Tech by VICE

"Metal Gear Solid 3", je t'aime plus que tout

MGS3 est une sorte de vaste cortège grotesque, un jeu parfois désarmant de débilité. Il est rempli de cinématiques interminables et de dialogues gênants. J'aurais du mal à vraiment vous conseiller d'y jouer. Mais je l'aime.

par Leigh Alexander
25 Novembre 2016, 7:00am

Ça fait presque neuf ans que j'écris sur les jeux vidéo, et je n'ai jamais réussi à écrire un article dont je sois satisfait sur mon jeu préféré. C'est devenu mon Moby Dick, ma baleine blanche - régulièrement, je m'y remets, j'écris quelques trucs, et je m'excite et m'énerve toute seule jusqu'à ce que ça passe.

Dans Metal Gear Solid 3, vous chassez. Et vous bouffez. C'est un jeu dans lequel vous vous allongez dans l'herbe, couteau sorti, et vous regardez les brins d'herbe se coucher au loin, signe que quelque chose se rapproche. Personne ne doit vous trouver. Vous devez rester immobile pendant de longs moments, les ennemis finissant par s'éloigner alors que vous pensez à votre dîner. Le tout alors qu'un serpent rampe à quelques pas de vous.

Dans le jeu, vous découvrez aussi vite à quel point le corps d'un homme pourtant costaud peut se briser, très facilement. Vous devez le soigner, avec des attelles et des bandages. Ce mec si robuste, cette machine à tuer - et pourtant, c'est vous qui devez extraire les balles de son corps et recoudre les trous.

Et cet homme veut sa maman.

C'est un jeu japonais qui parle de la Guerre Froide entre les Etats-Unis et la Russie, et de la peur de la prolifération nucléaire. Votre mentor vénérée, une agent d'élite, passe de façon inexplicable du côté des Soviétiques, et vous devez la retrouver pour la tuer. Vous n'avez pas le choix ; c'est un ordre, et si vous ne le faites pas, la Troisième guerre mondiale éclatera.

À la fin du "prologue" du jeu, notre héros, Snake (alias Naked Snake, puis Big Boss), un agent de la CIA dont le monde vient de s'effondrer, se réveille blessé et confus au bord d'une rivière alors que des nuages atomiques s'élèvent dans le ciel. Votre job consiste à le soigner. Vous sentez les flammes danser devant ses yeux et sur sa peau. Vous sentez de près la capacité terrible qu'a l'humanité de se massacrer, et vous avez mal pour Snake. Il va falloir le sortir de cette situation - pas parce qu'il est un héros, mais parce qu'il est fragile.

Voici ce que je dis généralement aux gens : c'est le seul jeu de guerre où le but est de tuer le moins de gens possible, et non l'inverse. Vous voulez la jouer badass ? Jouez avec un pistolet tranquillisant, un Mk22 "Hush Puppy".

Metal Gear Solid 3 est un réquisitoire contre le patriotisme, contre la manipulation qui vise à faire passer des actes atroces pour un noble devoir. C'est un enchaînement de poignées de mains sales, de saluts hypocrites, de tombes que l'on creuse pour soi-même.

Avant d'y jouer pour la première fois, quelques années après le 11 septembre, je ne savais pas que les têtes nucléaires ne disparaissaient pas. Que leurs enveloppes, leurs réfrigérants et leurs matières toxiques demeuraient éternellement dans les entrailles de la Terre comme des cellules cancéreuses - la crainte qu'elles nous inspirent nous paralyse, nous coupe le souffle, et nous fait penser au futur de nos pays.

Dans le jeu, on trouve un cosmonaute russe condamné qui tourne en rond, immolé par ses propres souvenirs, toujours vêtu de sa combinaison spatiale, attendant un décollage qui n'arrivera jamais. C'est l'un des boss les plus horribles à tuer.

Il y a des grenouilles secrètes dans MGS3, et vous obtenez une tenue spéciale si vous les tuez toutes. Au beau milieu des étendues sauvages de l'URSS, les grenouilles sautent dans tous les sens quand vous les attaquez. Elles font un boucan de tous les diables, et elles ne sont rien d'autre que des jouets. Répétez avec moi : les jeux sont des jouets.

MGS3 est une sorte de vaste cortège grotesque, un jeu parfois désarmant de débilité. Il est rempli de cinématiques interminables et de dialogues gênants - des répliques foireuses sur le film Godzilla, sur des microfilms renfermant l'avenir des nations, sur des tanks bipèdes qui tirent des têtes nucléaires ; des conneries SF à forte tendance nerd. Il est bourré de blagues de cul ratées, de références vaseuses à James Bond et Austin Powers, parfois dans la même phrase. J'aurais du mal à vraiment vous conseiller d'y jouer. Je ne peux certainement pas vous forcer.

En fait, je pense que vous auriez du mal à l'apprécier à sa juste valeur.

Comme tout ce qu'a produit Hideo Kojima, c'est un jeu qui parle des jeux vidéo - du fait de s'émanciper des bâtiments militaires et des structures déjà vus dans les deux premiers MGS et de vous lâcher, vous le pauvre joueur, au beau milieu de nulle part. À l'époque où MGS3 est sorti, on n'avait encore jamais vu un personnage s'adapter physiquement à son environnement comme le faisait Snake, qui serpentait de bosses en crevasses au lieu de flotter vaguement sur la géométrie du terrain. Techniquement, c'était sublime. Les mouvements de l'herbe l'étaient aussi. C'était le symbole de ce que Kojima entendait par "innovation", et c'était un message fort envoyé à l'industrie.

Dans MGS3, vous pouvez ramper dans les hautes herbes, entre les troncs d'arbres, dans des marécages remplis de gavials du Gange (en Russie ???) et de champignons dangereux et autres grenouilles venimeuses. Vous devez toujours garder un oeil sur votre indice de camouflage - un pourcentage qui évolue en fonction de ce que vous portez selon le type d'environnement où vous vous trouvez. Le bon côté : voir parfois un soldat russe passer à quelques mètres de vous, incapable de vous voir alors que vous êtes juste sous ses yeux.

Vous devez tuer pour manger, car votre nation vous a abandonné. Tout ce que vous avez tué pourrit si vous sauvegardez, que vous éteignez la console, et revenez plus tard. Rien ne vous protège du temps qui passe.

Si vous mourez, pas d'écran "game over" ; c'est "TIME PARADOX" qui apparaît à l'écran.

Le meilleur moment du jeu consiste à monter lentement une longue échelle, sur de la musique.

C'est n'importe quoi, franchement. N'oubliez pas de choper la casquette Crocodile et le camouflage Caca. C'est déconneur. C'est un jeu qui parle de patriotisme et de compromission, mais au final vous passez votre temps à écouter des blagues sur le cinéma et le cul.

À vrai dire, je ne sais plus trop quoi vous dire au sujet du sens de "l'humour" de Kojima. MGS est truffé de blagues nulles sur les gays, et dans sa suite pour PSP Peace Walker, vous pouvez coucher avec une fille de 16 ans dans une boîte en carton. Dans Ground Zeroes, sorti récemment, vous trouvez une bombe planquée dans le vagin du même personnage. Franchement, je ne sais pas quoi dire, et je ne vais pas essayer d'excuser tout ça en faisant comme si les Japonais étaient "différents", comme on le fait souvent. J'adore ce jeu, mais je déteste ces conneries.

C'est pourtant le genre de questions dont j'adore débattre, mais dans le cas de Metal Gear Solid, ça me dépasse. C'est comme si tout flottait au-dessus de moi. Et pourtant, MGS3 reste le seul jeu de guerre où je parviens à viser correctement, à ajuster mes tirs avec précision - et même rapidement, s'il le faut. Un bouton pressé, une fléchette tranquillisante qui part, un ennemi qui s'effondre.

Parfois (quoique très rarement), quand je joue, j'oublie que j'ai accidentellement équipé Snake d'un vrai flingue, qui fait jaillir des gerbes de sang des corps des soldats ennemis. Un énorme BANG retentit, et je panique et je relance le jeu. J'entends par là que je recommence tout. Hors de question d'avoir tué quelqu'un.

Aucun jeu ne me parle autant que celui-ci. Je pleure toujours à la fin. J'aime vraiment ce mec triste et musclé baptisé "Snake". Genre, je l'aime, sérieux. Peut-être parce que j'ai du m'occuper de lui. Peut-être parce qu'il ne sait pas trop quoi penser de l'amour et de son pays, tout comme moi.

MGS3 est un jeu parfait. Tout simplement parfait. Le rythme et le scénario sont impeccables. Techniquement, il est sublime. Et le côté meta réhausse le tout.

OK. Il n'est pas parfait. Mais il l'est à mes yeux.

Mais franchement - vous devriez y jouer. Pour voir si ça peut vous tenter : un jeu où vous ne tuez personne. Vous devriez voir si vous sentez l'Histoire se dérouler devant vos yeux - et vous donner des frissons - quand il est question de la Guerre froide, et si un simple jeu vidéo peut vous aider à mieux comprendre ce qui se tramait à l'époque. Si vous êtes saisi par l'urgence de la décrispation, par l'honneur qu'il y a à se rendre invisible. Si vous êtes pris de dégoût face aux horreurs du patriotisme.

Il y a ce combat contre un boss, dans une zone immense, où votre ennemi est un homme centenaire. Il a patiemment conservé toute son énergie pour cette ultime bataille. Ce sniper - pouvez-vous voir sa lunette scintiller dans la jungle ? Pouvez-vous retrouver sa trace grâce à ses empreintes ? Pouvez-vous vous glisser discrètement derrière lui et murmurer "Ne bouge pas" dans son oreille ridée ?

Vous êtes sûr ? Vous pourriez vraiment faire ça, au lieu de simplement le défoncer ? Alors, ça fait quoi ?

Allez. Sérieux. Je suis incapable de faire une "critique" de MGS3. Mais je n'ai rien de plus à vous dire. This is the end.

Ok, en fait, je vais vous dire un truc : ce jeu est hyper fun. Vos doigts s'emparent de la manette tels une araignée, et vous devenez un maître de la dissimulation. À vous de voir si vous voulez penser à Lyndon Johnson et Nikita Krouchtchev quand vous appuyez sur la gâchette. Pensez aux murs entre l'Est et l'Ouest.

Visez, et relâchez la détente - pow. Tout s'est fait dans un silence parfait. Dors bien, soldat, maman est là.

Dans ces cas-là, je murmure à peine, seule : "Je suis le putain de Boss."

N'oubliez jamais : des têtes nucléaires dorment toujours dans les entrailles de notre planète comme des balles perdues, comme des artères dilatées prêtes à exploser. Mon jeu préféré sur la Guerre Froide est un jeu japonais bourré de blagues nulles et de dialogues aussi longs que gênants.

Mais jouez-y. Vous pouvez le faire, non ? Ne bougez pas. Ne faites pas un bruit. Visez, et croyez-y. Pow.

Raté. Merde. Fait chier. J'ai froid.