement qu'elles devraient reconsidérer l'emploi du terme « addiction », et se tourner vers d'autres systèmes d'explication susceptibles de décrire leur état.

Comment se fait-il alors que des individus très pieux se soient convaincus qu'ils souffraient d'une addiction qui ne correspond à aucun tableau clinique connu ? Selon Grubbs, les gens seraient plus susceptibles de se déclarer accros au porno si leurs convictions religieuses condamnent explicitement leurs désirs et leurs pulsions sexuelles. N'oublions pas cependant que l'étude de Grubbs est la première de son genre, et que les raisons pour lesquelles il est parvenu à ces résultats n'ont pas encore été suffisamment explorées.

L'équipe de Ley a conclu que ses résultats devraient aider les médecins et les patients à appréhender le rapport à l'addiction, qui dépend bien plus étroitement de croyances et préceptes moraux personnels que du nombre d'heures passées à regarder des individus plutôt dénudés. Les chercheurs estiment que l'étiquette « addiction » est contre-productive, car elle conduit à percevoir uniquement les effets négatifs de la pornographie au détriment de ses effets positifs : la diminution des agressions sexuelles, par exemple. En effet, il semblerait que les images à caractère sexuel constituent un exutoire susceptible de diminuer la prévalence des comportements sexuels punis par la loi.

Ley affirme enfin que regarder des images pornographiques renforce le plaisir sexuel dans le cadre de la relation de couple, et contribue à une meilleure qualité de vie. Je ne suis pas sûre de comprendre comment tout cela a été objectivé et quantifié, mais dans le doute—bon visionnage !