Le film d'horreur culte des années 80 qui avait prédit notre futur augmenté

"Aux portes de l'au-delà" avait su parfaitement saisir notre propension à abuser de la technologie.

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27 Octobre 2016, 7:00am

En 1986, Ronald Reagan était président des Etats-Unis, les premiers réseaux téléphoniques mobiles venaient à peine de naître, et Top Gun était de loin le film le plus populaire. Et le 24 octobre, soit il y a tout juste 30 ans, un film d'horreur et de science-fiction intitulé Aux portes de l'au-delà (From Beyond en VO) sortit dans les salles obscures et nous donna un aperçu saisissant de notre futur, avant d'être aussitôt oublié - il faut dire qu'il ne rencontra pas vraiment le succès à l'époque (1,2 millions de dollars au box office, alors qu'il avait coûté 4,5 millions à produire).

Gore et étrangement sexy, Aux portes de l'au-delà met en scène un physicien brillant, Crawford Tillinghast (Jeffrey Combs), qui aide un collègue plus âgé et franchement louche, Edward Proterius (Ted Sorel), à construire une machine baptisée le "Résonateur". Quand on l'allume, le Résonateur modifie le cerveau des personnes présentes, leur permettant ainsi de percevoir d'autres dimensions imbriquées dans la nôtre et des créatures horribles habituellement invisibles. Et comme le découvrent ensuite les protagonistes, l'appareil stimule également la libido humaine de façon, disons, intéressante.

Les protagonistes de 'Aux portes de l'au-delà.' Image: From Beyond/MGM/Amazon

Les choses tournent vite mal, très mal. Tillinghast, traumatisé, est accusé du meurtre de Proterius, et doit s'en remettre à la psychologue Katherine McMichaels (Barbara Crampton) et à l'officier de police Beaufort "Bubba" Brown (Ken Foree) pour tenter de prouver qu'il est innocent et sain d'esprit.

Le film est court (86 minutes), mais revoir Aux portes de l'au-delà 30 après sa sortie peut s'avérer éprouvant pour les spectateurs modernes, qui ne sont pas habitués aux films d'horreur rétro et à leur goût du politiquement incorrect. Par exemple : notre psychologue audacieuse mais un brin coincée troque soudainement sa blouse pour du cuir tendance bondage ; le personnage secondaire noir assure le quota muscles et blagues du film ; et le BDSM - devenu mainstream grâce à la franchise Fifty Shades et à notre tolérance accrue pour la diversité sexuelle - est clairement dépeint comme étant déviant et moralement répréhensible.

"Nos films parlent de la propension des êtres humains à se transformer en monstres."

Malgré tout, j'adore Aux portes de l'au-delà. En dépit de son esthétique 80's, le film était en avance sur son temps dans sa manière d'évoquer les questions de sexe et de genre, en faisant d'une femme scientifique le héros ultime du film. Mais là où il était véritablement prémonitoire, c'est dans sa représentation de la réalité augmentée, en plaçant des personnages imaginaires dans le même espace physique que nous (ce qui se fait aujourd'hui de façon rudimentaire, grâce à des applis comme Pokemon Go), mais aussi à travers le biohacking (ce que font déjà certains en s'implantant des puces et des aimants à l'intérieur du corps).

J'ai récemment eu la chance de discuter de ces idées avec le scénariste du film, Dennis Paoli, qui l'avait adapté à partir d'une nouvelle éponyme de Lovecraft (il est également l'auteur d'un film bien plus connu, Reanimator, lui aussi basé sur une histoire de Lovecraft). Voici ce dont nous avons parlé :

Le Résonateur, la machine infernale au coeur de "Aux portes de l'au-delà". Image: From Beyond/MGM/Amazon

Aux portes de l'au-delà révèle les dangers de la réalité augmentée

Dans Aux portes de l'au-delà, l'horreur prend la forme d'êtres grotesques et repoussants qui apparaissent quand le Résonateur est activé. Ceux-ci sont "des créatures qui ressemblent à des anguilles, à des vers géants, à des insectes, mais qui ne ressemblent surtout à rien de connu", dit Paoli.

Ces créatures s'avèrent également dangereuses, voire carrément mortelles pour certains personnages. Heureusement, on n'en est pas encore là avec notre réalité augmentée "réelle" (puisque la technologie actuelle ne fait que projeter des êtres numériques et intangibles).

Une "limace volante" attaque ! Image: From Beyond/MGM/Amazon

Au-delà de ces aspects horrifiques, Aux portes de l'au-delà insiste sur la nature séduisante et potentiellement obsessionnelle de la réalité augmentée. Le Résonateur stimule la glande pinéale, un organe bien réel, permettant ainsi aux personnages de percevoir "au-delà" des cinq sens, une sensation qui s'avère très addictive pour nombre d'entre eux ("tu te comportes comme un junkie", dit un personnage du film à un autre). Ils veulent l'allumer en permanence, alors qu'ils savent très bien qu'ils ne devraient pas, à cause des créatures dangereuses qui les attendent "de l'autre côté". Et au final, l'attrait de cette nouvelle réalité, où les sens sont accrus, est irrésistible - ce qui leur coûtera cher.

"Nos films parlent de la propension des êtres humains à devenir des monstres", explique Paoli.

On n'a aucun mal à imaginer que notre version moderne et "light" de la réalité augmentée puisse provoquer un désir similaire chez certains, surtout à mesure que les graphismes et la technologie progresseront. Après tout, certaines personnes sont déjà dangereusement accros aux jeux en 2D.

"Si vous prenez Pokemon, c'est fait pour être fun, dit Paoli. Mais le fait est que ces choses peuvent semer la confusion, et c'est là qu'on entre chez Lovecraft : dans quel monde vivons-nous vraiment maintenant ?"

Le BDSM: du fun, rien que du fun

Le vrai méchant du film, celui qui déclenche tout, Edward Pretorius, est branché BDSM et possède sa propre "Red Room" remplie de jouets, d'objets bizarres et de son propre porno fait maison - que les autres personnages décrivent ensuite comme une preuve de sa folie, de son goût pour la maltraitance, et globalement de sa vilenie.

Pourtant, l'une des scènes les plus mémorables du film se produit quand la psy ambitieuse Katherine McMichaels, stimulée sexuellement par le Résonateur au même titre que d'autres personnages, revêt un habit de cuir assez osé qui a déjà été portée par d'anciennes partenaires de Pretorius. Si la scène est à la base tournée pour son sex appeal, elle est aussi est surtout destinée à montrer que le personnage de McMichaels est, à ce moment précis, aussi transgressif que le méchant.

Dr. Katherine McMichaels . Image: From Beyond/MGM/Amazon

"Ce qu'il se passe, quand elle s'habille comme ça et qu'elle joue avec ces trucs, c'est qu'elle endosse le rôle du Dr. Pretorius", explique Paoli. Il ajoute que le personnage de McMichaels incarne une héroïne déterminée intellectuellement égale - voire supérieure - aux scientifiques mâles du film, ce qui fait écho à ce qu'en disait l'actrice, Barbara Crampton, dans une interview accordée au magazine spécialisé Scream l'an dernier :

"Je dirais que Katherine, dans ce film, m'a donné l'opportunité de jouer une gamme d'émotions extraordinaire en l'espace de 90 minutes. Je suis passée d'une psychiatre frustrée à une femme confiante et sexuelle, puis à une héroïne ! Ce n'était pas rien, et Jeffrey (Combs) et moi avons en quelque sorte inversé nos rôles par rapport à RE-ANIMATOR."

Et au final, sans trop spoiler, la Red Room et le matériel de bondage ne sont pas seulement là pour échauffer les sens du spectateur - ils s'avèrent cruciaux pour la fin du film.

Même si le BDSM y apparaît comme une activité moralement répugnante, Aux portes de l'au-delà est l'un des rares films "mainstream" qui l'ont mis en scène et en ont fait un élément central du scénario, en tout cas jusqu'à récemment. Et le fait qu'il attire autant les personnages féminins et masculins dans le film témoigne d'une "égalité des sexes" rare à l'époque.

Des modifications corporelles en veux-tu en voilà

De tous les sujets évoqués par Aux portes de l'au-delà, celui qui l'est le plus ouvertement, c'est la modification corporelle. Dès le début, il est clairement expliqué que le but du Résonateur est de produire une vibration qui stimule la glande pinéale - une structure bien réelle qui se trouve dans le cerveau humain.

Crawford Tillinghast a une petite migraine. Image: From Beyond/MGM/Amazon

Les glandes pinéales des scientifiques qui créent et testent le Résonateur grossissent et mutent, jusqu'à jaillir hors du crâne de certains personnages telles un "troisième oeil" aux allures de serpent. Bien que ce soit tout à fait grotesque, les personnages qui subissent cette transformation semblent plutôt s'en réjouir, du fait de la perception extrasensorielle que cela leur confère. Et un personnage qui se trouve totalement absorbé dans la dimension parallèle devient même capable de changer de forme, ce que McMichaels qualifie de "contrôle total du corps au niveau moléculaire."

"Nous voulions vraiment aller au-delà de la technologie dont on disposait à l'époque", raconte Paoli.

Au cours de la décennie passée, nous avons vu des scientifiques amateurs, des artistes et des journalistes se mettre à expérimenter des modifications corporelles dans ce but précis : étendre les capacités sensorielles du corps humain. Jusqu'ici, ces "biohackers" se sont essentiellement implantés des choses assez rudimentaires dans le corps, comme des puces NFC ("near-field communications") ou des aimants, mais ils tentent au fond de faire la même chose que les personnages du film, seulement à plus petite échelle (pour l'instant).

Trente ans plus tard…

Aux portes de l'au-delà a peu de chances d'accéder au même statut que les films de science-fiction les plus influents comme 2001 : l'Odyssée de l'espace, Minority Report, The Matrix, ou même des films de la même époque tels que La Mouche ou Invasion Los Angeles (ce dernier parlant lui aussi d'une certaine manière de "réalité augmentée", même s'il a été réalisé deux ans plus tard).

Mais peu de films traitent aussi bien de notre propension à utiliser la technologie pour laisser libre cours aussi bien à nos plus grandes ambitions qu'à nos pires instincts. La réalité augmentée, le biohacking et le BDSM font tous partie de notre réalité moderne, et sont même en passe de devenir mainstream (à des degrés divers). Paoli rend hommage à sa source principale : H. P. Lovecraft, auteur de la nouvelle originale.

"Locevraft était parfaitement au fait des découvertes scientifiques et technologiques de son époque, et il était clairement visionnaire, dit-il. Certains de nos films, surtout ceux qui se basent sur son oeuvre, ont plutôt bien vieilli grâce à cela."

Alors pour Halloween, si l'envie vous prend de regarder un film d'horreur fun et un peu kitsch mais loin d'être idiot, n'hésitez pas à vous faire Aux portes de l'au-delà, vous ne le regretterez pas.

L'homme devenu monstre dans 'Aux portes de l'au-delà.' Image: From Beyond/MGM/Amazon